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Que reste-t-il de notre week-end à la Route du Rock 2018 ?

Les dates, cerclées de rouge, du 17, 18 et 19 août 2018 ont disparu depuis longtemps. Elles ont été reléguées, loin dans le calendrier, chassées par les anniversaires, les réunions et les rendez-vous médicaux. La vie a repris son cours, comme si de rien n’était. Pourtant, ce week-end là, il s’est passé quelque chose de spécial, hors du temps. C’était la Route du Rock 2018 et voici ce qu’il en reste.

J’aurais pu trouver une excuse. Pour masquer mon incapacité à dresser un résumé, même partiel, des événements du 17 au 19 août 2018, j’aurais pu dire que les compte-rendus de festival sont souvent d’un ennui terrible. Que, de toute façon, tout le monde se fout de l’avis d’un type qui a passé son week-end à siroter des cocktails à l’espace VIP. Surtout lorsque cet avis se résume à un étalage de clichés sur la performance « ébouriffante » d’un jeune groupe prometteur ou sur le « retour fracassant » d’une vieille légende du rock.

J’aurais pu dire que, pour celui qui les écrit, ces comptes-rendus s’apparentent à une tentative vaine et illusoire : celle de donner un semblant de cohérence à ce qui n’en a évidemment aucune. Car, si sa voie semble toute tracée (« Vendredi. 18:30 – 19:10 : Villejuif Underground (remparts) ; 19:15 – 20:15 : The Limiñanas (fort) ; 20:45 – 21:45 : Grizzly Bear (fort) (…) »), le parcours du festivalier est beaucoup plus chaotique. Au fil des rencontres impromptues, des détours improvisés et des litres ingurgités, il s’écarte d’un sentier qu’il n’avait, de toute façon, aucunement l’intention de suivre.

MATHIEU_FOUCHER2286

Mathieu Foucher

A l’exception d’une poignée de journalistes chevronnés (comme ici  ou ), il est donc probable qu’aucun des 21000 festivaliers n’ait assisté aux trois quart des concerts de cette édition de la Route du Rock. Exit, par exemple, les performances des malheureux Villejuif Underground, Cut Worms ou King Tuff, sacrifiés, à l’heure de l’apéro, sur un autel en plastique.

Tout ça, j’aurais pu le dire. Car commencer un report de festival plusieurs jours après la fin de celui-ci est une très mauvaise idée. D’abord parce qu’il est probable que personne n’en aura plus rien à faire et ensuite parce que la mémoire ne se retrouve pas. Pire, elle se perd. Alors, au moment où l’euphorie et la fatigue retombent, au moment où la vie reprend son cours, comme si de rien n’était, il ne reste plus grand chose.

Un bracelet jaune et bleu autour de mon poignet, quelques notes éparpillées dans mon téléphone, deux ou trois photos, une poignée d’autocollants des Gérards (« MST Soundsystem », « On fait pas les choses à Poitiers », « C’est le muscadet de mes soucis ») sont les seules traces physiques de mon week-end à la Route du Rock. Pour le reste, tout se bouscule, tout se mélange. Les images, les sons et les couleurs flottent dans ma mémoire sans pouvoir se rattacher à un souvenir précis. Comme des petits cailloux, dispersés sur un chemin tortueux.

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Nicolas Joubard

Flicaille et gros sous

Les flics forment le premier souvenir d’une édition marquée par l’omniprésence policière. Ils sont partout : en voiture, devant le parking, à cheval, sur le chemin des navettes, à pied, à l’entrée du site et même – à en croire plusieurs témoins – sur le camping, circulant avec les chiens et inspectant les tentes.

Un peu irrités par le renforcement des dispositifs de sécurité, on aurait vite fait d’accabler les organisateurs de la Route du Rock. Mais ce serait se tromper de cible : de toute évidence, le festival se serait bien passé d’une présence qui plombe l’ambiance générale et pèse lourdement sur son budget. En mai dernier, une circulaire du Ministère de l’Intérieur favorisait d’ailleurs la facturation des dépenses de sécurité, jusqu’ici prises en charge par l’Etat, aux festivals (vous vous rappelez ?).

Parlons gros sous, tiens. Après les relatifs coups de mou de 2015 et 2016 (annulation de Björk en 2015, qui coûte des dizaines de milliers d’euros au festival et échec de fréquentation en 2016 avec 13 000 spectateurs seulement), la Route du Rock a pris un tournant radical. Dès 2017, la part du budget consacrée aux artistes est doublée pour attirer des têtes d’affiche. Certains y voient une compromission mais le festival est sauvé : PJ Harvey, Interpol et Mac De Marco attirent 24.000 spectateurs, 3.000 de plus que cette année.

Bjork

La route de la pop et de l’électro

Quand on fait le bilan d’une édition de la Route du Rock, il est d’usage de commencer par un petit point météo. Cette année, comme très souvent, le ciel était gris, les nuages épais et le soleil intermittent. Mais la pluie n’est pas tombée. Ou quasiment pas. Aux pieds des hipsters, les méduses en plastique ont remplacé les bottes de caoutchouc.

Je dis hipster pour simplifier, pour aller plus vite. Même si, en réalité, le public du festival s’est largement diversifié. Parce que la Route du Rock n’est plus uniquement la Route du Rock, elle est aussi, désormais, la route de la pop ou la route de l’électro. Aux « connaisseurs », vêtus de chemisettes et de jeans retroussés, se sont ainsi ajoutés les pistos en K-Way ou les ménagères fans de Daho. Pour grossir un peu le trait ?

Peu importe, de toute façon, qui il est et d’où il vient : le festivalier se retrouve solidement accroché aux épaules de son voisin pour participer à la plus grande chenille du monde, avant d’aller danser comme un abruti sur la piste du Macumba. L’existence même de ce lieu légendaire, bâti en plein camping à l’aide de trois piquets, d’une tonnelle et d’une guirlande Gifi, suffit à casser l’image froide et intransigeante du festivalier pas-très-fun-fun de la RDR.

Patti-Smith_©Nicolas-Joubard_IR3A6504

Nicolas Joubard

Et la brume s’abattit sur Saint-Père-Marc-en-Poulet

Dans mon esprit, quelques images émergent du brouillard. Les plus nettes représentent Patti Smith, les bras en croix et le regard vers le ciel, reprenant « Beds Are Burning » de Midnight Oil, et Thomas Mars, porté à bout de bras par la foule, entonnant le refrain de «If I Ever Feel Better». Deux moments forts de cette édition, à n’en (presque) pas douter.

Emile Sornin, alias Forever Pavot, et Marc Melia apparaissent clairement, eux aussi, entre deux casquettes Arte Concert. Ils jouent à 16 h, sur la plage de Bon Secours. Au moment où tout le monde émerge doucement, avant de replonger, quelques heures plus tard, dans la fournaise du fort de Saint-Père.

Phoenix_©Nicolas-Joubard_IR3A7319

Nicolas Joubard

Le reste est confus, indistinct. Il y a le torse bombé de Charlie Steen (Shame, notre interview), les formes vagues qui s’agitent frénétiquement derrière les Black Angels (notre session), la casquette de Nils Frahm, le visage d’Ariel Pink et celui d’Ellen Allien (notre capta à Paco Tyson) ; il y a les lunettes de Marea Stamper (The Black Madonna) et le jean troué de Michael D’Addario des Lemon Twigs (notre interview). Tout se confond pour former un amas de souvenirs et d’impressions diffuses entassés, dans mon cerveau, dans un tiroir étiqueté « Route du Rock 2018 ». Un autre tiroir, juste au-dessus du premier, attend impatiemment de se remplir lui aussi. Pour ça, il faudra attendre août 2019.

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