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Beau comme du Beaupain

Tous les 3 ans depuis 2005, il dégaine le verbe juste, la rime belle, la phrase aux petits oignons pour nous raconter sa vie, souvent amoureuse, souvent pas joyeuse. Alex Beaupain ne fait pas beaucoup de bruit mais il fait des chansons. Le genre d’homme avec lequel on se dit qu’il doit être drôlement chouette de discuter un peu, voire beaucoup. Alors on a fait exactement ça. En terrasse surplombant la voie ferrée, on a parlé de chanson engagée, de mélancolie assumée et d’electro-pop discrète. L’un de nous (devinez lequel…) a même cité Charlotte Brontë et François Mitterrand. La classe à Dallas.

Le nouvel album d’Alex Beaupain est encore tout chaud (il est sorti le 4 octobre) que déjà, pas mal de refrains et de mots nous trottent dans la tête. Son titre d’abord Pas plus le jour que la nuit, et sa suite « je ne trouve le repos, ni la paix ». C’est beau, avouez. C’est pas de lui, mais c’est beau. On dirait le titre d’un film de Jacques Audiard. C’est en fait extrait des correspondances de Charlotte Brontë. La barre est haute. Du coup, ni une ni deux, on a enfilé nos gros sabots pour dire à Alex qu’on le verrait bien écrire un livre, lui aussi, on se voyait déjà s’y plonger un dimanche pluvieux d’automne, l’histoire d’un amour maudit, d’une blessure indélébile, d’un appartement vide. Sauf qu’en guise de réponse, on a eu un franc et définitif « Non ».

Nos yeux écarquillés l’ont poussé à développer un peu. « J’ai toujours été persuadé que je savais écrire des chansons, composer de la musique, l’arranger un petit peu mais c’est tout. Je ne dis pas que l’un est plus facile que l’autre ou que je me fais une idée de la littérature supérieure à celle que je me fais de la chanson. Mais ça m’intéresse pas de travailler sur le long terme. La chanson, c’est vraiment un art de l’immédiateté, y a aucun filtre. Déjà c’est un format court, en 3 minutes on a tout pris dans la gueule, en plus il arrive directement, chanté par quelqu’un qui nous le chante à nous. Être pendant 3 mois derrière mon ordinateur à écrire un livre, rien que la démarche ne m’intéresse pas, je me dis que je me ferais trop chier, et en plus pour un résultat qui serait moins bien que quand j’écris des chansons. J’ai la chance de mettre des chansons partout, je l’ai fait dans un livre, j’ai réussi à en mettre au théâtre, au cinéma, et je trouve ça génial, et ça me suffit largement. »

Voilà. C’est dit. On remballe.

Pour la première « vraie » fois, Alex Beaupain a trempé sa plume dans l’actualité et ses réjouissances pas réjouissantes du tout. Un renouvellement d’inspiration bienvenu, fruit tant de ses émotions et colères citoyennes que d’une volonté de ne pas tourner en rond. « Ce qui m’intéressait, c’était de faire ce que je ne sais pas faire. La chanson engagée, chronique de l’état du monde, je me suis jamais approché de ça. Je me suis toujours dit qu’un artiste c’est quelqu’un qui essaye de faire des choses qu’il ne sait pas faire, alors qu’un artisan est quelqu’un qui fait des choses qu’il sait très bien faire. J’ai très peur de la redite. Après, la difficulté c’est de changer en étant constamment le même, on attend de quelqu’un dont on aime le travail de le reconnaître. En tout cas il y a la volonté de faire quelque chose de différent, et ça passait par les thématiques, arrêter d’être purement autobiographique. »

Les attentats (« Les Sirènes », « Orlando »), les désillusions d’un électorat de gauche (« Cours, camarade »), cette bonne vieille fin du monde (« Poussière lente »), tout ça tournait dans sa tête depuis des années, sans vraiment jamais le quitter, et là, maintenant, c’était le bon moment. « Dans mon dernier album, j’avais envie d’écrire une chanson sur les attentats, et je me suis rendu compte que j’étais trop proche de l’évènement et que la chanson était un peu indigne, j’avais besoin de recul, et 2-3 ans après je peux m’en emparer, mais j’ai besoin d’avoir passé l’état de la colère, de la sidération, de la blessure. »

Fans d’Alex Beaupain inquiets en mal de chansons d’amour, on vous voit. Et on ne vous oublie pas. Car d’amour, il est bien sûr question dans Pas plus le jour que la nuit. Dans la lignée de ses aînés, l’album appuie sur ce qui fait de nous des êtres parfois un peu petits, fait l’état des lieux de nos faiblesses, nos lâchetés, nos inconstances. A une nuance près. Là où Alex Beaupain avait parfois teinté son propos d’un certain cynisme ou d’une pointe d’humour, il offre aujourd’hui une nudité totale, frontale, un désespoir brut, et tourne le dos à toute tentation de polissage. « De toute façon, on me dit tout le temps que mes albums sont mélancoliques même quand je fais des efforts pour pas l’être, donc je me suis dit pourquoi me réfréner et ne pas faire un album qui soit explicitement et volontairement sombre. Barbara dans les années 80 a écrit un album qui s’appelle « Seule », très triste. Bashung aussi à la fin des années 80 avait fait « Novice » qui est un album très noir, à la fois dans les thèmes et dans la musique. Moi comme auditeur, c’est un genre d’album que j’ai adoré, et je me dis qu’il y a peut-être des gens qui attendent ça en fait, qu’il y ait une sincérité et qu’on ne se réfugie pas derrière des artifices. Je peux être très drôle sur scène, et dans la vie, je ne suis pas un garçon sinistre mais je ne voulais pas me forcer à faire des choses pour que l’album soit plus lumineux ou plus joyeux alors que j’ai pas envie. »

Très tristes ou juste un peu, chroniques sociales ou échos de cœurs brisés, les chansons d’Alex Beaupain ne sont que ça, des chansons. Ou plutôt, c’est ce qu’elles sont avant tout. « Très tôt, j’ai su que ce qui m’émouvait le plus c’était les chansons, que mon rêve dans la vie ce serait de faire ça. On me pose souvent la question « si vous n’aviez pas fait de la chanson, vous auriez fait quoi ? » et ma seule réponse c’est que j’aurais été très malheureux. » Mais comme parfois, la vie nous veut du bien, Alex fait des chansons. Avec, vous savez comme on dit dans les chroniques musicales, une apparente simplicité. « Plus c’est simple plus c’est compliqué à écrire, y a rien de plus facile que de faire des chansons ésotériques. Je crois que c’est François Mitterrand qui disait : « la vraie poésie, c’est la précision du langage ». A partir du moment où on sait choisir les mots, pour leur sonorité et aussi pour leur sens, on peut toucher les gens. S’il y a des gens chez qui mes chansons provoquent ça, c’est le plus bel aboutissement. Moi si j’ai aimé la chanson au début c’était à cause de ça. »

De la présence d’Ambroise Willaume (alias Sage) et Gabriel Legeleux (alias Superpoze) à la production, on aurait pu attendre, voire craindre, un son électro pop un peu envahissant, et c’est tout le contraire, et c’est fait exprès. Si Alex confie leur avoir « vraiment laissé les clés », il faut croire que le message est bien passé, tant l’on entend la voix, tant les mots dominent. Sans renier leur ADN, les deux réalisateurs se sont mis totalement au service de son univers. « Ils ont réussi à faire en sorte qu’en dépit des arrangements qui sont pop et électro, avec énormément de synthés, de structures, de batteries programmées, toutes ces choses qui font théoriquement le miel de la musique électronique, ça reste constamment des chansons. Je voulais qu’ils soient deux, pour qu’il y ait un débat et qu’on pousse les choses le plus loin possible. C’est très produit, mais c’est tellement intelligemment produit qu’on a l’impression qu’il n’y a rien, que les chansons sont très dépouillées. »

L’album se termine sur une ambiguïté.

« Pourtant, nous continuons ».

A foncer droit dans le mur ? A tout cramer sur notre passage ? A ne pas être à la hauteur ? A aimer ? A croire ?

Un jour, sans doute, nous saurons. Ce sera la fin, ou le recommencement. Et notre mémoire ektachrome, la seule qui restera quand on aura « tellement vieilli que même les formats sur lesquels sont imprimés nos souvenirs auront disparu » nous rappellera qu’Alex Beaupain, il y a longtemps, nous l’avait dit.

Crédits photo en une : Vincent Dessailly

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