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Du télé-crochet à l’autoproduction, le parcours singulier de Mathieu Saïkaly

Mathieu Saïkaly n’est pas une ligne droite. Ce jeune homme de 26 ans n’a cessé d’enchaîner les virages, les a parfois subis, a frôlé la sortie de route, mais il a gardé le cap et il fait partie aujourd’hui du club très fermé, un peu mystérieux et romanesque à souhait, des indés. Par la force des choses d’abord, et puis à l’arrivée, plein de leçons apprises, moins de regrets que d’envies, et une certaine harmonie. Il nous a raconté la dinguerie de ces cinq dernières années, comme un très long tour de montagnes russes, et puis comme on était vraiment bien on a aussi parlé de littérature et de masculinité.

C’est notre premier gagnant de télé-crochet. Et pourquoi pas ? Derrière les portraits tire-larmes, les « tapez 1, tapez 2 » et la machine à sous, il n’y a jamais que des gens. Qui tentent leur chance et qui, parfois, sans le savoir, posent le premier caillou d’un chemin sinueux, surprenant et passionnant.

Petit rappel des faits. En 2014, Mathieu Saïkaly remporte « Nouvelle Star ». L’émission n’est à l’époque déjà plus diffusée sur M6 mais sur C8, mais tout de même. Grosse exposition médiatique, pluie de SMS pour ce candidat atypique et attachant, contrat avec Polydor pour trois albums. Le premier, A Million Particles, sort en novembre 2015 et est plutôt bien accueilli. De quoi se mettre à y croire. Avait-il découvert la formule qui lui permettrait de garder son authenticité au sein d’une major ? Allait-il nous faire, comme on dit dans le métier, une Julien Doré ?

Et puis non. Ça veut pas, ça veut plus. L’arrivée de Vincent Bolloré à la tête de Vivendi (qui possède Universal, dont Polydor est une filiale) et la valse des directeurs artistiques qui s’ensuit laissent Mathieu Saïkaly un peu sur le bord de la route, lui et ses projets plus introspectifs, moins « efficaces ». « Nos agendas respectifs collaient pas dans la démarche. Du coup, on a trouvé un arrangement, une rupture de contrat, mais calmement. »

Après avoir hésité à démarcher d’autres maisons de disques, et conscient de sa singularité, Mathieu décide finalement de tenter le grand saut, créer son label et s’autoproduire. A ce moment de sa vie, prendre les petits chemins, être présent à chaque étape, s’impliquer, c’est ça qui a du sens.

Direction donc, le deuxième album, et premier jour du reste de sa vie d’indépendant. Mathieu Saïkaly a de l’enthousiasme à revendre, mais il est loin d’imaginer dans quoi il s’embarque. « Ça, c’est la partie la plus excitante, c’est le début de quelque chose. T’as l’idée. C’est grisant, l’idée. « Je vais faire un label ! », il y a quelque chose d’assez merveilleux. Et après tu commences à mettre les mains dans le cambouis. » Lui, il est musicien, auteur, compositeur, chanteur. Déposer des dossiers de demandes de subventions, aller faire la queue au Greffe du Tribunal de Commerce, c’était pas son rêve de gosse. « C’était très prenant, et ça pouvait me fatiguer de la musique, ce qui est le comble. »

Il s’accroche. Il délègue ce qu’il peut à son fidèle manager et continue d’écrire, de composer, se répète qu’il crée un label pour faire de la musique, et pas l’inverse. Bien sûr, tout coûte plus cher que prévu. Tout est long, un peu laborieux. Personne ne baisse les bras, cette petite équipe déborde d’envie, d’énergie, et sans doute aussi de cet orgueil bien placé sans lequel pas grand-chose n’aboutit. Et au milieu des doutes, des gadins, des matins découragés, des discussions remonteuses de moral et des fulgurances créatives, l’expérience s’avère belle et instructive. « Ça apprend comment construire un projet. T’as une idée, tu la concrétises. Être indépendant à plein de niveaux ça peut être une vraie arme. Je me suis rendu compte que quand t’es indé, c’est toi le moteur. Ça m’a pris 1 an pour comprendre à quel point c’est moi qui donnais la vitesse au projet. C’est une grande leçon que j’aurais bien aimé comprendre plus tôt, à l’initiative de la démarche, parce que je pense que je me serais encore plus impliqué. »

Ça y est. Le label existe. L’album voit enfin le jour.

Ce label, il s’appelle Double Oxalis. L’oxalis, jeune Padawan, c’est une plante vivace. C’est surtout un terme aussi bien masculin que féminin, ce qui va comme un gant à Mathieu Saïkaly, tant il semble, encore plus que se jouer des codes de genre, s’en foutre. Il est conscient de n’être pas « un mâle alpha », et n’a aucun problème avec ça. Il nous raconte par exemple qu’il n’a jamais hésité à dire d’un autre homme qu’il le trouvait beau. Pour lui, il ne devrait même pas y avoir de débat. « Ça me saoule que ce soit encore une question, c’est tellement simple. C’est bizarre de refuser quelque chose qui n’a aucun impact sur ta vie ».

Il envoie de la voix de tête, met des fleurs dans ses cheveux (pour la pochette de son premier album), se déshabille (pour la pochette du deuxième), se travestit (dans le clip de « Jeux d’ombres »). « Assumer sa féminité, je défends ça à 100 %, juste pouvoir être simplement soi, c’est aussi simple que ça. A travers toutes mes démarches, cette liberté d’être je veux qu’elle se sente. J’aime bien l’idée de transmettre mes valeurs à travers l’exemple, en faisant plus qu’en disant. »

L’album, lui, s’appelle Quatre murs blancs.

De l’ambiguité de ce titre, Mathieu Saïkaly confesse être plutôt satisfait et apprécier que chacun s’en fasse sa petite tambouille. On lui dit que ça nous angoisse un peu, qu’on pense enfermement, cellule, camisole. Il sourit. «  Moi, dans le blanc, c’est la pureté qui m’intéresse. Dans « Moby Dick », il y a un passage qui parle de la couleur blanche, où il dit que ça fait presque un peu peur, en anglais on dirait « awe », c’est un effroi mêlé à de l’admiration. Et ça avait beaucoup de sens d’associer la notion de quatre murs avec blanc. Je trouve que ça peut être réconfortant d’être dans une forme de pureté, de protection, et en même temps quelque chose d’un peu froid et glacial. »

Dans ce disque, 12 titres. 6 en français, 6 en anglais. Dans cet ordre. Sans pour autant faire de « Quatre murs blancs » un album-concept, ces deux chapitres se sont imposés et offrent des faces A et B aux couleurs bien distinctes. Les textes en français sont venus les premiers, sombres, fragiles, miroirs d’angoisses professionnelles, de drames familiaux, d’une rupture. Puis l’anglais est arrivé comme un renouveau (« Il y a une énergie de recherche de puissance dans l’anglais, de quelqu’un qui se relève »).

Le disque projette, d’un bout à l’autre, cette opposition qui l’a fait naître, entre un Mathieu Saïkaly plutôt enclin au repli sur soi pour créer, et la nécessité de s’ouvrir, d’être une créature sociale, pour qu’il puisse tout simplement exister.

« Here’s the wave » en est le final épique, empli de lyrisme et d’espérance, symbole de la fin heureuse d’une épopée pas gagnée d’avance.

Alors c’est quoi la suite ?

Parallèlement à ses aventures en pays indé, Mathieu Saïkaly a créé avec l’écrivain Nicolas Rey le duo Les Garçons Manqués. Après leur rencontre sur France Inter à l’initiative de François Morel, ces deux-là ont accroché et ce qui aurait du être un one shot s’est transformé en vrai projet, avec déjà deux spectacles de lectures musicales à leur actif. Outre l’avantage non négligeable de l’avoir maintenu à flots financièrement et nerveusement pendant la période de flou artistique ayant suivi son départ d’Universal, cette expérience n’a fait que renforcer son amour de la littérature. « Entendre des textes lus m’a beaucoup appris sur le rythme des mots, leur résonance, et je ne me suis jamais autant rendu compte du rythme d’un texte que quand je devais mettre une musique dessus. »

L’amour, comme souvent, s’est mué en désir, et Mathieu semble sur le bon chemin pour se frotter un jour, bientôt, très vite, à ce fantasme d’écriture qui pourrait bien lui offrir une nouvelle respiration. Il nous avoue en effet être parfois un peu… dispersé. On le constate aussi. Pendant notre conversation, il tourne à gauche, puis à droite, il revient, il repart, il digresse, il s’en excuse. Ça n’est pas grave, c’est même touchant, et c’est passionnant, mais on imagine sa lutte pour faire entrer dans une chanson de 4 minutes tout le magma de son esprit bouillonnant. « Quand je veux parler d’une toute petite chose, je parle de tout le putain de cercle autour, je prends 15 minutes pour expliquer un truc qui tient en une phrase. Dans un roman, tu peux faire ça. Cette partie de mon cerveau trouve sa place dans cette expression-là. » Il nous murmure avoir même déjà écrit une nouvelle, mais c’est trop tôt, c’est pas prêt, ça demande de l’affinage.

De son statut de jeune chef d’entreprise, il aimerait, à l’avenir, ne garder que l’artistique. « Ce qui m’intéresserait, ce serait un contrat de licence avec une major ou un gros label indé, pour leur puissance de promo, mais arriver avec du contenu. J’aime d’idée d’être producteur et de garder cette indépendance. ».

Et aussi, un jour, « si le label tient financièrement la route », produire d’autres, partager ce qu’il a appris. « J’aime beaucoup l’idée de tendre une main. »

Il est épatant, Mathieu Saïkaly. Il aurait pu choisir la facilité, ou en tout cas, moins se compliquer la vie. Son opiniâtreté à rester lui-même, sa candeur, son appétit, sa générosité nous attendrissent. Sa route est déjà belle, on la lui souhaite longue.

Crédits photo : Aline Deschamps

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