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François Morel : « Comme sportif ou bricoleur, je vais pas faire mon trou »

Mais qu’est-ce que… Lui ? François Morel ? Eh oui, en plus d’être un des cultissimes Deschiens, chroniqueur chez France Inter, comédien de théâtre, amoureux des mots, François Morel est également auteur et interprète de chansons. Que vous nous croyez ou non, il en est même à son troisième album, intitulé « La vie (titre provisoire) ». Avant la première date de sa tournée au Théâtre du Rond Point à Paris, on l’a rencontré pour parler d’émotions, de variété, de Cabu, de la famille Chedid et même (oups) d’une bonne qui se masturbe chez Charles Trenet et du « Temps béni des colonies » de Sardou.

Vous pensez à votre nouveau disque depuis longtemps ?

Dès qu’on a fini le deuxième, j’avais envie d’en faire un troisième. Avec Antoine Sahler, on a fait des spectacles théâtraux et on continuait à écrire d’autres chansons. On ne savait juste pas exactement quand les sortir. Et moi j’en avais envie.

On sent que le thème de l’enfance a une grande place tout au long de l’album.

On pourrait dire aussi la vieillesse. Ça s’appelle La vie, donc il y a pas mal d’âges représentés. La plus ancienne chanson du disque « C’est encore long l’enfance », je l’avais faite en 1996 avec Hubert Mounier [décédé en mai 2016, ndlr]. C’était à l’époque de L’Affaire Louis’ Trio [ce groupe de musique , ndlr] et il m’avait invité avec Mathieu Boogaerts [retrouvez notre interview ici, ndlr] à venir avec eux sur la scène des Francofolies. Et puis, on l’a chantée. Dans le précédent spectacle, j’avais un invité par soir à La Pépinière. Un soir, c’est Hubert qui est venu et qui l’a chantée. Au bout d’un moment, je me suis dit qu’il fallait que je la mette dans un disque. Fin mai, j’ai appris qu’il nous faisait faux bon finalement, donc la chanson s’est faite avec Louis Chedid.

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« Sardou, il fait pas marrant marrant, mais je sais pas… On va dire qu’il est timide »

Comment s’est fait ce choix sur Louis Chedid ?

La famille Chedid était invitée au 7 – 9 de France Inter et j’avais préparé un truc avec mon copain Olivier Broche [retrouvez la vidéo ici, ndlr]. On a inventé le fils caché des Chedid, qui s’appelait Q. Le frère de M. Le soir, je les ai invités à venir au théâtre, toute la bande. Ensuite, Louis m’a contacté pour participer à un disque autour de Brassens qui va sortir fin octobre. Quand il m’a appelé, je lui ai proposé de chanter sur la chanson. Et il m’a dit oui.

En 1996, époque de votre histoire aux Francos, vous n’aviez encore sorti aucune chanson. Vous en écriviez au moins pour vous ?

Même pas. J’en ai écrites quand j’étais tout jeune. J’essayais de jouer de la guitare mais j’étais trop mauvais. Ça me faisait trop mal au bout des doigts. Donc j’ai mis ça de côté. Et puis, c’est quand même pas agréable d’être encombré avec un gros machin en bois.

Pouvez-vous me parler de vos débuts dans la chanson ?

La première fois que j’ai fait chanteur, c’était ici au Théâtre du Rond Point. Jean-Michel Ribes était au courant que j’écrivais des chansons avec Reinhardt Wagner avec qui il travaille régulièrement. Ça a dû lui plaire parce qu’il m’a demandé de venir les chanter. J’ai dit « ok, mais il faut que tu me mettes en scène. » En plus, il avait écrit des espèces de sketchs entre mes chansons. Je me suis dit : « si en tant que chanteur je suis trop épouvantable, mon ‘moi’ comédien va essayer de sauver la soirée et jouer le rôle d’un chanteur qui chante mal et qui parle entre les chansons. » Mais finalement, ça s’était bien passé.

« Je crains qu’on soit obligé de renoncer à une forme d’insouciance depuis un an. Ou on s’est rendus compte que le monde était hyper violent et que la violence était plus proche de nous. »

A quoi va ressembler votre spectacle – ou votre concert – mis en scène par Juliette ?

J’avais envie de faire un clin d’œil au vieux musichall. Pour lui rendre hommage et pour s’en moquer aussi un peu. Le père de Juliette était saxophoniste, clarinettiste dans des orchestres et, de temps en temps, il accompagnait des chanteurs. Moi j’avais l’image de la distance qui sépare le chanteur du musicien, comme on voit de temps en temps des vieux documentaires sur Serge Reggiani ou Yves Montand. Le chanteur est tout seul et les musiciens sont derrière et on les distingue à peine. Pour Juliette, c’était l’horreur absolue ce truc-là, contraire à sa vision de la relation entre un musicien et un chanteur, que les musiciens ne soient pas interchangeables, qu’ils n’aillent pas ailleurs le lendemain soir s’il y a un plus gros cachet à se faire au Casino d’Enghien. Je la comprenais totalement, mais j’avais quand même un peu envie de rendre hommage à ce musichall-là, tout en m’en moquant. C’est un spectacle, mais c’est surtout un concert de chansons.

On le voit avec la chanson « Ce baiser »…

…qui est très traditionnelle. Et sans humour.

Les gens qui vous connaissent plus par vos sketchs et vos chroniques…

… ils ne seront pas complètement dépaysés.

Pour reprendre habilement un des titres de votre album qui s’appelle « La Place », avez-vous l’impression d’avoir trouvé votre place ou de connaître un peu mieux votre place aujourd’hui ?

Boh oui. Je pense qu’il y a plus de monde qui a du mal à trouver sa place que moi. Les gens, ils sont gentils avec moi, ils me sourient, ils sont courtois. J’ai trouvé ma place, qui est une place un peu originale parce que j’aime bien être à plusieurs endroits à la place, me déplacer. Je suis pas le premier chanteur, pas le premier comédien, mais moi je m’amuse. Dans les interviews, on me demande souvent « bah pourquoi vous ne réaliseriez pas un film ? ». Ben parce que je crois que ça ne serait pas ma place. J’aurais trop d’incompétence et je serais désagréable avec les gens pour cacher mon incompétence, comme font certains réalisateurs. Moi j’écris, je joue et je m’y sens à ma place.

Ça peut être un problème dans la vie de ne pas connaître sa place ou se croire à la place de quelqu’un d’autre…

C’est le problème de plein de gens qui se plantent. Des gens qui deviennent malheureux parce qu’ils passent à côté de leur vie, parce qu’ils n’ont jamais osé l’embrasser. Ça peut aussi rendre agressif, on peut en vouloir aux autres de ne pas pouvoir avoir la place qu’on pense avoir.

Dans « Dessine Moi », on voit un clin d’œil à Charlie, notamment à Cabu et son Grand Duduche. Ça vous semblait important de faire cet hommage dans votre disque ?

C’était pour pas me fâcher avec mon copain Patrick Pelloux (clin d’œil). C’est pas moi qui ait écrit cette chanson, c’est Antoine Sahler qui a fait les paroles et la musique. Moi, je savais pas comment traiter le sujet. Et puis, des fois, j’ai du mal à traiter frontalement ce qui peut me toucher. Je laisse venir. Des fois, c’est les mots qui décident le thème de la chanson. Par exemple, « Le Baiser », je savais pas au début que j’allais l’écrire comme une histoire d’amour qui revient des années plus tard et que l’âge soit présent. J’aurais du mal à me dire « tiens je vais écrire une chanson sur les migrants » parce que j’arrive pas à prendre un thème et le développer. J’y arrive plus en chronique.

C’est la distance qui différencie l’approche d’une chronique à celle d’une chanson ?

Peut-être. Et aussi qu’une chanson, c’est fait pour être repris et elle doit être un peu plus ou moins hors du temps, alors que la chronique analyse d’un sujet particulier plus ou moins dans une actualité.

Oui, parce qu’en chronique, vous aviez traité le sujet lié à Charlie rapidement.

Raison de plus, des fois, je sais pas quoi dire d’autre que j’ai déjà dit. Et puis, à chaque fois, c’était douloureux. Pour revenir à Pelloux, il m’avait dit comme ça, sans le penser sérieusement « il faudrait que tu fasses une chanson pour Cabu » et j’étais d’accord forcément sur le principe, parce que j’aime beaucoup Cabu, mais je savais pas comment m’y prendre, et c’est Antoine qui a trouvé.

Votre chronique « Ne renoncer à rien » suite aux attentats de novembre 2015 avait beaucoup marqué les esprits, en tout cas les nôtres, à quoi avez-vous eu malgré tout le sentiment de renoncer depuis un an ?

Je crains qu’on soit obligé de renoncer à une forme d’insouciance. Ou on s’est rendus compte que le monde était hyper violent et que la violence était plus proche de nous. En même temps, je garde une forme d’inconséquence quand je suis avec des copains ou avec des gens que j’aime bien. C’est bien d’avoir un peu d’insouciance des fois, non ?

François Morel : Ne renoncer à rien

Après les attentats de Charlie, vous avez chanté « La folle complainte » de Charles Trenet. Qu’est-ce qui vous touche dans cette chanson ?

Elle est très mystérieuse, on ne sait pas trop ce qu’elle raconte. On dit que c’est la chanson de Trenet aimée par ceux qui n’aiment pas Trenet. Elle est très différente des autres. C’est rare de voir une bonne qui se masturbe au début d’une chanson de Trenet. A la fin de la chanson, il dit : « je n’ai pas aimé ma mère / je n’ai pas aimé mon sort / je n’ai pas aimé la guerre / je n’ai pas aimé la mort » tout ça perdu dans plein de « pantoufles de grands-mères sont mortes avant la nuit. » C’est bizarre ce qu’il raconte. Est-ce qu’il n’a pas fait un brouillard de mots, tout ça pour dire « je n’ai pas aimé ma mère » ? Ce serait incroyable. Et puis, la fin me touche beaucoup : « je n’ai jamais su dire pourquoi j’étais distrait / je n’ai pas su sourire à tel ou tel attrait / je marchais sur les routes sans dire ni oui ni non / mon âme s’était dissoute, poussière était mon nom. » C’est quand même assez bouleversant de dire ça dans une chanson.

Comme vous le disiez, on vit une période assez étrange. Quelle est votre principale raison de sourire avant de monter sur scène ? Qu’est-ce qui donne l’élan ?

C’est de partager avec les gens. C’est de passer une bonne soirée. De se sentir vivant, d’être face à des gens vivants. Continuer à vivre. C’est le désir de partager des émotions. Le rire, les larmes. C’est pour se venger de tous nos malheurs, de nos difficultés à vivre. Pour aussi nous donner du courage, pour m’en donner à moi, pour en donner aux autres.

A quoi êtes-vous imperméable ?

A des formes d’art, des formes de musique, il y a plein de choses qui m’échappent. J’ai entendu un gars l’autre fois qui s’appelle Vincha. Je l’ai trouvé marrant, c’est la première fois que j’entendais du rap avec de l’humour. Enfin j’ai senti l’humour, parce que des fois y’a des humours que je ne perçois pas. Par exemple, Orelsan, peut-être qu’il y a de l’humour là-dedans et que ça m’a échappé. Mais peut-être que c’est moi des fois qui ne comprends pas. Vraiment, hein. Il y a plein de choses qui m’échappent. La vie est courte, on fait forcément du tri.

Malgré votre image d’homme concerné, qu’est-ce qui vous rend insensible ?

Je suis pas du tout un militant, si c’est la question. On me demande mon avis pour parler sur une chaîne nationale toutes les semaines 3 minutes 30, c’est déjà énorme. Ça permet de parler des choses, de partager des émotions, de dire ce qu’on aime, de ce qui nous agace, dont on peut rire aussi. J’ai une chance inouïe de faire ça. Mais des fois je passe à côté de plein de trucs, dans l’actualité. Je sais souvent pas quoi penser. Je sais même pas pour qui je vais voter la prochaine fois. Je sais pas si je vais pas aller voter aux primaires de la droite. Si on veut se débarrasser de… Mais est-ce qu’il faut s’en débarrasser ou… Non, mais ce serait horrible d’avoir Le Pen – Sarkozy…

« Quand j’étais plus jeune, j’étais plus ayatollesque dans ma façon de parler de chanson française »

Vous êtes devenu un touche-à-tout ou vous l’avez toujours été ?

J’aime bien les gens qui s’amusent et j’ai toujours eu envie de m’amuser. Il y a des carrières que j’aime bien à la Boris Vian. Je suis toujours épaté de tout ce qu’il a fait en 39 ans de vie : les bouquins, les chansons, les opéras. Des gens comme Francis Blanche aussi qui pouvaient être complètement déconnants à la radio et écrire des poèmes sublimes, d’une grande profondeur. On est tous faits de choses diverses. Je sais pas pourquoi on s’arrêterait à un style.

Les gens se disent « je suis bon là-dedans, donc je vais y rester », par flemme ou par peur, peut-être ?

Moi je suis mauvais partout, j’m’en fous.

En tout cas, on sent beaucoup l’inspiration Boris Vian.

Ah bah oui, moi j’aime bien. C’est marrant parce qu’on me met souvent comme référence Bourvil, que j’aime beaucoup, mais Bourvil écrivait pas ses chansons et je pense que même ses chansons sentimentales, il aurait pas osé les chanter en public. C’était une autre époque, l’après-guerre. Lui, il avait surtout envie de partager des éclats de rire avec le public. Quand il était sur scène, en général, c’était soit pour jouer des opérettes, soit pour jouer du théâtre de boulevard. Moi je m’ennuierais à faire du théâtre de boulevard. Et même des opérettes.

La France aime bien les étiquettes. Qu’est-ce qui distingue selon vous la chanson française et la variété ?

Quand j’étais plus jeune, j’étais plus ayatollesque dans ma façon de parler de chanson française. Je trouve qu’une bonne chanson, quand elle réussit à accompagner les gens, quand elle est populaire, c’est souvent qu’il y a une bonne raison. C’est ce que j’essaie de dire dans ma chanson « Populaire » : « y’a pas plus chic qu’une chanson populaire. » Quand elle réussit à toucher les gens au fond d’eux mêmes avec des mots tout simples, c’est la grande classe. Donc je ne fais pas de grande différence. Ce qui compte, c’est la sincérité de la démarche.

On fait souvent la distinction pour dévaluer la variété.

Ouais mais la variété, c’était Michel Delpech, maintenant il est devenu une espèce d’icône de la bonne chanson. Tout ça peut évoluer. Joe Dassin, il était un peu moins prisé, et finalement quand on écoute ses chansons, on se dit que les textes de Claude Lemesle tiennent vachement bien la route.

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« Dans mon souvenir, j’ai des chansons de Brassens, des textes de Bernard Haller, la chanson « Tes parents » de Vincent Delerm »

Si je vous suis bien, vous pourriez envisager une tournée avec Michel Sardou ?

Le pauvre, je n’ai pas sa notoriété. Et il a fait deux, trois tubes de plus que moi. Je pourrais faire sa première partie, à la limite. Non, c’est pas prévu. Mais par exemple Sardou, pour moi, il y a des très jolies chansons. « Je vole », j’adore cette chanson, ça je serais fier d’avoir écrit ça : « sans fumer sans alcool, je vole« , super. La chanson sur sa mère – quand on oublie qu’il l’a faite sur Jacquie Sardou – c’est une chanson super. Sur « Une fille aux yeux clairs », tu sais « Je n’aurais jamais cru que ma mère… » c’est très joli… Ou « Petit » qui fait « petit n’écoute pas les grands parler / va t’en jouer dans le jardin… », c’est très beau ça. J’ai pas de mépris.

Vous dissociez l’homme et ses chansons ?

Je le connais pas. Il fait pas marrant marrant, mais je sais pas… On va dire qu’il est timide.

Sardou, c’était quand même « Le temps béni des colonies » !

Ouais. Je pense aussi qu’on lui fait pas de cadeaux parce qu’il vote à droite. Si un chanteur de gauche chantait cette chanson-là – faudrait regarder les paroles de près – on aurait admis l’ironie. Quand c’est Sardou, on se dit qu’il peut pas être ironique. L’interprétation est importante. Faudrait que je fasse une reprise du « Temps béni des colonies », ce serait une bonne idée.

Beaucoup de vos chroniques et sketchs sont installés dans le temps, à l’heure du tout éphémère. Comment expliquez-vous ce paradoxe : des choses durent au temps du non-durable.

Elles restent ? J’ai pas l’impression. Certaines restent dans le souvenir des gens. Dans mon souvenir, j’ai des chansons de Brassens, des textes de Bernard Haller, des souvenirs de zouk. Une chanson comme « Tes parents » de Vincent Delerm, elle est restée dans la tête de plein de gens, même s’il a écrit ça il y a quinze ans. Je mesure pas si j’ai fait des trucs marquants, en chanson non en tout cas. Si, le souvenir que j’ai laissé de plus fort jusque-là, c’est Les Deschiens.

Vous êtes un enfant de la télé et la radio. Vous êtes-vous approprié les codes du web ?

Je ne fais jamais de choses pour le web, ou très peu. En général, je poste ce que je fais à la radio. Là, j’ai fait Catherine et Liliane, je vais le poster sur ma page. Je ne ferai pas un truc juste pour le web, d’ailleurs peut-être à tort, mais je ne saurai même pas comment m’y prendre techniquement. Je viens à peine de comprendre comment on mettait des photos sur Facebook, alors…

Quelle corde manque-t-il encore à l’arc François Morel ?

Plein. J’ai surtout beaucoup d’incompétences. Comme sportif ou bricoleur, je vais pas faire mon trou. J’aimerais bien travailler plus devant la caméra. Ça ne correspond pas à une frustration, mais de temps en temps, je me dis « ah, avoir un beau rôle au cinéma, j’aimerais bien. »

Crédits photos : © Frank Loriou - Agence VU
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