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Faut-il un utérus pour jouer de la harpe?

Prenez un orchestre classique, et regardez qui se cache derrière les pupitres. La plupart du temps, au trombone, c’est un homme. Aux percussions ? Un homme. Le chef d’orchestre ? Un homme. Et à la harpe ? Une femme. C’est du bon sens, les instruments n’ont pas de sexe, et pas besoin de chromosomes XX ou XY pour apprendre à manier un archet. Mais dans les faits, les instruments ont bien un genre, et ce dès le conservatoire. Explications.

C’est un gros cliché : dans une famille, la petite fille jouera du piano, le petit garçon tapera un ballon. Cliché certes, mais pas forcément infondé : « Si l’apprenti-musicien lambda provient généralement des classes moyennes et aisées, et possède des parents culturellement relativement dotés, il a aussi comme particularité d’être le plus souvent une fille : 34 % des Françaises ont ainsi pratiqué une activité musicale en amateur au cours de leur vie, contre 29 % des hommes. Chez les plus jeunes, alors que les garçons représentent 51 % des moins de 20 ans et pratiquent plus souvent un hobby (+10 %, y compris le sport), les écoles de musique publiques accueillent une majorité de filles, soit 56 % des effectifs. Toutes structures musicales confondues (publiques et privées), les filles représentent plus de 6 élèves sur 10 », note Catherine Monnot dans son ouvrage De la harpe au trombone – apprentissage instrumental et construction de genre (ed. presse universitaire de Rennes).

Les petites filles font davantage de musique que les petits garçons, soit. Mais pas avec n’importe quel instrument. Un choix de parents : dans les conservatoires, la moitié des élèves ont commencé leur instrument avant 7 ans, autant dire que la décision entre trombone et percussions est forcément conditionnée par la famille, elle-même influencée par des normes de genre. « Les normes de genres existent partout sans que l’on s’en rende compte : dans l’orientation scolaire des enfants, dans la vie professionnelle, et dans toutes les formes de loisirs. Ce n’est pas uniquement une question de mettre les filles à la danse et les garçons au football. Elles existent dans le fait de mettre les garçons à la trompette et les filles au violon. C’est complètement inconscient », nous confie l’anthropologue Catherine Monnot, jointe au téléphone. Ainsi, les cuivres sont encore aujourd’hui la chasse gardée des hommes. Les chiffres de l’Association française des orchestres (AFO) sont sans appel : sur 40 orchestres étudiés, 90% des pupitres de cuivre étaient occupés par des hommes – et dans les fanfares professionnelles, composées de cuivres et quelques percussions, il y a tout simplement… deux femmes engagées sur tout le pays. Tandis que, dans les orchestres de l’AFO, 85% des pupitres de harpe étaient féminins.

Marching band musicians performing.

Fanfare Crédits © mrolands

Mais alors, faut-il un utérus pour savoir manier une harpe ou une flûte traversière ? « Il y a des raisons historiques, anthropologiques, à tout cela, poursuit Catherine Monnot. Traditionnellement, les instruments sédentaires et polyphoniques, qui se suffisent à eux-mêmes et qui ne sortent pas de l’univers domestique, sont plutôt des instruments féminins, d’autant plus s’ils sont gros et cachent le corps ». La viole de gambe que l’on voit sur les vieilles peintures ? La plupart du temps, elle est tenue par une femme, bien cachée derrière cette espèce de violoncelle, accompagnée d’un professeur, au milieu d’un intérieur bourgeois. Il ne faudrait pas que la petite fille à anglaises aille courir les fanfares – et donc les garçons, quand la fanfare n’est pas tout simplement militaire et fermée aux femmes. D’autant que ça fait mauvais genre de voir une jeune fille souffler de toutes ses forces et postillonner dans un cuivre, famille d’instruments accusés dès l’Antiquité de déformer le visage des femmes (l’aulos, sorte de double pipeau, était tout simplement interdit aux femmes de bonnes mœurs à l’époque). Même chose au Moyen-Âge : sur la fameuse tapisserie de la Dame à la Licorne, exposée au Musée de Cluny à Paris, la jeune femme joue de la lyre, pas de la trompe. « Ces instruments dits ‘féminins’ permettent le contrôle de la vie sociale de la jeune fille. On la coupe de sa sociabilité, c’est un levier des ‘bons’ milieux où il faut surveiller ses fréquentations et sa sexualité, et donc lui choisir un instrument ‘convenable’ ».

Cet imaginaire, largement intégré par la bourgeoisie, perdure encore aujourd’hui, y compris au plus haut niveau : ce n’est qu’en 1997 qu’a été intégrée la première femme à l’Orchestre philharmonique de Vienne. Une harpiste évidemment, qui a été (enfin) titularisée après 20 ans d’activité au sein de l’orchestre. Avant cela, la présence de femmes derrière un pupitre viennois était tout simplement interdite. Aujourd’hui, elles sont une dizaine seulement à officier à Vienne, l’un des orchestres les plus prestigieux au monde. « Encore récemment, il a fallu qu’une joueuse de cor, alors qu’elle avait déjà été engagée sur audition, fasse mesurer par un médecin la taille de sa cage thoracique pour montrer qu’elle était autant en capacité que les hommes de pouvoir jouer à haut niveau », déplore Catherine Monnot.

A noter que certains instruments ont évolué, comme la guitare, au XVIIIème traditionnellement réservée aux jeunes filles rangées : « Les garçons s’en sont depuis emparés, avec une pratique plus indépendante, en lui accolant une image de rébellion masculine. Les instruments ne sont pas figés, les bois qui étaient traditionnellement très masculins deviennent de plus en plus mixtes aujourd’hui. La clarinette également ». Quant à la flûte, elle était plutôt masculine – toujours une histoire de bec à mettre à la bouche – avant de séduire de plus en plus de petites filles et leurs familles grâce à ses aigus – la flûte traversière restant tout de même bien moins connotée, car jouée de côté et sans introduction d’anche dans la bouche.

Guitar - walk_

Un guitariste nonchalant © walk_

Pour schématiser, aux garçons la section rythmique, les cuivres et les notes graves, aux femmes la mélodie et les aigus. Question de culture : si les percussions par exemple sont traditionnellement masculines en occident (90% d’hommes sur 40 orchestres étudiés par l’AFO, 85% dans les fanfares – résultats de recherche menée en 2019 par Juliette M., étudiante en Master Genre à Paris 8, sur un échantillon de 186 fanfares amateures), ce n’est pas le cas en Corée ou en Afrique de l’Ouest, où la section rythmique est le plus souvent confiée aux femmes.

Prenons le soubassophone, massif cuivre traditionnellement joué par des hommes. La bête pèse 16 kilos, et quand Morgane, 27 ans, qui en joue au sein de la fanfare parisienne Poil’O’Brass, s’est rendue à la Nouvelle-Orléans avec son groupe, le choc des cultures a été net : « Là-bas, le ‘souba’ n’est joué que par des hommes, avec le stéréotype complet : homme, noir, très corpulent. Je suis une femme, blanche, pas très corpulente. Pour les gens là-bas, j’étais incroyable, et ils partaient du principe que je jouais super bien avant même d’avoir soufflé dedans ». Pour elle, c’est le cadre festif, jeune et libéré de la fanfare amateure qui lui a permis cette transgression des normes de genres. Elle croise de plus en plus de femmes au souba dans ce cadre-là, et s’amuse du côté frime de son imposant instrument : « J’aime m’occuper des lignes de basse, porter le groupe avec les percussions, être un pilier. J’aime que mon souba soit gros, avec le nom de la fanfare écrit dessus. Les remarques que je reçois sont positives, on me dit que c’est vachement bien de voir une fille derrière un souba… Mais je trouve, même si ce n’est pas agressif, que ça reste une forme de sexisme : tout s’arrête au fait que je sois une fille, alors que je suis musicienne avant d’avoir les bras musclés ! ».

La question du poids reste prépondérante aujourd’hui dans les normes de genre appliquées au choix des instruments de musique. Pourtant, même si elles sont rares dans le jazz, il y a tout de même 21% de femmes à la contrebasse en orchestre classique. C’est le cas de Valérie Petite, contrebassiste co-soliste à l’Orchestre national Bordeaux-Aquitaine et 37 ans de pratique derrière elle. Comme beaucoup de petites filles, elle commence par le piano, puis s’intéresse au violoncelle comme sa sœur (toute la fratrie joue de la musique). « Je suis passée à la contrebasse pour des raisons assez pragmatiques. Je voulais travailler dans un orchestre, si possible de bon niveau, et le violoncelle est un instrument où il y a beaucoup de monde. Je me suis dit que j’aurais peut-être plus de facilité à la contrebasse. Je tenais beaucoup à jouer en groupe. »

Question de personnalité aussi, dans un milieu où l’on s’identifie souvent clairement à son instrument : on n’est pas violoniste, on est « violon ». « On peut avoir des attirances vers tel ou tel instruments qui sont influencées par notre personnalité : on aime plus ou moins se mettre en avant. On a tendance à imaginer que les violonistes, avec ce côté brillant et soliste, vont être des personnes qui ont plus envie d’être en avant. Ce n’est pas toujours le cas bien sûr, mais moi ça me va très bien d’être à la contrebasse ». Elle n’était pas la seule femme dans sa classe de contrebasse au conservatoire de Caen, mais comme dans beaucoup de professions, notamment artistique (moins pour les métiers de l’enseignement musical toutefois), l’étape de la professionnalisation s’accompagne d’une disparition des femmes – vie de mère, difficulté à justifier le fait de passer d’un loisir à un métier au sein de sa famille, moindre indépendance financière, charges mentale et ménagère grignotant du temps sur la pratique… Les raisons sont évidemment nombreuses. Et si sexisme Valérie a vécu, il ne diffère pas du sexisme « de tous les jours », présent dans tous les milieux professionnels et l’apanage de « vieux briscards » qui partent petit à petit en retraite. « Je m’en suis plutôt bien sortie », concède-t-elle.

Contrebasse - Rita Burza

Une contrebassiste © Rita Burza

« A tous les niveaux de la société, on tolère davantage de jeux avec les normes de genre pour les filles que pour les garçons », précise Catherine Monnot. Traduction ? Un garçon qui fait de la harpe va se prendre beaucoup plus de moqueries qu’une fille tâtant du cor anglais. « Au cours de mon enquête, c’est quelque chose que j’ai pu observer uniquement en milieu urbain pour les garçons, où il y a un cloisonnement possible des activités, où l’on peut mener une activité en ‘cachette’ des copains du collège, à quelques stations de métro. Sinon, il y a un arrêt de l’activité pendant l’adolescence, ou bien l’ajout d’un deuxième instrument, batterie ou trompette, pour donner une ‘preuve’ d’intégration dans l’univers masculin ».

Corentin Laborde, 25 ans, musicien sous le nom de Ange Halliwell, rentre plus ou moins dans cette description. Après avoir essayé, sans grand entrain, la guitare, il a un coup de cœur pour la harpe à 12 ans, chez une amie de ses parents qui deviendra sa professeure pendant cinq ans, dans le Béarn, là où il a grandi. « Au collège, on m’a dit ‘quoi, tu fais de la harpe, mais c’est un instrument de filles ça !’. C’est seulement là que j’ai réalisé à quel point c’était genré, avant cela, pour moi, c’était juste trop beau. Je ne m’en cachais pas, mais j’ai complètement arrêté au lycée. C’était une période où je faisais absolument tout pour ne pas être différent des autres, pour ne pas être marginal, même si au fond de moi je l’étais et que je me prenais des réflexions… Je ne voulais pas que la harpe empire les choses ! ».

Moqueries, voire pire. « Ça peut être assez violent pour les garçons », se désole Catherine Monnot. C’est pas peu dire. Corentin s’en souviendra toute sa vie : « je jouais de la harpe dans un petit village à côté de chez moi, pour fêter l’arrivée du bourret (sorte de vin jeune typique du Béarn que l’on fête comme le Beaujolais nouveau, ndr). Je devais avoir 13 ou 14 ans, et je jouais tranquillement dans mon coin. Là un mec plus vieux est arrivé avec deux potes et il me dit ‘hey, mais tu joues de la harpe, c’est un instrument de PD’, avant de me donner une énorme gifle. Évidemment, je n’ai plus rejoué de la soirée ». Aujourd’hui, Corentin a repris la harpe, et l’assume sans problème, à tel point qu’il a sorti un EP sous le nom de Ange Halliwell où elle est au centre de ses compositions, mêlée à des samples de films, des pédales d’effet ou des claviers. Et s’il humanise sa harpe au féminin, ça n’a pas été et ça ne sera peut-être pas toujours le cas. « Pendant longtemps, elle était neutre pour moi, je ne la genrais pas. Mais ça fait un petit moment que je l’imagine comme une entité féminine. Pourquoi ? Je ne sais pas, peut-être que dans un an ça sera le contraire, ça bouge ! Ma harpe est gender-fluid », rit-il.

Ange Halliwell, 'Summer Day' & 'Autumn Day' (2020). Court

Ange Halliwell, Capture du clip Summer Day & Autumn Day de Ange Halliwell

En 2020, cela va dans le sens de l’histoire que de permettre aux femmes la pratique de n’importe quel instrument, et les auditions cachées derrière un paravent aident à une plus grande parité dans les orchestres professionnels – les femmes faisant tout de même bien attention au type de chaussures qu’elles portent pour ne pas se faire griller par le ‘clac-clac’ de leurs talons – face à des jurys encore majoritairement masculins. Les mentalités changent, les nouvelles générations sont plus au fait de ces questions, et peu de parents d’aujourd’hui assumeraient d’empêcher leur enfant de pratiquer tel ou tel instrument en raison de son genre. Des événements engagés sont créés, comme La Maestria l’année dernière, un concours international organisé par la Philharmonie de Paris pour apporter plus de visibilité aux cheffes d’orchestre (les femmes ne représentent aujourd’hui que 4% des chef.fe.s d’orchestre en France). Et des fanfares 100% féminines perdurent (elles existaient déjà au début du XXème siècle, mais ont été complètement invisibilisées au cours du temps), permettant aux femmes une réappropriation salutaire de l’espace public. Qui va piano va sano.

Crédits photo en une : Capture du clip Summer Day & Autumn Day de Ange Halliwell

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Delphine 07.12.2020

Bonjour,
Merci pour vos newsletter. Concernant la harpe, je vous suggère d’aller écouter la musique vénézuélienne; Vous ne trouverez pas un utérus aux commandes :
https://www.youtube.com/watch?v=uW8OW8FLJG0

Il n’y a qu’à regarder la liste des harpistes… tous des couillus / moustachus, si je puis me permettre :
https://es.wikipedia.org/wiki/Arpa_llanera

Bonne écoute et bonne découverte ;)
Delphine
http://www.assahira.com

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Estelle 23.11.2020

Je dois être une contre exemple, j’ai commencé à 5 ans la pratique de la batterie chez un indépendant. Mes parents ne m’ont pas du tout poussé, je voyais cet instrument dans les orchestre de mariage et je voulais vraiment faire ça. Mes parents ont craqué et m’ont emmené chez un prof indépendant (car l’école de musique ne prends pas les enfants en dessous de 6 ans et encore moins pour commencer un instrument tout de suite et encore moins la batterie…) nous étions 5 enfants dont 2 filles dans le cours,
Après un déménagement j’ai rejoins le conservatoire où mes parents se sont battue pour que je puisse continuer la batterie. Avec un cours de solfège, un cours de percussion, un cœur de chant j’avais le droit à faire un cours de batterie… Pour une enfant de 7 ans faut vraiment en vouloir pour ne pas tout arrêter… Il se trouve que j’ai continué jusqu’à ma majorité, j’ai eu quelques expériences dans des groupes en tant que batteuse et je suis toujours contente de pouvoir faire un buff de temps en temps 😊
Le conditionnement provient également des écoles je trouve, mais soyez vous même et ne lâchez rien ! Le plus important c’est de faire ce qui nous fait vibrer 😊

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