MENU
En lecture PARTAGER L'ARTICLE

Artivisme : Art de destruction massive

« La créativité est par essence révolutionnaire. » En 1967, dans son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, le Belge Raoul Vaneigem résumait déjà parfaitement la conception ludique, hors cadre et transgressive que pouvait (et devait) revêtir la culture. Une philosophie aujourd’hui partagée et diffusée sous les traits divers de l’Artivisme.

En 200 pages aussi riches en images qu’en références philosophiques et culturelles, Stéphanie Lemoine et Samira Ouardi dressent dans leur livre le portrait d’un mouvement qui ne se désigne pas comme tel mais qui semble pourtant bien présent et palpable. Les auteures contextualisent ainsi des pratiques individuelles ou collective en leur donnant une portée politique, au sens noble du terme.

Nous avons décidé de leur donner carte blanche sur Sourdoreille, sous forme de trois « leçons d’artivisme ». La première aura lieu dès mardi. Mais avant de vous offrir ces contributions, un petit résumé s’impose. Histoire de vous donner un maximum d’outils pour appréhender ces problématiques.

Tout d’abord, qu’est-ce que l’artivisme ? En essayant de résumer grossièrement l’idée, il s’agit de pratiques artistiques ayant des visées politiques. Les artivistes sévissent le plus souvent dans des lieux publics, de manière gratuite et dans un esprit provocateur et humoristique. Il s’agit en général de performances, aussi loufoques qu’inattendues : Noël Godin et ses entartages, les antipubs, les clowns dans les manifs altermondialistes ou les graffs de Banksy, Shepard Fairey et consorts…

Aucun ne prétend changer la face du monde par sa création ou sa performance. Tous pensent en revanche que le changement passe par des actes individuels et non par un hypothétique grand soir. Cette mentalité emprunte profondément aux philosophies Dada et Situationnistes. Sans entrer dans les arcanes ô combien complexes d’un Guy Debord ou du Cabaret Voltaire, gardons juste à l’esprit que ces idées sont clairement révolutionnaires.

L’art est renversé (anti-art), déboulonné de son socle bourgeois. Il sort des musées et se doit d’être provocateur, libérateur et jouissif. Il s’agit de prendre du plaisir sans aucun complexe, de transgresser les limites. S’amuser et jouir, au sens le plus primaire du terme : voilà le programme de cette révolution qui a traversé le 20e siècle pour revenir aujourd’hui sous la forme de l’artivisme.

Et ce 21e siècle a offert de nouveaux terrains de jeu aux révolutionnaires du pinceau. Un terrain bien réel où l’espace public ne cesse d’être investi par les sociétés privées pendant que les libertés individuelles se réduisent à vue d’œil. Pour résumer : plus de pubs, plus de caméras et moins de liberté.

Et la musique dans tout ça ? La plupart des pratiques artistiques et des acteurs répertoriés dans l’ouvrage de Stéphanie Lemoine et Samira Ouardi tiennent plutôt du street art, de la peinture, de la photographie ou des performances « théâtrales ». Il faut dire que la musique a depuis longtemps déserté le terrain de l’espace public, de sa réappropriation.

Deux exceptions notables : les free parties, véritables zones autonomes temporaires, répondent parfaitement aux critères de l’artivisme. Dans les années 90, l’interdiction de ces événements en Angleterre a politisé une partie de ses acteurs, avec notamment l’émergence du mouvementReclaim the Street, véritable exemple en matière de réappropriation festive et radicale de l’espace public ! En France, la plus emblématique réappropriation s’est produite en 2001, dans le 16e arrondissement parisien. Le collectif Heretik y organisa une rave party non déclarée dans la piscine Molitor, classée au patrimoine historique.

L’autre exception, c’est Burning Man. Loin des stéréotypes faussement engagés de nombreux festivals européens et américains, ce rendez-vous de fin d’été dans le désert du Nevada est une pure création artiviste aux dimensions complètement folles : tous les ans depuis 1986, Black Rock City, une ville éphémère de 50 000 âmes, surgit pour disparaître une semaine plus tard sans laisser de trace. Ici, pas de têtes d’affiche, pas d’argent non plus. Le spectacle, c’est le public qui le réalise : performances, jeux, créations visuelles…

Mais si aujourd’hui la musique entre dans la sphère artiviste, c’est plutôt sur son aspect dématérialisé. Les pirates sont, pour les auteures, les nouveaux porte-drapeaux d’un héritage allant de Bob Dylan aux punks originels en passant par le génial Gyl Scott Heron. Considérer le patrimoine culturel comme appartenant à tous et non comme une propriété individuelle, penser que tout se crée à partir d’œuvres existantes, considérer les œuvres existantes comme de la matière première… Voilà le cheval de bataille de beaucoup de (très) jeunes internautes.

La plupart ne saisissent pas le côté libertaire et révolutionnaire de leur pensée et de leurs actes. Comme l’explique le collectif « Critical Art Ensemble » : « A l’heure actuelle, les meilleurs artivistes politiques sont des enfants. Des ados hackers s’activent, de chez leurs parents ou de leurs dortoirs de lycée, ouvrant des brèches dans les systèmes de sécurité gouvernementaux et industriels. Certains semblent douter que leur action est naturellement politique. Comme l’a dit le Docteur Crash : Que vous le sachiez ou non, si vous êtes un hacker, vous êtes un révolutionnaire.  »


3 leçons d’artivisme à venir sur Sourdoreille

Musique et artivisme

La place de l’argent dans l’artivisme

Quel impact politique ?

Partager cet article
4 commentaires

4 commentaires

Lucie M 28.11.2019

Très intéressant! A noter que certains artistes qui sont artivistes ou des productions artivistes par des manifestants, se retrouvent dans les musées. Je pense à Coco Fusco et Ricardo Dominguez, Dolores from 10 to 10, 2001 (Dolores de 10h à 22h), une vidéo d’une performance de 12h. Ou même N. June Paik qui à utilisé des robots (construits avec des téléviseurs) vers 1986 pour les faire déambuler dans la rue. Je dirais que l’artivisme est plus direct avec le public mais que les artistes qui l’utilisent ne sont pas tous réticent à l’espace muséal. Au contraire c’est un mouvement qui permet de réapproprier cette espace et de le rendre au peuple.

Répondre Fermer
Chargement...
Votre commentaire est en cours de modération. Merci
Une erreur est survenue lors de l'envoi de votre commentaire
Chargement...
Votre commentaire est en cours de modération
Merci
Une erreur est survenue lors de l'envoi de votre commentaire
Sourdoreille : la playlist ultime
Toutes les playlists

0:00
0:00
REVENIR
EN HAUT