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Irmin Schmidt (Can) : « La musique, c’est comme la sauce, il faut s’en servir délicatement »

Can est un groupe dont le mysticisme dépassera toujours l’effroyable catégorie « krautrock » dans laquelle les médias anglophones l’ont casé (kraut = boche = chleu). Irmin Schmidt, claviériste et co-fondateur de ce groupe sans leader, s’adonne aujourd’hui à ses passions de compositeur et chef d’orchestre dans les musiques expérimentale, contemporaine et de cinoche. Ça ne se voit pas derrière un écran, mais celui qui ne jure que par le silence de la campagne de Cologne, vous remettra en place si vous utilisez les mots « dogme » ou « devoir ». A l’occasion de la sortie d’Electro Violet, collection de douze disques de son boulot solo, on a parlé au disciple de Stockhausen.

« Le rôle de l’artiste n’est plus de créer une œuvre, mais de créer la création. »

Nicolas Schöffer

La ville cybernétique (1969), Editions Denoël, 1972, p. 5

Vous avez connu Berlin dans tous ses états. Que vous inspire-t-elle aujourd’hui ?

J’ai quitté Berlin très jeune pendant la guerre, et j’y reviens régulièrement encore aujourd’hui. J’ai habité toute ma vie à Cologne et n’y ai pas observé de grands changements. A Berlin, naturellement, ça a complètement changé. Maintenant, c’est très intéressant, il y a beaucoup de créativité. Pas seulement en musique mais dans tous les sens.

Qu’est ce que vous aimez le plus à Berlin aujourd’hui ?

C’est un peu étrange pour moi parce que quand j’avais 20 – 25 ans dans les années après la guerre, j’étais souvent à Berlin parce que j’avais beaucoup d’amis peintres. C’était une ville en ruines. Aujourd’hui, c’est magnifique.

Vous parlez souvent d’avoir ressenti le besoin de reconstruire votre culture qui avait été détruite. En quoi la création vous a aidé à vous construire vous-même ?

Comme artiste, c’est ce qu’on fait. On se crée. Comme cette création commençait au milieu des ruines, c’était un cas spécial. C’est pourquoi ma musique est spéciale, on n’a pas essayé d’imiter la musique des autres. On a créé du son avec nos expériences. Comme des enfants. Ça marque. Quand j’étais petit, il y avait un piano, ma mère était une chanteuse très douée. J’ai été élevé avec de la musique, c’était normal pour moi. Mais, je n’étais pas seulement fasciné par la musique, j’adorais les sons ambiants.

Vous vous inspirez beaucoup des sons de l’extérieur, notamment des rails de train… Une histoire qui revient souvent dans votre biographie.

Oui, c’était une expérience de l’enfance. Je suis d’ailleurs toujours inspiré par ces sons.

Irmin Schmidt & Bruno Spoerri –

Two Dolphins Go Dancing

Le bruit du numérique vous inspire autant que le mécanique et l’analogique ?

Ça n’est pas la question. D’abord, il y a tous les instruments classiques avec lesquels j’adore créer. Il suffit pas de dire qu’il y a trop de bruit mécanique ou pas assez. Ou que la musique concrète et la musique électronique sont de nouveaux paysages sonores. Ou qu’ils ont remplacé l’orchestre et le violon. Tout ça, c’est une part de mon univers et je crée avec. Je ne compare pas.

Vous étiez d’abord chef d’orchestre, avec donc un rôle de leader, puis avez fondé Can, un groupe qui se veut sans leadership. Une préférence ?

C’est la même chose avec le mot « préférer ». J’aime collaborer, et je me sens pas vraiment leader, les musiciens apportent toujours quelque chose. J’apprends avec eux.

Les gens sont-ils trop flemmards et pourraient être plus créatifs et constructifs s’ils le voulaient ?

Certains diront « chacun naît artiste », je ne pense pas que tout le monde soit fait pour. Mais c’est compliqué. Certainement, au niveau de l’éducation, on pourrait faire mieux. C’est très facile de le dire, plus difficile de le faire. Je ne suis pas quelqu’un qui critique, qui dit « tout le monde est con, moi je sais comment faire ».

Est-ce que dans les musiques rock ou électro actuelles, vous trouvez l’influence de votre ex-mentor Karlheinz Stockhausen ?

Oui, bien sûr, il a eu une influence, pas seulement sur moi, et qui continue parce que c’est un grand compositeur. Surtout si on parle de son œuvre des années 50-60. Il y a quelque chose de spirituel qui dépasse son influence sur les techniques.

Vous êtes tombés récemment sur un groupe où vous vous êtes dits « ah lui, il s’inspire de Stockhausen » ?

C’est pas la façon dont j’écoute la musique. J’aime écouter avec innocence la musique ?

C’est de cette façon qu’on devrait toujours l’écouter ?

Non, c’est pas la question. « Il faut, il faut, il faut. » Non, il ne faut pas, on fait comme on veut. Je n’aime pas les dogmes. Je n’ai aucune idée de comment il faut. Bon, il y a des trucs qu’il faut faire, mais ceux-là, ils sont déjà écrits dans la Bible (clin d’œil).

Ok, c’est noté, promis. Ecoutez-vous beaucoup de musique ?

Pas du tout. Après, c’est par période, je peux très bien écouter de la musique du XVIème siècle, de la musique romantique, du Pierre Boulez, du jazz, du rock, de la musique d’Afrique. Mais c’est seulement quand j’ai un certain besoin. La plupart du temps, c’est connecté à ce que je fais à l’instant présent. Mais je n’en écoute pas beaucoup.

On n’a pas besoin d’écouter de musique pour en composer ?

Non, il y a de la musique partout. Il faut plutôt s’enfuir des endroits à musique. Ma musique préférée, c’est le silence. Ce que je n’aime pas, c’est que souvent dans les films, la musique est omniprésente et ne raconte rien. Elle n’a aucune narration. Mais ça peut être réussi aussi. Moi je ne le fais pas, d’autres si. Par exemple, dans les films de Hitchcock, le compositeur Bernard Herrmann met du son tout le temps. Tout le temps ! Ça crée une sacré nervosité. La musique, c’est comme la sauce, il faut s’en servir très délicatement. Moi, je n’aime pas souvent la sauce.

On est obligé de travailler avec le silence quand on est musicien ?

Dans chaque musique, il y a des pauses. Et dans ces silences, il y a du bruit. Je dors à la campagne et j’adore écouter le pseudo-silence qui vibre, qui a une atmosphère. Il n’y a pas deux silences identiques. Même au même endroit, à une heure d’écart. J’avais fait la connaissance et ai même travaillé un peu avec John Cage il y a longtemps. Il avait sa philosophie sur le silence. J’y suis attiré depuis tout petit.

Comment vous est-il venu à l’idée de faire cette rétrospective ?

Il y a une œuvre qui s’est accumulée. C’est normal qu’il y ait une rétrospective.

Votre œuvre reste intimement liée au temps.

Faire de la musique, c’est s’occuper du temps. La musique demande du temps et se structure sur un certain temps. On passe tant de temps à le structurer qu’on n’a pas le temps d’en avoir peur. [Vous suivez toujours ? ndlr] Même le John Cage Organ Project [Organ²/ASLSP, « As SLow aS Possible »projet concert débuté en 2001 qui devrait finir en 2640 dans un coin paumé d’Allemagne, ndlr] a une structure, des mouvements, de choses qui bougent vite, d’autres très lentement.

Les minimalistes américains et leur musique répétitive ont beaucoup travaillé sur ce rapport à l’intemporalité.

Oui, mais ils sont quand même structurés. Que ce soit le minimalisme ou le rock, on est toujours soumis aux contraintes du temps. La base de toute réflexion est : « comment le temps passe ? »

Vous avez peur du temps qui passe ?

Non. Peur ou non, on ne peut rien y faire. Pourquoi en avoir peur ?

Parce qu’on ne peut rien y faire, non. Mais, beaucoup en ont peur.

Ah bon ? Moi non. Je sais qu’un jour je vais mourir, que ça se rapproche, que ça peut être demain. J’ai eu une une vie créative intense et intéressante. Pourquoi avoir peur ? On peut avoir peur de perdre un bon ami, le reste non.

Irmin Schmidt – Nuts n News

Crédit photo : Steve Gullick
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