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The Black Madonna, figure du rassemblement électronique

Chicago a une nouvelle reine de la nuit. The Black Madonna porte dans son projet un talent de DJing affolant, un regard combatif face au sexisme ordinaire du monde du travail et une poignée de compositions électroniques comme autant d’hymnes à la joie. Celle qui a pris le nom des mystérieuses vierges noires a quitté un homme pour une ville, questionne les inégalités de genre dans la musique et est littéralement allée jusqu’à tuer des milliers de rats pour continuer sa passion. On a échangé avec elle.

Quelle musique t’a mise dans tous tes états pour la première fois ?

Le premier long playing record (LP) dont je me souviens est Speaking In Tongues des Talking Heads. C’est l’un des très nombreux disques que mon oncle John m’a donné quand j’étais encore dans le bac à sable. Je l’écoutais sur l’une de ces énormes platines Fisher Price orange et marron. J’étais complètement obsédée par la chanson “Burning Down The House.” L’album est incroyablement funky. Quand je l’écoute aujourd’hui, avec tous ces petits bleeps et bloops, c’est clair qu’une partie de la dance music s’est imprimée en moi toute jeune. Et évidemment, mon disque de disco de préféré reste « Kiss me again » [de Dinosaur, en 1978) / NdlR].

Fisher

Être un enfant plongé dans la musique électronique des années 80 donnait le sentiment d’être un peu partout et nulle part à la fois. Genre, pour exemple, Madonna était produite par Jellybean [John Benitez / NdlR] qui a eu un rôle essentiel et légitime sur la production et le remixage de la dance music. Ma mère adorait Prince. On aimait danser toutes les deux. Elle a été une personne très influente.

Ensuite sont venus le mix et la production de tes propres morceaux. Comment est-ce arrivé ?

J’ai commencé à mixer en secret à la radio de la fac et me suis vite fait dévoiler. Ensuite, on m’a un peu poussée à jouer dans une fête. J’étais flippée. Je n’avais même pas assez de disques pour tenir le temps mis à disposition. Mais ça a été un choc. Le DJing est mon grand amour. Il n’y a pas de meilleur sentiment que de se plonger intégralement dans un super set.

La production est venue bien après et pas si naturellement. Comme beaucoup de gens, j’ai appris grâce à quelques amis. Au début, j’avais beaucoup de bonnes idées mais pas de compétence. Très doucement, je me suis mis à Logic et Ableton. Depuis, je travaille strictement seule et suis prête à me lancer à bosser avec un peu plus de matos. Je ne suis pas une grande technicienne mais je trouve mon propre chemin.

The Black Madonna – Exodus

Tu travailles dans l’industrie musicale depuis bien longtemps et ce bien avant avoir commencé la production et le DJing. Est-ce une bonne façon d’éviter les pièges dans lesquels tombent les artistes qui ne savent pas dans quel foutu milieu ils vont mettre les pieds ?

Non, je suis tombée dans chacun d’entre eux et m’en suis tirée. Et je ferai toujours tout pour m’en tirer. Pour exemple de merdes qui me sont arrivées, à l’époque de mon boulot dans un label, j’ai littéralement passé mon temps à nettoyer les rats morts. L’entrepôt dans lequel on bossait était situé à quelques mètres d’une décharge… Donc le bâtiment était infesté de rats immenses. Des rats de la taille des chats domestiques qui courraient le long de ton bureau, juré. On a tout tenté pour les virer. Au final, on a chopé des pièges à rats, mais tu dois aller les vérifier régulièrement parce que si un rat vient à mourir et que tu ne le trouves pas, l’odeur est épouvantable. Je vivais dans une salle de la taille d’un placard et j’essayais de faire tourner ce label. Je bossais 13 heures par jour pour moins du salaire minimum. C’est pour ça que j’ai rencontré tous mes amis les plus proches et mes collaborateurs. Je pense que venir de ce genre d’écosystèmes mourants a lancé l’étape suivante de nos carrières. Je suis prête à beaucoup pour vivre autour de la dance music.

A l’origine, tu ne viens pas de Chicago. Comment s’est déroulée ton arrivée dans cette ville immense ?

J’ai migré de Louisville, Kentucky, une ville libérale de taille moyenne du centre-sud. J’étais très effrayée de Chicago mais ai quand même tout quitté pour y aller. A ce moment, mon mari m’a dit ‘tu dois y aller sinon tu m’en voudras d’être restée.’ Il était supposé me rejoindre après mon départ mais il s’est avéré que je suis entré dans une grande histoire d’amour avec The Windy City [La ville des vents, surnom le plus fameux donné à Chicago / NdlR] et ça n’a plus collé. Me voilà aujourd’hui, dix ans plus tard.

Peux-tu rappeler quel est le personnage de The Black Madonna [La Vierge noire] et de quelle manière est-elle inspirante pour toi ?

C’est une figure religieuse que ma mère et moi aimons. Ce nom est un hommage sincère à The Black Madonna dans toutes ses formes autour du monde. Elle a été toujours été bonne avec moi et j’en suis loyale.

Comment peut se traduire une touche de féminisme apportée au mouvement de club ? 

Musicalement, je veux juste être la DJette la plus efficace qui soit. Je pense que la chose féministe la plus importante que les femmes puissent faire dans la dance music est qu’elles se mettent à gérer des lieux et qu’elles restent elles-mêmes. D’une certaine façon, le simple fait d’assumer un pouvoir et une voix est une action féministe. Après, les disques que je joue sont juste des disques comme les autres. Je ne joue pas une playlist du Lilith Fair [festival de musique féminin grand public créé par Sarah McLachlan qui a eu lieu de 1997 à 1999 / NdlR] mais de l’acid house, de la disco, de la soul, de la hiNRG et de la techno. Tu vois ? Je ne balance pas mes orientations politiques dans la tronche du public, je m’efforce de retourner le dancefloor.

The Black Madonna – Stay

Quelles sont les différentes raisons qui pourraient expliquer le nombre inférieur de femmes sur la scène musicale internationale ?

Jusque-là, rien n’est un mystère. Je n’ai pas l’intention d’être combative ici, mais on est loin de l’époque où l’on se demandait si l’inégalité est un réel problème ou non. A tous égards, y compris du bon sens commun, les femmes font face à une inégalité de genre dans tous les corps de métier. Les sociologues ont sorti des milliers d’études sur les disparités entre hommes et femmes dans le monde du travail depuis des décennies. L’idée que la dance music soit quelque chose comme un oasis par rapport au reste n’est juste pas réaliste.

Passé ce fait, les femmes ont souvent parlé de leurs expériences de sexisme dans la dance music. Et on devrait imaginer ce milieu comme un dance music Disneyland où tout le monde est heureux et égal ? Je ne crois pas. On n’est pas libéré du sexisme parce qu’on travaille dans des clubs. Et même, j’ai moins de protection quand je mixe qu’au boulot. Si quelqu’un me harcèle au bureau, je le reporte à mon supérieur. Dans un club, je dois y faire face toute seule. C’est arrivé de nombreuses, très nombreuses fois pour moi. Et si le problème est résolu dans un club, rien n’empêche qu’il arrive dans le suivant. Pourquoi sommes nous un nombre inférieur ? Nous sommes un nombre inférieur parce qu’il y a moins de femmes dans tous les champs traditionnellement occupés par les hommes.  Et je signe pour la notion radicale que les hommes sont responsables du sexisme, pas les femmes.

C’est la vie que nous vivons tous les jours. Nous sommes des témoignages de confiance de nos propres expériences. On nous demande souvent si le sexisme est un ‘problème réel’. On nous demande ensuite de prouver que les inégalités de genre existent dans la musique électronique avant de pouvoir commencer à les réparer. C’est comme demander à un cancérologue de prouver que le cancer est une vraie maladie avant de pouvoir traiter un patient malade.

Merci de cette tribune. Peux-tu finir en citant la plus belle victoire du mouvement électronique et ton rêve pour le futur de l’industrie musicale ?

Tout ce que The KLF a toujours fait est une victoire. Et mon rêve est que tous les grandes personnes qui font de la grande musique underground soient capable de payer leurs factures de leur art et deviennent des artistes heureux.

Crédit photo : Studio Aldo Paredes @ Le Sucre / Lyon
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