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Woodkid, témoin lumineux

On connaît bien ce lieu commun : un deuxième album, c’est casse-gueule. Refaites la même chose que sur le premier, on vous accusera de verser dans la facilité. Prenez un virage trop radical, et risquez de perdre la moitié de vos fans au passage. Comment gagner à ce jeu-là ? En s’en fichant un peu, certainement. En faisant l’album qu’on a envie de faire, quel qu’il soit. C’est ce qu’a fait Woodkid, 7 ans après le triomphe de « The Golden Age ». En octobre dernier, il a sorti « S16 », un album sombre et ambitieux, moins tubesque, plus engagé. L’occasion de discuter avec lui était bien trop belle.

Si vous vous posez la question, et rassurez-vous, vous n’êtes pas seul·e·s, de la signification de S16, il faut attraper le tableau périodique des éléments qui ne vous quitte jamais. S16, c’est le symbole du soufre. Lui-même symbole d’assez peu de joie de vivre et de beaucoup de toxicité. Un album 2020, en fait. Témoin d’un monde empoisonné dans sa terre et dans ses eaux, dans ses hommes et dans ses femmes.

Alors que The Golden Age plongeait dans l’enfance, Woodkid remonte aujourd’hui à la surface de sa vie d’homme, traversé, nous dit-il, tout autant par la crainte de la redite que par l’envie de ne pas se trahir. « C’est une agrégation des petites choses que j’ai apprises, des collaborations, du fait que j’ai vieilli, que j’ai regardé le monde, j’ai essayé de m’instruire, de me transformer, de me déconstruire, de me reconstruire. C’est un témoignage de ma phase d’exploration, un album transitionnel. »

En homme de 37 ans fier de ses fragilités et conscient de ses défauts, exprimant sans complexe inquiétudes et sentiments, Yoann Lemoine affiche ainsi un visage de la masculinité assez bienvenu. Et ça lui plairait plutôt. « J’ai envie de l’incarner. Je crois aussi que là où l’honnêteté est importante et fait un peu mal c’est que parler de sentimental c’est pas juste parler de sensibilité, de fragilité. Les sentimentaux viennent aussi avec une forme de dureté, d’agressivité, de méchanceté et de violence par lesquelles je passe parfois. Le fond de tout ça c’est comment est-ce qu’on essaie de devenir quelqu’un de meilleur, quelqu’un de plus bon. Sans entrer dans des considérations religieuses ou spirituelles mais simplement de manière pragmatique, et je pense que ça passe par l’acceptation de ses faiblesses, ses formes de violence. »

Quand Yoann Lemoine regarde à l’intérieur et autour de lui, il y met quelques litres de jus de cerveau. Il est comme ça, il ne va pas se refaire, ça cogite, ça fourmille, ça bouillonne. De là à le qualifier d’artiste cérébral…. Un raccourci sans doute un peu facile, mais on a quand même envie d’avoir son sentiment sur ce reproche d’austérité qui lui est souvent fait. « J’en paye un peu le prix, je me rends compte que parfois je prends mon travail trop au sérieux, que ma musique gagnerait à ce que je me détende un petit peu sur cette tétanie constante de ne pas être assez intelligent qui parfois se manifeste en une sorte d’hyper-cérébralisation. Après, j’ai aussi un énorme syndrome de l’imposteur, j’ai toujours du mal à entendre que ma musique est intellectuelle ou cérébrale parce que pour moi elle ne l’est jamais assez et je la trouve toujours relativement idiote. »

Mais finalement, cette contradiction, Woodkid la balaye assez vite. Il veut juste être pris, et compris, comme il est, et le nivellement par le bas, très peu pour lui. « La seule chose qui m’intéresse est de dire à mon public : « voilà ce que je vous propose, est-ce que vous comprenez ? » C’est aussi un besoin d’être compris, la musique. Quand on parle des majors, de responsabilité dans leurs choix éditoriaux, on entend souvent : « oui mais c’est ce que le public veut ». Moi je crois pas à ça. Je crois que le public demande à être surpris. Beaucoup de succès récents de la pop culture sont des contre-exemples : Billie Eilish, Lorde, même moi au moment où je suis sorti, j’étais un contre-exemple au point même où les gens de mon label n’y croyaient pas. Le public peut aimer des choses différentes, il faut juste avoir l’audace de les proposer. »

Audacieux, oui, mais aussi lyrique, romantique, théâtral, autant d’adjectifs qui peuvent qualifier le travail de Woodkid. Et que l’on ne peut attribuer aux seules orchestrations, graves et entêtantes, de ses chansons. Celui qui s’est fait connaître en réalisant des clips le revendique à 100 % : « Les images définissent aussi mon personnage, mon cerveau est fait d’une telle manière qu’il lie le son et l’image constamment. C’est quelque chose qu’on m’a reproché et qu’on me reprochera je pense toute ma vie, en tout cas les puristes, mais moi je suis fier de ça. Je considère les deux comme un outil qui aide l’autre. »

WOODKID 2020 - Photo 3 (Collier Schorr)

Crédits photo : Collier Schorr

Pour autant, l’identité visuelle de S16 est peuplée d’effrayant, de bizarre, de laid même. Pour coller aux thèmes qui lui sont chers, Woodkid, là encore, fait s’entrechoquer les contrastes. Il met ainsi en scène, dans le clip de « Goliath », des plateformes pétrolières immenses, écrasantes, dominantes, incarnations de l’exploitation de l’homme et de la destruction de la nature mais aussi, tout autant, du génie créatif de l’ère industrielle. Des monstres de métal froid, outils de destruction, soudain magnifiques et fascinants.

Comme beaucoup d’œuvres artistiques, celle de Woodkid interroge constamment notre notion du beau. Forcément bien plus complexe et intéressante que les diktats médiatiques. Dire d’un clip de Woodkid qu’il est beau, c’est aussi réducteur, voire trompeur, que d’accoler cet adjectif à Picasso ou Egon Schiele. « La définition du beau est quelque chose de très mouvant et très subjectif. J’ai tendance à me méfier des choses que je trouve laides parce que souvent la première réaction de rejet cache quelque chose de plus profond. La notion de beau et d’esthétique n’est qu’une domestication de l’œil. Je trouve qu’il est intéressant d’aller chercher de la beauté dans des choses qui sont a priori en dehors de ces champs de domestication. La seule chose qui m’intéresse c’est que les images proposées soient nouvelles, explorent des territoires qui n’ont pas été explorés depuis quelques temps, qui contredisent les mouvements généraux d’images, les tendances qui deviennent très répétitives avec la multiplication des contenus et des formats. Dès qu’on voit une tendance émerger, on la voit démultipliée très vite. Et c’est ça qui crée l’idée de la beauté. J’ai tendance à vouloir l’éviter. »

Le parcours de Yoann Lemoine se nourrit finalement de paradoxes. Ses introspections les plus intimes deviennent des clips flamboyants. Le plus obscur moment se retrouve inondé de lumière. Sur sa fragilité, il fait marteler des tambours.

Mais c’est pas du maquillage, et c’est pas un mensonge. Parce que Woodkid est tout ça en même temps, et vice-versa, et plus encore : passionné et angoissé, enthousiaste et pétri de doutes. Cette complexité, elle est dans chaque pore de S16. Un disque né parfois dans la douleur, parfois dans la plénitude, toujours dans le mouvement. « J’ai eu beaucoup d’insécurités autour de ce deuxième album, je pense que ça se sent. Il a été parfois douloureux à faire, pour plein de raisons qui ont à voir avec ma santé mentale, le déséquilibre psychique dans lequel je me trouvais au moment où je l’ai fait, et cet album avait besoin de parler de ça en temps réel. Ça m’a beaucoup aidé, beaucoup porté. »

A l’heure où le débat sur le caractère essentiel, ou non, de la culture semble avoir encore quelques beaux jours devant lui, Woodkid l’affirme : elle sauve des vies. Le mépris sous-jacent lorsqu’un « c’est un problème de riche » vient balayer le sujet d’un revers de main le révolte. « Ça voudrait dire que seuls les riches sont cultivés ou ont accès à la culture. Je peux citer beaucoup de gens, moi le premier, qui ne vient pas d’un environnement riche mais très middle class, à plein de niveaux la littérature et le cinéma ont sauvé ma vie. On a l’impression que quand les gens demandent de rouvrir les librairies ils demandent de rétablir un accès à un certain cinéma et une certaine littérature mais le cinéma c’est aussi d’aller voir Avengers, c’est aussi ça la culture. Par contre on se retrouve dans des absurdités : garder les grandes surfaces ouvertes mais fermer les rayons livres, ouvrir les lieux de culte mais fermer les théâtres, c’est là où les questions de l’essentiel sont vraiment sur la table. »

D’autres nous ont fait part de leur détresse, de leur déprime, empêché·es d’exercer leur art. Yoann est plus nuancé. « Je me suis rarement senti aussi inutile. Est-ce important ? Pas vraiment. Ça m’a aussi permis de me rendre compte que je pouvais être utile à d’autres niveaux, personnels, que je ne vais pas développer ici parce que tout ne doit pas être auto-promotion. Cette époque a permis de remettre en perspective certaines choses et de redéfinir la question de l’utilité. »

Qu’il parle de lui ou du monde qui l’entoure, Woodkid aspire au dynamisme, à l’évolution. Au progrès des cœurs et des âmes, à l’insurrection des esprits. Essentiel.

Crédits photo en une : Nicolas Loire, Albert Moya

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