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Une vie Delerm

Il illustre à lui tout seul le changement dans la continuité. Vincent Delerm a débuté seul au piano, chantant des saynettes de ce qu’on imaginait être sa vie, se parlant à lui-même sur scène. Et puis les années ont passé. Sans être personne d’autre que lui, Vincent Delerm a fait grandir ce qui aurait pu n’être qu’un personnage, il est allé plus loin, plus profond, il a donné autre chose, mais pas quelqu’un d’autre. Pour arriver ici, maintenant, avec un album, « Panorama », et un film « Je ne sais pas si c’est tout le monde », deux objets à son image, aussi intimes qu’universels. On a parlé avec lui de toutes ces choses qui nous lient.

« Je ne sais pas si c’est tout le monde ».

Cette phrase un peu étrange, un peu bancale, question sans point d’interrogation, pas complètement française et du coup tellement poétique, est extraite de L’Amant, de Marguerite Duras. Elle donne son titre au premier film de Vincent Delerm, à la première chanson de son septième album, et pourrait tout aussi bien être celui de son autobiographie. « C’est une thématique que j’ai souvent employée, le fait de faire les choses en parallèle, c’est un questionnement effectivement. Dans « Quatrième de Couverture », dans « La Natation Synchronisée »… Ça part toujours évidemment d’un truc perso, de se dire moi je ressens ça comme ça mais est-ce que les autres ça leur fait pareil. »

Alors, dans le film, un documentaire de 59 minutes, les témoignages se succèdent. Des gens le jour, des gens la nuit, des gens en mouvement, des gens assis. Des gens très connus, d’autres un peu moins, d’autres pas du tout. Des gens avec des histoires à raconter, apparemment sans lien, et pourtant, c’est une seule et même histoire. Les émotions qui les traversent sont personnelles, mais pas si uniques en fait. Des ponts se dessinent entre eux, sans que jamais ils ne se rencontrent. Pour les accoucher, les écouter et les relier, Vincent Delerm, gant de velours mais capitaine incontesté du bateau. Plutôt en retrait, et en aucun cas vedette de son propre film, il a préféré les laisser raconter son histoire à travers les leurs. « Soit je les ai un peu orientés, soit après je suis allé piocher la matière qui m’intéressait, du coup même sans chercher à ce qu’elle colle à la matière de la séquence d’avant, par addition de tournures d’esprit tu finis par obtenir quelque chose qui est cohérent, parce que c’est ma cohérence à moi. C’était un peu un pari de se dire : je pense qu’à l’arrivée, bien que ce soit des gens différents, que ce soit pas le même procédé formel à chaque fois, la cohérence va apparaître au fur et à mesure du film. »

Le défi est relevé, même si, avouons-le, ça se fait par étapes. Les premières séquences, quand on se demande où on va. Puis la suite, quand ça s’éclaire, quand on comprend. Enfin les heures, les jours qui suivent, quand on y repense, quand on a encore un frisson, longtemps après, en repensant au départ à la retraite de ce travailleur d’usine, en se souvenant de la voix de cet homme qui consigne sa vie jour après jour dans des carnets depuis quarante ans, en fermant les yeux pour mieux voir le beau visage de Jean Rochefort.

Patchwork de parcours, de moments clé, de mémoires en marche, instantanés de ces sentiments qui, sûrement, on l’espère, joignent les êtres, le film pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. Il est quasi impossible à résumer, et c’est très bien comme ça.

Au-delà de ses thématiques, c’est aussi un film d’une construction toute delermienne. Le résultat final rappelle Memory, spectacle né en 2011, quelque part entre le tour de chant et le théâtre, création hybride et ambitieuse qui avait marqué un vrai tournant dans la carrière de Vincent. « Quand tu fais des spectacles, t’es responsable des atmosphères, des bascules d’énergie, c’est des trucs de timing, c’est des énergies auxquelles j’aime bien penser, je pense être bon pour ça en plus, être sensible à l’organisation de différentes émotions entre elles et les coudre et faire qu’elles se tiennent. C’était effectivement la référence, quand on se demandait ce que ça allait donner, on se disait il fallait le bâtir comme Memory, des choses posées les unes à côté des autres et au bout d’un moment ça fait un ensemble. »

Tout ramène à la chanson, finalement. S’il est, pour ne pas dire touche-à-tout, disons du genre tactile, Vincent Delerm ne s’éloigne jamais ni trop ni trop longtemps de la maison mère. « La chanson reste au centre. Ce qui me frappe, c’est ça. Quoi que je fasse, en passant par d’autres domaines, ce que je préfère quand même faire c’est des chansons, je reviens toujours à ça, c’est ma base. »

Dans son nouvel album, Panorama, Vincent Delerm continue d’affiner son style et, comme en écho au film, il a choisi de confier la réalisation de chaque titre à un artiste différent. Si des visages déjà rencontrés refont une apparition (Peter von Poehl, Keren Ann…), d’autres (Voyou, Dan Levy, Girls in Hawaii, Herman Dune…) rejoignent la famille avec finalement une certaine évidence.

Vincent Delerm

Autre support, même démarche. Un enchaînement de sensibilités, de langues maternelles, de générations, le risque d’un grand fourre-tout et puis non, c’est tout l’inverse. Un vrai disque, un beau disque, un seul disque. « Ça doit être un peu une part de chance. Et puis comme c’était des gens que j’aimais, c’était pas par hasard que je leur avais demandé, ça a plutôt fonctionné. Maxime Le Guil, qui a fait le mix, a créé aussi une unité de son. Et puis, c’est quand même des systèmes mélodiques, avec la voix, au bout d’un moment, tu reprends la main. Si t’écoutais les fichiers sans la voix, par exemple tu mets côte à côte le duo avec Rufus Wainwright, le Voyou, le Girls in Hawaii, c’est des morceaux assez différents. Mais une fois que tu chantes… Une consigne que j’avais donnée aussi, c’était de pas faire le truc pour faire un truc, de pas vouloir à tout prix partir à l’opposé. J’ai dit faites différent, mais pas un truc trop fait pour créer la sensation. »

Étiqueté au début des années 2000 fer de lance de la « nouvelle scène française », Vincent Delerm, tout en assumant et en honorant ses influences, a pris très vite beaucoup de libertés avec les formats et les codes de la chanson traditionnelle. Dans ses disques comme dans ses spectacles, il a créé sa propre narration, mêlant chant, comédie, photographie, projections, lectures. Comme tout ce qui est vraiment personnel, ça a pu déclencher des réactions épidermiques, chaque seconde étant une injection d’ADN delermien pur, mais on ne peut pas lui enlever ça. Tout ce qu’il fait est signé. Et ni ce nouveau disque ni ce premier film n’y échappent. Vincent Delerm dévoile d’autres morceaux de vie, rushes de tendresse et images chéries, il les garde en vie et nous passe le relais, nous invite à regarder dans son miroir pour mieux nous y voir. Et à rêver avec lui d’une « vie Varda (…) une vie hors compétition », pour ressentir plutôt que performer.

« Dans l’absolu, c’est pas pour te livrer que tu fais des chansons, c’est pas non plus pour te cacher, c’est quelque chose qui est ton ressenti de départ et tu vois si ça trouve un écho. Quand tu te mets à faire des chansons, c’est que t’as adoré les chansons des autres, que tu sais très bien ce qu’elles t’ont fait, comment elles ont été appréhendées par les gens de ton entourage. Ce que tu vises, c’est une forme d’adhésion. C’est pas du tout un truc qui sauve le monde, mais une sorte de pastille qui adoucit les choses pendant 3 minutes ou qui te met face à qui tu es, les chansons servent aussi à recentrer, à se dire finalement, qu’est-ce qui compte vraiment pour moi. »

Quand on voudrait bien, sans trop savoir comment, figer les instants, éphémères par essence, qui font nos vies, en immortaliser les détails et les nuances, parce que c’est ce qui nous bâtit, tellement plus que les grandes lignes, quand on a peur que tout ça nous échappe, heureusement, il y a Vincent Delerm.

Et cette conclusion de l’album « Panorama » : « Les amours, les photographies, la vie passe et j’en fais partie ».

Crédits photos : Julien Mignot

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