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« La place pour la musique est dans nos villes »

Pendant un mois, on profite du redoux pour faire un focus sur la plus belle ville du monde après Béziers et Dunkerque, l’éternelle Marseille. Comme notre monde ne se satisfait plus de vivre dans le présent (quel ennui, vous me direz), on a décidé – avec l’équipe du Bon Air festival – de pousser un peu les potards dans le futur avec la scène musicale électronique phocéenne. Médias, institutionnels, artistes, programmateurs et activistes, ils ont bien voulu jouer le jeu de notre questionnaire prospectif sur la thématique : la musique à Marseille en 2050.

Pour notre dernier épisode, introduisant le début du festival Bon Air (ça commence aujourd’hui vendredi 24 mai à La Friche de la Belle de Mai et non, tu n’as rien à faire de mieux), on a laissé la parole à Squaaly, correspondant Radio Nova à Marseille.

Squaaly est une personnalité de l’audiovisuel français. Passé chez Radio Nova, RFImusique.com et plus avant Mondomix, Musique Info Hebdo, l’Affiche…, il aime se dire « spécialiste de rien et curieux de tout ». On le connaît aussi sous le nom de Big Buddha, selector de talent, fasciné par les musiques du monde, « de tous les mondes », ou encore Goldenberg & Schmuyle, « personnage central à la personnalité forcément multiple d’un big-band à trois » utilisant le copié-collé samplé-mixé et qui, en novembre 2014, publiait &, un premier album playlisté à sa sortie par FIP. Rien que ça.

Dans cet entretien, on évoque le passé, forgeron d’un futur qui nous tend les bras, ses conseils pour l’avenir, ses mises en garde, ses espoirs. On y défend un futur social, artisanal, mélangé, le tout en musique.

Squaal mains en l'air

LE FUTUR
SELON SQUAALY

Comment écoutera-t-on la musique dans 30 ans à Marseille?

Je pense comme partout ou ailleurs, de manière assez obsessionnelle. Pour certains en tout cas. Avec toutes les évolutions de l’écoute de la musique que l’on peut voir en ce moment, on peut être amené à imaginer que ce sera de pire en pire. Moi qui ai beaucoup de disques chez moi, je suis sûrement un peu has been. Mais je ne sais pas trop comment répondre.

Où est-ce qu on dira danser ?

J’espère que de nouveaux lieux vont apparaître. Au vu du réchauffement climatique, je pense que l’on va être de plus en plus amené à profiter de l’ensoleillement, et que les lieux de fête en plein air seront encore plus présents qu’en ces jours et qu on ira de plus en plus vers des lieux ou on pourra écouter de la musique en plein air, car pour moi c et une autre dimension que d’écouter de la musique en extérieur.

Est ce que tu vois de nouveaux formats apparaître ?

J’espère qu on va bousculer un peu tout ça mais que l’on continuera toujours à écouter de la musique de manière obsessionnelle. L’idée serait d’exploiter un peu plus le format de jour et tendre de plus en plus vers des événements en extérieur (réchauffement climatique oblige). En soit, l’idéal serait d’écouter de la musique quand on le souhaite (par exemple à midi) et faire des siestes musicales dans de beaux endroits en pleine nature. Marseille est une belle ville. Ce serait vraiment génial que l’on puisse organiser des événements dans des endroits avec une vue magique sur la mer. On penserait à mettre en place des installations sonores pas trop imposantes mais qui permettraient à des gens de se poser tranquille dans des fauteuils et d’être portés par un mix. D’autant que notre cadre est totalement magique. Le problème à Marseille est dû à la vieillerie de notre municipalité et à la connerie de tauliers des lieux qui ne comprennent pas qu’au lieu de mettre un gros système son dans un coin qui font hurler les gens, ce serait de bien de mettre en place des petits dispositifs sonores. Dans 50 ans, à Marseille, on pourrait installer des petites enceintes le long de son mur tourné vers la mer, on ne serait pas obliger de faire hurler une sono avec 2 gros gros caissons à un bout pour que les personnes entendent à l’autre. Cela permettrait de jouer des choses qui pourraient accompagner une sieste ou un début/ fin de soirée. J’espère qu’il y aura une intelligence partagée et qu’en plus les responsables auront compris que la musique est importante. Qu’elle participe au bien être des gens… la musique c’est du partage.

Est ce que les concerts seront toujours un espace de rassemblement social ?

Oui ! Mais on tend vers de nouveaux formats. Par exemple il y a des concerts qui se font dans des appartements, c’est aussi un rassemblement social en moins monstrueux qu’un concert où il y a 20000 personnes qui regardent sur des écrans. Même si j’aime les grands concerts, je pense qu’ il faut diversifier tout ça, qu’on ne peut pas aller que vers des méga-événements, des stades, des vélodromes. Il en faudra mais il faudra aussi des choses plus intimistes, j’adore les clubs et les petites salles de concerts. Les événements intimistes c’est le must, on a cette impression de partager un moment plus facilement avec l’artiste, il y a une sorte d’égalité d’échange. On voit mieux les musiciens, on peut croiser leurs regards. Pendant les gros concerts j’aime être devant car j aime bien voir les grimaces des musiciens par exemple.

Qui tirera son épingle du jeu dans l’événementiel justement ?

J’espère que ce seront les artistes qui tireront leur épingle du jeu et que cette diversité de format permettra à des gens d’éclore alors qu’ils n’ont pas leur place dans les grosses machineries. Pour moi, un artiste n’est pas forcément bon parce qu’il rassemble 1000 personnes, il peut avoir peu de fans et jouer des musiques qui ne sont pas forcément la musique de tout le monde. J’espère donc que ce seront les artistes qui tireront leur épingle du jeu et pas les collectifs ou les promoteurs. Que les choses singulières auront toujours leur place et que les artistes un peu différents, un peu moins mainstream, pourront continuer et qu’on n’ira pas vers une standardisation des offres culturelles. On est tous très différents, personnellement je n’aime pas le hard rock, mais je dois admettre que certains trouvent du plaisir là dedans. C’est bien qu il y ait une pluralité dans l’offre culturelle. Il faut des gens qui ne respectent pas forcément les codes et le « comme on doit faire ».

Penses-tu que la musique sera un nouvel instrument de manipulation des masses ?

Manipulation des masses, je ne sais pas , ça l’est déjà et d’un côté et ça ne l’est pas non plus, je n’aurai pas de réponse pertinente là dessus. La musique est utilisée par la publicité par exemple, maintenant tu fais écouter Vivaldi à des gamins , ils vont te donner le nom de la marque qui l’utilise dans leurs spots publicitaires, c’est déjà un peu de la manipulation mais ça reste de la musique. Et puis la publicité a permis à beaucoup d’artistes de pouvoir placer des musiques et se financer. Je pense notamment aux Gotan Project qui avaient fait une musique pour une carte bleue : grâce à cette pub ils ont pu monter et financer un projet musical par eux-mêmes et avec intelligence. Donc manipulation des masses peut être, mais pas plus qu’aujourd’hui, pas moins. Auparavant, la radio pouvait être utilisée pour manipuler les masses, mais en même temps ça ouvrait à des musiques qu on ne connaissait pas. Comme Radio Grenouille, ici, ou Radio Nova qui permettent aux gens de découvrir plein d’autres choses. Je ne sais pas si ça sera pire ou moins pire mais il y aura toujours des moyens encore plus importants pour pouvoir le faire. J’ai toujours tendance à penser que s’il y a une chose dans un sens, il y a quelque chose contre qui arrivera après. Comme par exemple pour les sécurités informatiques, il y en a toujours qui trouveront le moyen de faire des contres sécurités. Et bien pareil il y aura toujours des gens qui font de la manipulation via la musique et d’autres qui trouveront par d’autres biais le moyen d’écouter et de défendre autre chose.

Dans 30 ans est ce que tu vois à Marseille une évolution des mœurs ?

Je pense que c’est un petit vivier d’un millier de personnes qui sortent. Je retombe souvent sur les mêmes, souvent quand c’est un peu plus pointu. Il y a aussi les concerts plus grand public où je croise un peu tout et n’importe qui, mais souvent je retombe sur des collègues de travail, des journalistes, des musiciens, ou ceux que j’appelle des fous de musiques qui sont beaucoup dehors. Maintenant aujourd’hui hui ce n’est pas très compliqué d’avoir connaissance de tout ce qui se passe. Il y a tellement d’offres et tout le monde maintenant a accès aux annonces… mais qu’il faut garder des gens qui puissent conseiller. Comme je lis une critique de disques ou de concerts, je regarde d’abord celui qui l’écrit, cela me pousse à aller voir tel concert, à écouter tel disque ou bien le contraire. On a encore besoin de repères, de personnes qui conseillent dans un sens ou dans un autre, et qui font le tri, qui ont une mesure d’avance sur la musique et sur ce qui est intéressant. Un peu comme des prescripteurs, je pense qu’on fonctionne comme ça, même dans nos vies on est conseillés à un moment par un grand frère ou un copain. Aujourd’hui c’est peut-être différent parce je suis d’une génération où ton parcours musical était lié à un genre, rock, reggae ou autre et qui te définissait, puis tu rencontrais une personne qui t’ouvrait à d’autres styles de musiques, et puis à d’autres.

Qu’en est-il de l’évolution des habitudes de sorties à Marseille ?

Je suis arrivé de Paris au début des années 90 et pensais tomber sur plus de bars ou de boîtes où écouter du hip-hop, au final tu avais rarement des concerts de ce genre. Je me disais qu’avec une ville d’immigration comme celle-ci, j’allais trouver des tas de concerts africains ou de raï, comme je faisais à Paris, finalement il n’y avait rien, cela restait très communautaire. Il fallait être vigilant pour les repérer. Ça a bougé les 10 premières années, j’avais un peu l’impression de rencontrer des gens qui restaient dans leur univers, il fallait pas parler aux rappeurs des mecs de l’electro qu’ils considéraient comme des drogués, ou aux rockeurs des rappeurs, etcetera. Aujourd’hui, il y a une vraie circulation entre les mecs de l’électro, du hip-hop, des musiques du monde, ils se connaissent, ils ont écouté ce que font les autres et font des choses plus facilement ensemble qu’ils ne faisaient avant, ça c’est une bonne évolution de Marseille. Et ce n’est pas juste lié aux communautés, c’est aussi lié aux jeunes qui peuvent écouter tout sur leur ordinateur et tout composer sur leurs machines, ce qui est intéressant c’est qu ils ont de la matière. Hier par exemple on utilisait le vocoder dans le raï, on l’utilise aujourd’hui dans le hip-hop. Je ne dis pas forcément que ça vient de là mais maintenant on a les moyens techniques et que les gens ont de la matière avant de s’intéresser à un style. Comme moderniser le chaabi ou trouver un sample d’un vieux chanteur algérien… ils vont le reprendre et en faire un succès. Aujourd’hui tu peux écouter du rock et avoir des titres de reggae ou des musiques arabes et indiennes dans ta playlist, les gens se cantonnent moins à un seul style. C’est une évolution notoire. Ce qu’il me fait peur c’est au niveau des infrastructures, on construit des lieux musicaux en dehors de Marseille parce que ça pose moins de problèmes de bruit, ça été une tendance autour des années 2000. La place pour la musique est dans nos villes. Je sais pourquoi j’habite à la plaine : parce que si je veux sortir j’ai tout ce potentiel. Mais si demain je dois programmer mes sorties par rapport aux transports ce n’est plus le même rapport. J’ai peur des parcs culturels à l’extérieur des villes, que ça devienne des sortes de complexes, et que cela devienne une industrie et plus un artisanat.

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