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Tankus the Henge dégaine sur le Brexit

Le 19 mars 2021, le l’album « Luna Park » des Britanniques de Tankus the Henge sortait en France. L’occasion pour nous de discuter musique, espoir, révolte et Brexit avec Jaz Delorean, leader de la formation. Le tout en visio, ce pont numérique entre une France confinée et une Angleterre isolée.

Tankus The Henge c’est ce groupe étrange mais familier, sorte de croisement fou entre un Tom Waits d’opening night, un Springsteen période Born to Run et The Flaming Lips. Une description qui semble aller à ravir à Jaz Delorean : « Springsteen et The Flamming Lips sont deux énormes influences pour moi sur ce que doit-être un concert. Ils ont changé ma vie. J’ai vu The Flamming Lips peut-être dix fois et à chaque fois c’est comme aller sur une planète différente. Et je voulais faire ça, moi même ».

La planète de Tankus the Henge s’appelle Luna Park, un grand cabaret où viennent s’échouer les invisibles et les doux dingues d’un monde qui les rejette, et qu’ils ne comprennent plus : « Luna Park s’inspire des musiciens et des artistes de cabaret à Londres qui perdent les salles où ils pouvaient se produire. À Londres, et dans d’autres villes sûrement, il y a plein de salles historiques et fascinantes qui ferment pour être remplacées par un Starbucks ou un McDo, au fur et à mesure que la ville se gentrifie. Et quand ces artistes et ces musiciens n’ont plus de lieux où se produire, ils entament un exode métaphorique vers cet endroit, Luna Park, pour créer sans aucunes limites ».

Luna Park est donc une histoire à part entière, quasiment un concept album, ce que nous développe Jaz Delorean : « Nous avions cette idée au début de l’écriture, mais le concept ne s’est matérialisé qu’une fois que nous étions à la moitié de l’enregistrement, disons que le concept de Luna Park n’a pris tout son sens qu’une fois que tout a été écrit ». À grands renforts d’une énergie débordante et d’un songwritting basé sur une multitude de personnages, Tankus the Henge organise sa cour des miracles dans un joyeux bordel aux accents New Orleans.

Les protagonistes de Luna Park sont autant d’observateurs·trices d’un monde inquiétant et d’une vie difficile (« I’ve got all the worries in the world, this life is an oyster with no pearl » – « Worries ») dans lequel ils·elles se retrouvent embarqué·e·s bon gré mal gré, ressentant colère et révolte face à une certaine forme de pouvoir. (« Bring the lost and the forgotten, the emperor is dancing but inside his heart is rotten » – « Luna Park »). « En Angleterre il y a beaucoup de colère à l’encontre du gouvernement pour sa politique de destruction de la culture artistique, note Jaz Delorean. Peut-être que « l’empereur » que je cite dans le morceau « Luna Park » représente les actuels gouvernants de ce pays… Mais je ne voulais pas lier le texte à une période. Ce qui est sûr, c’est que nous aurons toujours cette figure d’un puissant qui dit quelque chose et pense autre chose. Et finalement, pour certaines personnes, cette figure c’est eux-mêmes ».

Luna Park c’est alors aussi la révolte, un cri supplémentaire de ce quelque chose qui s’est réveillé en Angleterre et que nous évoquions lors de la chronique du dernier disque d’Idles. Une chose semble vouloir s’élever dans un Royaume-Uni qui se recroqueville sur lui-même de manière inquiétante, ce que ne peut que déplorer Jaz Delorean : « En tant qu’artistes, le Brexit nous inquiète beaucoup, car Tankus the Henge est un groupe fondamentalement européen, notre batteur est Italien, il vit à Londres, donc son futur pourrait-être impacté maintenant que le Royaume-Uni n’est plus dans l’Union européenne, nous avons un Brésilien également dans le groupe, qui, pour le moment vit aussi à Londres, mais nous ne savons pas ce qu’il peut se passer pour lui. La pandémie étant arrivée en même temps que le Brexit, personne ne sait vraiment si nous aurons besoin de visas pour tourner, ou de payer des frais pour transporter notre merchandising. Mais ce que je sais c’est que les musiciens de ce pays sont prêts à affronter ce moment qui s’annonce difficile, parce que faire de la musique est ce qui importe finalement. Pas pour devenir riches, car personne ne devient riche en faisant de la musique, mais parce que c’est la bonne chose à faire. »

Les oublié·e·s de Luna Park deviennent alors les oublié·e·s d’une politique néo-libérale et conservatrice, comme les villes oublient les musicien·nes en leur enlevant leurs lieux de spectacle, le Royaume-Uni oublie ses artistes. « Nous avons été surpris de voir que les négociateurs du Brexit avaient « merdé » à ce point sur la question de la musique et de son industrie, hallucine Jaz Delorean. La musique n’est pas un sujet pour les partis politiques. Je veux dire, la majorité des gens aiment la musique quelle qu’elle soit, du rock’n’roll à l’opéra en incluant tout ce qu’il y a entre les deux. Et tous les musiciens ont besoin de tourner pour vivre. Je crois qu’avoir oublié les artistes dans les négociations c’est avoir armé une bombe à retardement. Pour le moment le gouvernement cache la poussière sous le tapis, mais quand les gens réaliseront que les musiciens ont été laissés de côté sans pouvoir exercer leur métier, il y aura, à mon avis une explosion de colère. »

Comme les personnage de Luna Park passent du « je » au « nous », Tankus the Henge porte dans son album un peu d’espoir et d’optimisme sur un monde bancal et sur la possibilité de s’unir pour continuer à créer, à l’image des artistes indépendants britanniques. Jaz Delorean : « Il y a actuellement des discussions entre les groupes et artistes indépendants pour trouver des moyens de tourner en dehors du Royaume-Uni quand on le pourra à nouveau. Comme : « que peut-on faire pour partager le matériel de tournée, les tour-bus, des lieux de stockage… ». Cela va sans doute nous obliger à partager. Avant la pandémie nous quittions le Royaume-Uni pour 3 semaines en direction du sud de la France, et nous remontions jusqu’en Allemagne, puis au Danemark et en Suède. Ça représente 20 ou 22 dates et un grand nombre de salles, de prestataires, de techniciens, de chauffeurs de bus. Ça va être un désastre si on ne peut plus le faire ».

Si Luna Park c’est un peu d’espoir, c’est aussi un puissant désir de révolte de la part de celles et ceux qui n’ont plus rien à perdre (« we won’t go without a fight, we’ve got all the worries in the world » – « Worries »), une envie de laisser sortir la colère face à l’absurdité et au danger fascisant de la situation (« Folks point at the neighbour « You don’t belong » – « Oil, God and Money »). « Le Brexit a été vendu à tout le monde par l’argument économique « nous serons plus forts de notre côté », mais tout le monde sait que ce n’est pas le cas, nous rappelle, lucide, le leader de Tankus the Henge. Le vrai moteur du Brexit, c’est la peur de l’immigration. Les racines du fascisme se redéploient sous nos yeux, alors que nous nous sommes battus durement dans le passé pour le tuer. Des gens ont aujourd’hui des tribunes qu’ils n’avaient pas il y a quelques années. Cela finit par ressurgir sur la vie quotidienne. A Londres, les gens parlent des centaines de langues et vivent tranquillement les uns avec les autres. Or aujourd’hui certaines personnes tournent le dos à leurs voisins, et leur disent : « vous n’êtes pas d’ici, ce n’est pas votre pays ». Et ce, même si ces gens sont nés ici, leurs parents aussi, voire leurs grands parents. C’est inacceptable. »

Finalement, Tankus the Henge et leur album Luna Park sont une pierre de plus au réveil du Royaume-Uni, une petite touche d’espoir underground dans le grand merdier dans lequel nous nous sommes fourrés. Jaz Delorean n’en perd pas son moral : « Je suis optimiste, parce que je sais que quand les musiciens indépendants britanniques sont en colère, ils écrivent les meilleurs chansons. Regarde en 1977, le punk a surgi d’une période ultra-conservatrice, tout le monde était très énervé, et la musique a changé les choses. J’ai l’impression que ça recommence. Les gens sont déterminés à faire face. De toute façon, une grande majorité des musicien·ne·s britanniques ne possède rien. Ils font de la musique parce qu’ils ont ça en eux et que ça doit sortir. Ils ont deux ou trois boulots et, quand ils ont fini, ils rentrent écrire des chansons et jouer dans un groupe. Je vois les graines d’un mouvement qui sont déjà en train de pousser, mais le problème que nous avons en Angleterre, c’est que les gens sont très polis, ils veulent une révolution, mais ils veulent que quelqu’un d’autre la commence à leur place. »

Avec Luna Park, Tankus the Henge met le rock au service de l’espoir de l’Angleterre des working class heroes et des classes moyennes, leur offrant un abri foutraque pendant 12 chansons, une petite parenthèse avant de se replonger dans le grand foutoir de l’existence.

Tankus the Henge – Luna Park – Tankus the Henge Ltd – Inouïe Distribution

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