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Travail au noir dans les musiques actuelles : on en parle ?

Il y a du black dans le milieu de la musique. De l’image d’Epinal du saltimbanque avec son enveloppe de liquide à la main aux très sérieuses enquêtes de la Commission nationale de lutte contre le travail illégal, tous s’accordent à dire qu’en musique on paye cash, loin du Fisc, près du cœur. Vraiment ? Et alors que la crise Covid touche de plein fouet les musiques actuelles, laissant davantage sur le carreau ceux qui ne sont pas déclarés, comment s’organise cette culture du black ?

« J’te file un petit billet » : on la connaît cette phrase dans le milieu de la musique. Mais personne n’en parle vraiment. On ne tire pas sur l’ambulance d’un secteur aux reins pas toujours solides, surtout dans le 2020 post-Covid. Demander à des intermittents, qu’ils soient musiciens, techniciens, DJ ou VJ, quel est leur rapport au honni « travail au noir », c’est au mieux récolter un sourire gêné, au pire recevoir un rappel courroucé à la loi de l’omerta. « C’est très compliqué de rentrer dans ce milieu professionnel. Si tu y es, c’est parce que tu connais des gens. Ça rend attentif aux autres, on se protège entre nous car notre statut est précaire et remis en cause régulièrement », explique (calmement) Julien*. Lui fait du mapping et des vidéos pour la communication d’événements, y compris pour de gros festivals, sans que ce soit son activité principale – son statut d’intermittent, il l’a surtout pour ses boulots dans la pub. « Mais quel que soit le secteur exact, le black, on n’en parle pas, ou alors qu’entre amis. En tout cas, certainement pas aux gens de « l’extérieur ». On nous prend suffisamment pour des profiteurs comme ça ».

Sauf que c’est un fait, du paiement mano a mano, il y en a. Ou du moins il y en avait, et un paquet : en 2010, 20,6% des quelques 1385 entreprises du spectacle contrôlées ont été déclarées en infraction par la Commission de lutte contre le travail illégal. Et si les raisons des employeurs pour avoir recours au black sont évidentes (moins de paperasse et moins de dépenses), les motivations des employés, intermittents ou non, sont multiples. Mais interviennent souvent au même moment : en début de carrière. « L’apprentissage traditionnel dans la musique, c’est un apprentissage au black, rappelle Gérôme Guibert, sociologue à la Sorbonne-Nouvelle et auteur d’une thèse sur la musique amplifiée en France. Dans les années 50, les musiciens de jazz commençaient par jouer dans des clubs, c’est là qu’ils apprenaient l’impro. Et c’était évidemment au black, d’autant que si le statut d’intermittent du spectacle existe depuis 1936 et le Front Populaire, le secteur de la musique n’y a été inclus qu’en 1969. On appelait ça le ‘noir de chauffe’. Une fois que l’artiste devenait un peu plus connu, on lui donnait plus d’argent, il pouvait avoir un salaire déclaré. Mais il faut bien commencer quelque part ! ».

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Gérôme Guibert, sociologue à la Sorbonne-Nouvelle, par Ronan Le Saux

« Noir de chauffe »

Ce « black d’apprentissage », ce « noir de chauffe », pas besoin de remonter jusque dans les années 50 pour le rencontrer. « Quand je démarrais, j’ai travaillé sur un gros festival. Ils me déclaraient bénévole et me donnaient une enveloppe de défraiement bien supérieure à ce dont j’avais besoin pour mon transport et mon hébergement : en gros, je bossais au black, se souvient Julien. Mais si tu travailles bien, ils promettent de te rappeler… C’est souvent le cas, mais la plupart du temps, ils te rappellent pour à nouveau te proposer du black. Si tu refuses, ils vont simplement se tourner vers une autre équipe de petits jeunes, la qualité sera moindre mais ils s’en foutent. Mais je vois quand même ça comme un tremplin. C’est comme un entre-deux entre le stage et l’intermittence, ça m’a aidé, donné des contacts, ajouté des lignes sur mon CV. Les festivals sont généralement hyper carrés dans le cœur de l’organisation. C’est pour tous les petits projets annexes qu’ils vont faire du black, par manque de budget. Si on empêche le black, ça ne fera pas plus de taff pour les intermittents : ces projets ne verront tout simplement pas le jour, et ça fera de l’expérience en moins à des jeunes qui démarrent. Aujourd’hui, par exemple, je n’en fais plus du tout : j’ai assez de propositions ‘légales’ pour vivre ».

Pour Loïc*, c’est son taff dans la restauration qui soutient sa passion pour la musique. Après une formation de backliner dans une école, difficile de rentrer dans le noyau dur de la technique. « C’est la galère pour trouver des postes. Les équipes sont déjà en place, ce n’est pas évident d’être intégré, et il y a des effets de bandes. Alors j’ai fait pas mal de bénévolat, non payé donc, mais déclaré, légal, pour montrer le meilleur de moi-même. Il arrive qu’il y ait des désistements de dernière minute pour le démontage du festival, alors si on me demande, je dors 2 heures et je remplace la personne au pied levé, pour recevoir à la fin une enveloppe avec des billets, sans fiche de paie. Le black, c’est une carotte dans un milieu qui fonctionne sur le réseau, avec beaucoup de demandes et peu d’élus. Et une fois que tu es dedans, tu es super heureux. L’année dernière, si j’additionnais mes cachets payés, le bénévolat et le black, j’aurais eu mon statut d’intermittent. »

De fait, l’intermittence, qui concerne dans les 270 000 français, apparaît comme un Graal à atteindre, et en attendant, on se contente de toutes les opportunités possibles, dans un modèle « semi-professionnel » qui fait bondir les syndicats. « Pour le SNAM CGT par exemple, le principal syndicat d’artistes, c’est inadmissible de parler de ‘semi-professionnels’, note Gérôme Guibert. Ils voient les musiciens amateurs avant tout comme des musiciens « payés au black », des alter-ego qui leur font concurrence, et les patrons de café-concert ou de bars qui font appel à eux comme des exploitants du prolétariat musicien. Mais quand on parle aux artistes en question, ils n’ont pas l’impression d’être exploités, ils ont un boulot à côté ou sont étudiants, et ont tout simplement envie de jouer. Et qui sait, peut-être qu’il y aura dans la salle quelqu’un pour leur proposer un super plan déclaré ! »

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Black solidaire

Sauf que la bohème d’Aznavour, celle où les festivals étaient faits à l’arrache et les tournées négociées en liquide, c’est un temps que les moins de vingt ans ne sont pas sensés connaître. Les lieux accueillant du public sont aujourd’hui contrôlés, surveillés, et le secteur a été assaini, avec des règlementations en termes de sécurité, de droit du travail, de niveau sonore. Bon nombre de structures reçoivent en outre de l’argent public, et les programmateurs sont payés chaque mois, avec un vrai salaire. La précarité ne fait plus partie du contrat. Et sur les 20,6% des entreprises contrôlées prises la main dans le sac du black en 2010, la Commission de la lutte contre le travail illégal n’en a noté que 7,6% en 2017 – pour deux fois plus de contrôles, et avec deux fois plus de fraudes au statut (embauche de « permittents » par exemple) que de black véritable. Aussi, dans le cas des musiciens, la multiplication des intermédiaires (manager, tourneur…etc.), parfois accessibles dès le début d’une carrière prometteuse, leur a permis de mieux se protéger.

Côté technique, dans les grandes structures, la pratique n’existe quasiment plus. « Dans les gros festivals, les gros employeurs, il n’y a pas de black, confirme Joseph, plus de vingt ans de lights derrière lui. Ça ne fait le jeu de personne. Eux sont contrôlés tout de même assez régulièrement et côté salarié, s’il t’arrive quoique ce soit, t’es vraiment dans la merde. Je suis daron, je rembourse des crédits… Heureusement que je suis intermittent. Sans ça, avec le Covid, je serais SDF aujourd’hui. Je n’ai jamais fait de black. Quand j’ai commencé ma carrière, j’étais formé par des vieux qui m’ont tout de suite expliqué que ça allait être le purgatoire au début, que j’allais ne gagner que mon cachet et que ça allait être compliqué, mais qu’il fallait que je m’accroche. Mais une fois que tu y es, que tu as ton statut, tu es placé sur la carte. On n’est pas si nombreux, donc quand tu bosses bien et que tu as un bon relationnel, on te rappelle. Ça fait vingt ans que je n’ai pas eu à sortir un CV pour avoir un travail ».

Alors tout va pour le mieux, le black permet uniquement de se lancer dans une carrière, et puis une fois que tout roule, c’est la fête aux points retraites ? Pas si sûr : « Évidemment, le milieu s’est institutionnalisé et cela a entraîné une diminution du black, mais il s’est aussi sûrement déplacé ailleurs, là où il n’y a pas de contrôle, nuance Gérôme Guibert. Les inspecteurs du travail ou du respect de la concurrence ne vont pas sur les free-parties, dans les squats. Le fait de ne pas être dans ces règles ‘d’assainissement’ du secteur fait qu’ils ne sont même pas considérés comme des déclinaisons des spectacles musicaux ». Et Julien de rappeler que bons nombres d’événements alternatifs n’ont tout simplement pas les moyens de payer des cachets d’intermittence. Alors quand il s’agit de copains, ou d’une rave qui lui tient à cœur, il s’assied sur son cachet et se contente d’un « p’tit billet ». Il appelle ça « le black de solidarité », dans des lieux où de toute façon, « personne ne fait de fric ni ne remplit de papiers ».

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Bar Kino, par DR

Phobie administrative

La paperasse : déjà que c’est la plaie pour certaines toutes petites structures, elle est carrément cryptique pour des particuliers. Allez remplir, sans avoir de notions de comptabilité, un formulaire Guso… Ça teste la patience. Alex*, musicien de jazz, se retrouve ainsi à continuer à faire du black malgré une carrière bien installée. « Je fais largement assez d’heures pour avoir mon intermittence, j’en suis quasiment au double. Je ne cours pas après les cachets donc. Alors quand je suis embauché par des particuliers, ça arrange tout le monde de me payer en liquide, c’est moins de papiers pour eux et plus d’argent pour moi : je donne un tarif sans forcément faire de rabais sous prétexte que c’est du black. Et quand il s’agit d’un café-concert qui n’a pas les moyens d’atteindre les minimas légaux, il paye cash également, je lui demande simplement combien il peut mettre ».

Mais le Covid et les annulations d’événements qui vont avec rebattent quelque peu les cartes. Alex avait une tournée d’été prévue. Certaines petites dates sont maintenues, mais les organisateurs n’ont pas les moyens de payer les frais de route. Pas de soucis d’habitude : Alex cale ces petites dates entre deux gros événements, c’est sur son chemin. Mais comment faire quand les grandes prestations sont annulées ? Il repasse au black, « pour que ça reste rentable ». « Dans l’absolu, le plus intéressant financièrement serait de faire le minimum de cachets au plus petit montant, juste histoire d’atteindre le statut, et de prendre tout le reste au black. C’est vraiment aller chercher l’optimisation de truand, je connais des musiciens qui le font, mais pour une question d’éthique je ne vais pas jusque-là ».

Yann*, lui, doit prendre encore une autre voie, d’autant plus dangereuse en cette année d’annulations de soirées : quand il mixe, il ne se fait payer qu’en cash. C’est typique des DJs de bars, embauchés par de petits établissements qui n’ont pas les reins assez solides pour établir des cachets, ou qui n’ont pas envie de se prendre la tête avec les papiers. Et puis de toute façon, c’est comme ça et pas autrement : « c’est soit du black, soit tu es payé en bières et en bisous ». Il gagne alors en cash un peu plus que ce qu’il aurait dû toucher avec un cachet, n’a pas le statut d’intermittent, et c’est comme ça depuis 25 ans qu’il mixe. Forcément, dans ces conditions, le Covid fait mal : « j’ai eu 23 soirées annulées au printemps, mais cet été le manque à gagner sera encore plus énorme : c’est la période à laquelle je joue le plus, avec quatre ou cinq soirées par semaine. J’ai pu tenir parce que le DJing n’est pas ma seule activité. Je suis producteur de house, de techno, j’ai plusieurs alias, j’ai au moins pu survivre avec mes ventes physiques et digitales. Je fais aussi du mastering à côté, du graphisme, j’ai deux labels… Je suis philosophe, j’attends que ça reprenne ». Système D obligatoire.

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Un bar pour la route, par DR

« De toute façon, il n’y a pas de statut clair pour le DJ en France, note Yann. Chez Pôle Emploi, il y a juste la case « animateur musicien », mais ce n’est pas un travail officiel. Tant qu’il n’y aura pas ça, il y aura toujours des problèmes avec les établissements qui ne savent pas comment rémunérer, des gens qui ne savent pas combien demander, combien ils valent sur le marché… Les gros DJs, ceux qui gagnent plein de thunes, sont plus structurés juridiquement. Mais pour les petits, si l’intermittence ne leur est pas atteignable parce qu’ils ne font pas assez d’heures ou parce que leurs employeurs ne peuvent pas s’aligner, en légal ils n’ont que l’auto-entreprise vers qui se tourner et ça ne dure pas bien longtemps vu les charges qu’ils doivent payer au bout de trois ans. C’est très précaire ».

Une situation que comprend bien Thomas*, même s’il n’officie pas dans les bars. En plus d’un boulot en journée, il est DJ de techno indus et de hardtechno depuis 20 ans, et ses sets ne vont clairement pas convenir à toutes les discothèques. Mais sans faire de concessions artistiques, impossible pour lui, surtout qu’il vit à la campagne (avec donc des coûts de transport bien supérieurs à ceux de ses homologues parisiens), d’être booké sur suffisamment de dates pour décrocher la timbale de l’intermittence. Quand il touche tout de même un cachet, il cotise pour la caisse, sans jamais en récolter le fruit. Forcément, c’est frustrant. « Juste avant la mise en place du prélèvement à la source, j’ai été contrôlé par le Fisc parce que j’avais des virements d’intermittence sans en avoir le statut, se souvient-il. Le mec des impôts m’a bien expliqué que je cotisais deux fois : via l’intermittence, et via mon boulot de jour. Quand je lui ai expliqué ma situation d’entre-deux, il a reconnu qu’il n’y avait pas grand-chose à faire. Il m’avait conseillé de facturer mes sets en auto-entreprise, ce qui n’est pas dans les clous quand tu es DJ – c’est considérer le DJing comme de « l’animation de soirée » et non pas comme une pratique artistique. Même eux sont mal formés à la question ».

Plus que dans le black, il est peut-être là le nouveau fléau du droit du travail dans les musiques actuelles, et la plus grande menace pour le filet de sécurité qu’est l’intermittence : le recours de plus en plus large à l’auto-entreprise ou aux stages et CDD à répétition… Sous couvert de légalité.

* Pour des raisons évidentes, les prénoms ont été changés

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1 commentaire

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Yvon Robic 09.07.2020

Ce n’est pas un statut, faut-il être obligé de le préciser encore ? c’est un régime d’assurance chômage.

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