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Petit Bain : Après le choc, une transformation en profondeur des musiques actuelles ?

Comment les employeurs de nos artistes préférés s’en sortent actuellement ? Pour répondre, en petite partie à cette question, on s’est entretenu avec Laurent Decès, directeur de la barge Petit Bain, à Paris 13ème. Concerts, clubs, solidarité en faveur des défavorisé·e·s… Le lieu parisien coche beaucoup de cases d’un lieu utile à son territoire et ses gens. On en profite pour voir un peu au-delà de cet étrange printemps, qui risquerait bien de laisser la place à un problème systémique plus profond, à moins que notre secteur musical et les pouvoirs publics ne prennent le problème, vraiment, à bras le corps.

Au 21ème siècle, la principale manière pour un artiste de gagner son pécule, c’est de faire des spectacles. On est en ce cas en droit de se demander comment les premiers intéressés vivent l’arrêt total de leur activité. Festivals, salles de concerts et donc artistes s’apprêtent à vivre la plus douloureuse période jamais connue. Alors oui, tout le monde trinque. Mais qui trinque comment ? Qu’ils soient indépendants, largement subventionnés par les collectivités, appartenant à des groupes, ou uniquement vouée à la location, on peut imaginer que les différents festivals et salles ne doivent pas vivre le même confinement. Et que dans quelques mois, le futur de notre culture et de ses petites mains sera transformé.

Il existe d’ailleurs un cas très préoccupant. Certaines salles de concert sont privées, c’est-à-dire qu’elles ne touchent, à peu de choses près, quasiment pas de subventions publiques. Si on ajoute à cela qu’elles sont indépendantes et suivent un projet culturel et social qui leur est propre, alors il y a de quoi leur souhaiter bien du courage.

Dans ces salles à défendre ardemment, on peut compter sur l’établissement flottant du 13ème arrondissement de Paris, Petit Bain, situé sur les Quais de Seine. La barge est exploitée par une coopérative au projet fantastique, fascinant en tous points, œuvrant pour l’intérêt général et l’émergence sans cesse renouvelée de la création.

Avec son directeur Laurent Decès, on essaie de tirer une photographie du moment présent tout en prenant du recul sur les conséquences à long terme de la crise sur le spectacle vivant, et des réflexions profondes à avoir sur les musiques actuelles. Repenser notre monde semble, plus qu’une lubie d’idéaliste, la forme de survie collective la plus sensée. Parce que dans un secteur où tous ses acteurs sont liés, personne ne s’en sortira seul.

 

LD

Laurent Decès / DR

Interview : Laurent Decès

Peux-tu te présenter ?

Laurent Decès, je suis à Petit Bain depuis 2013 et j’ai repris la direction déléguée de l’établissement en 2019.

Petit Bain appartient à un certain type de salle de concert. Lequel ?

On est une salle qui a plusieurs caractéristiques bien définies. C’est une salle de 450 places. C’est un lieu privé, dans le sens où il n’appartient pas à la puissance publique – à la ville de Paris par exemple. C’est aussi un lieu qui a un fonctionnement indépendant. L’indépendance se traduit par le fait que le lieu n’est pas financé de manière significative par les collectivités : on est à 10% de subventions, et 90% de ressources propres issues de nos activités. L’autre caractéristique de l’indépendance, c’est que l’entreprise, qui est une coopérative qui exploite Petit Bain, n’appartient pas à un grand groupe de l’entertainment ni à un producteur de spectacles important ni à une foncière immobilière, etc. On a une activité assez soutenue : à peu près 250 concerts et clubs à l’année. Après, il y a une dimension sociale du projet, à travers laquelle on organise notamment des concerts dans des centres d’hébergement d’urgence de réfugiés, et plus largement une sensibilité au fait que le lieu puisse être accessible à tous les publics.

Cette forme de salle de concert privée, indépendante, peu subventionnée, c’est un type de salle qu’on retrouve beaucoup à Paris ?

A Paris, la salle privée c’est le modèle dominant. Dans les musiques actuelles, il y a très peu de lieux dont les murs appartiennent ou qui sont très fortement subventionnés par la ville de Paris. Après, le modèle privé et indépendant, on le trouve moins parce que pas mal de lieux appartiennent à des producteurs ou à des alliances entre différents professionnels. Mais ça se trouve.

salle-vide3©DR

Club de Petit Bain / DR

Qu’est-ce qui vous différencie par rapport à d’autres salles privées ?

C’est la dimension de projet et d’intérêt général. Quelque part, on a des caractéristiques d’une SMAC. Nous, on produit et on co-produit 70% des dates. Ça c’est aussi plus une caractéristique de lieu subventionné, type SMAC. Sauf qu’eux ont des financements pour ça. On considère que produire des dates, ça n’est pas rentable. D’ailleurs, la plupart des lieux parisiens sont plus sur de la location. Elles ne prennent aucun risque artistique et font porter le risque par le producteur. A l’échelle nationale, tu as vraiment tous types de formes. Il y a notamment un maillage assez dense avec les fameuses SMAC, qui en général sont entre 30 et 80% de subventions dans le fonctionnement.

Quelles sont les répercutions directes de la crise sanitaire et du confinement sur l’activité de Petit Bain ?

Les différentes mesures qui ont été prises par le gouvernement entraînent l’arrêt total de l’activité puisqu’on ne peut plus accueillir de public, donc plus de concerts, plus de clubs, plus d’actions culturelles. Par ailleurs, dans notre modèle, il y a toute l’activité bar – restaurant qui permet aussi de financer l’activité. L’impact, il est maximal. Pour te donner quelques chiffres, entre le 13 mars et le 30 juin, on a à peu près 130 événements qui sont annulés et reportés. C’est vraiment conséquent. La crise a un double impact : d’abord un impact économique direct, parce que les événements ne se tiennent pas ; et ensuite, un impact de temps, parce qu’on est mobilisés sur la gestion de ces 130 événements qui sont tous liés par un contrat dans lequel il y a un enjeu de relation avec un producteur ou un tourneur, en bout de chaîne des artistes qui sont concernés, français, internationaux.

Qu’en est-il de vos événements qui devaient avoir lieu au printemps-été 2020 ?

Dans le meilleur des cas, on peut reporter sur le dernier trimestre et en 2021, sans doute dans des conditions d’accueil très contraintes. Et dans le pire des cas c’est une annulation quand la date ne pouvait se faire qu’à une période donnée. Sachant que pour nous, économiquement, quand on reporte un événement, c’est à peu près le même impact qu’une annulation, parce qu’habituellement, on a une grille de programmation qui est hyper dense sur octobre-novembre-décembre, ce qui veut dire que quand j’ai un événement qui devait se tenir le 18 mai et que je le reporte le 10 novembre, je vais finalement juste prendre un créneau qui de toute façon aurait été pris par un événement. Donc au final, il y a une date de moins. Dans notre modèle, on a besoin de faire un certain nombre d’événements pour couvrir nos charges, salaires, loyers, etc.

Qu’est-ce qui est le plus compliqué dans la gestion de cette crise ?

Le plus difficile dans cette crise c’est qu’on n’a pas de visibilité claire. Quelque part, ça serait beaucoup plus simple d’avoir la certitude qu’à partir du premier septembre ça va être bon, plutôt que de presque savoir, 48h avant, que le 15 juillet c’est OK. On a bien vu le flou vécu par les festivals qui eux ont des logistiques vraiment importantes. Pour eux, c’est encore plus flagrant. Pour les salles de concerts aussi, il y a un minimum de préparation pour un événement, et on ne peut pas se retourner au dernier moment. Pour te donner quelques chiffres, même si c’est difficile à estimer pour la raison que je viens d’énoncer : si on fait l’hypothèse d’une réouverture de la partie bar – restaurant en juillet, avec une reprise progressive de l’activité, on perdrait 70% de notre chiffre d’affaires annuel en raison de la crise. Ça représente plus d’1,5 millions de perte de chiffre d’affaire. En terme de marge nette – la marge perdue et qui va impacter directement les comptes de Petit Bain en fin d’année – c’est au-delà de 300.000 euros, donc c’est monstrueux.

Rooftop

Rooftop de Petit Bain / DR

Il va falloir prendre des décisions dures et rapides pour faire face ?

Pour le moment, on a eu recours aux mesures un peu connues qui ont été annoncées : l’activité partielle pour tout le personnel (à des degrés différents de niveau de chômage partiel), le gel des prêts, le report des échéances des cotisations sociales, la négociation avec certains gros fournisseurs, sachant que ce qui est compliqué dans cette crise, c’est qu’on ne peut pas faire du chacun pour soi. Tu ne peux pas du jour au lendemain planter tous tes fournisseurs, parce que t’es obligé d’honorer certaines factures, notamment vis-à-vis de petits fournisseurs ou partenaires, parce que si tu ne les honores pas, tu crées une réaction en chaîne et la crise se propage comme le virus, mais à l’échelle financière. Il faut aussi être conscient de cette responsabilité là en tant qu’acteur économique, au sein d’une chaîne d’acteurs qui sont tous interdépendants. Notre engagement, c’est de préserver l’emploi au maximum. Aujourd’hui Petit Bain, c’est autour de 20 salariés. C’est un projet riche et multifacettes, donc il faut une équipe dense pour le mener. On ne peut pas se permettre de sacrifier le projet : le pire qui pourrait nous arriver, ce serait qu’on coupe les budgets de communication et de programmation. Et si on sacrifie le projet, on sait que de toute façon à moyen terme, on meurt. C’est le projet qui nous anime, et qui tire le lieu vers le haut.

Est-ce que les mesures prises, ou en prévision d’être prises par le gouvernement te semblent suffisantes pour pallier le désastre ?

Ben non. Pas du tout. Pour le moment, on a surtout vu des mesures qui concernent toutes les entreprises, mais je n’ai pas vu de plan spécifique aux musiques actuelles. Alors certes, le Centre National de la Musique (CNM) a mis en place un fonds d’urgence qui doit  répondre à des situations de tension de trésorerie à court terme. Il a été imaginé pour des petites structures qui dépendaient beaucoup de leurs fonds propres, comme nous. On est allé chercher cette aide, qu’on a obtenue. Ça a permis de sauver un certain nombre de structures, et il a eu le mérite de sortir très vite. Mais ça c’est vraiment sur le court terme, dans l’urgence. Ce qui va à mon avis être important, ce qu’on espère, c’est que d’autres mesures vont suivre et plus spécifiques à la culture et aux musiques actuelles, et vont permettre d’accompagner tous les acteurs et les professionnels dans la reprise de leur activité. Ce qu’on est en train de vivre aujourd’hui, c’est l’état de choc, brutal, aux conséquences à court terme. Mais à moyen terme et à long terme, on aura des difficultés beaucoup plus ancrées. C’est là où on va devoir compter sur la puissance publique pour qu’elle aide les acteurs à relever le défi de leur redressement, qu’elles soient en capacité de soutenir l’emploi, etc.

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Petit Bain / DR

Comment expliquer que l’Allemagne donne 50 milliards à la culture, et qu’en France on parle uniquement de 22 millions ?

Je ne me prononcerai pas sur l’Allemagne. J’ai vu passer les chiffres mais je ne sais pas exactement comment ça fonctionne. Par exemple, je ne connais pas le statut de l’intermittence en Allemagne. L’intermittence, par les temps qui courent, c’est un moindre mal, dans le sens où les artistes n’ont pas 0€ de revenu, mais ont les revenus liés à l’intermittence. Je ne dis pas que c’est suffisant, mais si on valorisait ces prestations-là, peut-être qu’on relativiserait ces chiffres. C’est vrai que pour le moment, au niveau du Ministère de la Culture, ça n’a pas bougé, il n’y a pas eu de fonds ad hoc pris sur un budget autre, ni sur la Culture. Donc là, oui, il y a effectivement une différence d’approche entre la France et d’autres pays, alors que par ailleurs la culture, donc les artistes émergents, est une des choses qui devrait être chère et à défendre. Et pour aller plus loin, on sait très bien que quand t’as un festival de musique qui se tient, il y a toute une série de recettes annexes liée au tourisme, donc je ne suis pas sûr que le calcul qui consisterait à dire « on va faire le minimum syndical sur les budget de culture » soit le bon, de la part de l’État.

Une réflexion pour la suite ?

Malheureusement, ce qui est tragique, c’est que quand on prend un peu de recul sur ce qui est en train de se passer, les conséquences d’une pandémie qu’on est en train de vivre, c’est rien. Ça n’est pas encore le pire. C’est à la fois hyper tragique à court terme, avec des conséquences réelles. Mais quand on le met en relation avec d’autres types de catastrophes qui pourraient se présenter dans les prochaines années, voire les prochaines décennies, c’est peut-être un peu cliché, mais c’est un avertissement. Il y a des choses dans notre écosystème, et plus largement dans l’économie et sur la planète qui ne tournent pas rond. On voit à quel point tout est interdépendant. Je pense que ça doit nous inviter à une forme de transformation en profondeur dont fonctionnent aujourd’hui les musiques actuelles, comment les collectivités les financent, ce qu’on a envie de défendre. Parce que des crises systémiques, il faut s’attendre qu’au 21ème siècle, on en vive d’autres. Ça me fait aussi penser qu’on prend du recul par rapport à l’écologie. Il y a difficilement plus énergivore et pas très respectueux de l’environnement que les musiques actuelles. Même si à court terme on n’est pas du tout dans ces problématiques-là, le rebond et la reprise d’activité devront forcément prendre un virage radical sur cet aspect, pour essayer de créer des écosystèmes plus sains et plus durables. Sinon, on pourra juste se dire que « le Covid, ça a tué certains acteurs, et d’autres se sont redressés » mais si on ne tire pas de vraies leçons, si on ne fait pas de vraie transformation, il faut s’attendre des crises bien pires.

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