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Un mythe : notre entretien avec Daniel Miller

Une fâcheuse tendance largement répandue est celle qui consiste à opposer la musique populaire, ou « mainstream », à une certaine idée de la musique indépendante prétendument plus sincère et qualitative. Comme si ces deux mondes ne se rencontraient jamais et ne pouvaient rien construire d’intéressant ensemble. Le monsieur dont nous allons vous parler aujourd’hui et avec qui nous avons eu l’honneur de nous entretenir nous prouve le contraire depuis quarante ans.

Daniel Miller donc, puisque c’est bien de lui dont il est question, se cache dans l’ombre de quelques uns des plus grands artistes de ces quatre dernières décennies. Pour poser le bonhomme, on pourrait se contenter de faire un petit peu de name dropping en citant Depeche Mode, Nick Cave, Throbbing Gristle ou encore Goldfrapp, Plastikman ou Moby qui sont passés sous sa houlette. Mais les journalistes aguerris que nous sommes vous devons plus d’explication.

Tout commence à la fin des années 70. Daniel Miller, après avoir étudié le cinéma et la télévision à l’université, travaillé dans la publicité et s’être retrouvé comme DJ en Suisse pendant deux ans (ne nous demandez pas comment, on ne sait pas tout non plus), rentre à Londres un peu perdu. « À cette époque le punk était en train d’exploser et c’était très excitant, je voulais m’engager là-dedans mais je ne savais pas comment. Cela faisait déjà quelques années que j’étais fan de musique électronique donc j’ai décidé de me lancer en achetant un synthétiseur. » L’esprit du punk et du do it yourself envahit alors Daniel, et l’envie lui prend de sortir un disque tout seul, comme un grand. « Je n’avais pas envie de travailler avec une maison de disque déjà existante, je ne voulais pas qu’on me dise ce que je devais faire. Donc j’ai tout fait tout seul. C’est comme ça que Mute est né. » Il pose alors la première pierre. Elle s’appelle TVOD / Warm Leatherette que Miller sort sous l’énigmatique alias de The Normal.

Disque de punk électronique, ce 45 tours expérimente de nouveaux espaces musicaux sans aucune ambition commerciale ou critique, et représente parfaitement les convictions de Miller. « Au départ c’était très cher de produire de la musique électronique, mais lorsque j’ai commencé à m’y mettre c’est devenu beaucoup plus accessible. Ça devenait comme le punk : tout le monde pouvait en faire. J’étais certain que ça pouvait être le nouveau rock et je voulais montrer que ce n’était pas si élitiste que ça. » Malgré ces certitudes, cette sortie devait rester la seule et unique de Mute Records. C’est en tout cas ce qui était prévu avant que le disque ne rencontre un certain succès. « C’était très surprenant que les gens aiment ce disque, je ne pensais pas que quiconque pourrait aimer The Normal. Je n’avais aucune intention de lancer une maison de disques. Je voulais juste sortir ça et continuer ma vie normalement. »

Mais bien aidé par Rough Trade et la presse de l’époque, Miller et Mute deviennent alors, un peu malgré eux, des acteurs de la scène londonienne. Il donne de nombreuses interviews et reçoit démos sur démos sans jamais rien en faire, jusqu’à ce qu’une rencontre change à nouveau ses plans. « J’ai rencontré Fad Gadget un peu plus de 6 mois après la sortie de « Warm Leatherette ». J’ai adoré sa musique et j’ai très vite ressenti une connexion musicale avec lui. À l’époque je ne me voyais pas encore comme un producteur ou quoi que ce soit, mais j’avais déjà sorti un disque donc j’en savais un peu plus que lui donc je l’ai aidé. Finalement je l’ai sorti sur Mute et c’est comme ça que tout a réellement commencé. »

Place aux choses sérieuses. Rapidement, Daniel Miller découvre et produit des artistes tous plus cultes les uns que les autres. Il fait partie de ces gens qui peuvent vous dire au détour d’une conversation comment ils ont rencontré Depeche Mode, vous voyez ? « Je me souviens très bien de ma rencontre avec Depeche Mode. J’ai vu quatre très jeunes garçons, ils avaient 17-18 ans mais je leur en aurais donné 12. Ils ont commencé à jouer des morceaux très simples au synthétiseur. Tout était très minimal mais c’était incroyable. » Et parmi tous ces succès, lorsqu’on lui demande de quoi il est le plus fier, il nous répond simplement par une autre question aussi intelligente que la nôtre : « Duquel de tes enfants es-tu le plus fier ? C’est un peu le même genre de question. (rires)« . Puis il développe un peu : « Je suis fier de ce qu’ils ont pu accomplir, tous. Bien sûr certains projets ont été décevants alors que d’autres ont eu un succès incroyable, mais ce que je retiens c’est surtout la loyauté de tous ces artistes, comme Nick Cave ou Depeche Mode. Je suis fier de la relation que j’ai avec eux. Ils me font confiance et inversement. »

Cette relation durable avec les artistes de son catalogue représente une des plus belles forces de Mute. Réussir à garder des groupes malgré un succès commercial mondial et des major prêtes à tout pour les ajouter à leur panoplie s’apparente quand même à un joli tour de force. Il s’explique : « je pense qu’ils se sentent dans de bonnes conditions créatives. Chez Mute, les contrats sont toujours à leur avantage financièrement, ce qui n’est pas le cas dans tous les labels. Et puis ils ont vu tout un tas de gens autour d’eux partir dans des major et s’attirer de nombreux problèmes. Ils avaient la possibilité de travailler dans les meilleures conditions avec moi, pourquoi aller voir quelqu’un d’autre ? »

En quarante ans d’existence, Daniel Miller a réussi à ériger un pont bien solide entre musique indépendante, sonorités expérimentales, et pop au succès planétaire. Une oeuvre populaire pourtant remplie de sons novateurs : « J’adore la pop, j’adore la musique électronique, la musique expérimentale, la musique classique, j’aime tout ça, j’ai grandi avec, et ce grand mélange a donné Mute. » Pourtant, à l’écouter, Daniel Miller n’a jamais vraiment rêvé de tout cela. Il nous a d’ailleurs bien caché sa recette du succès: « C’est venu assez naturellement, c’est juste une façon de travailler« , débrouillez vous avec ça. « De toute façon l’industrie musicale ne m’a jamais vraiment intéressé. Je ne suis pas un fan de cette industrie, je ne l’ai jamais été, mais j’ai été obligé d’y prendre part pour défendre mes artistes. » Un début de piste pointe alors le bout de son nez: « Le fait d’avoir fait un album moi-même m’a beaucoup aidé à comprendre les besoins de mes artistes. Ça m’a aidé mais ce n’était pas vraiment nécessaire. Le plus important est d’avoir bon goût ! Où peut-être que « bon goût » n’est pas le bon mot, c’est plutôt qu’il faut être sûr de ses goûts. » Tout s’explique.

Et cette recette, il l’applique toujours aujourd’hui. « Récemment nous avons signé Káryyn, une artiste américaine incroyable. Ce n’est jamais simple de signer quelqu’un, j’ai besoin d’une réaction émotionnelle à la musique que l’artiste propose. Je dois aimer sa musique, mais aussi sentir qu’on peut travailler ensemble. Parfois j’aime beaucoup la musique d’un artiste mais je ne ressens aucune connexion avec lui. C’est vraiment une chimie difficile à atteindre. » À 67 ans, et même s’il a tous ses trimestres, il n’est pas prêt de rejoindre les rangs des retraités: « Je travaille beaucoup sur Mute, c’est mon activité principale évidemment. Je vis à Londres la moitié du temps et à Berlin l’autre moitié. » Il s’est même remis derrière les platines depuis quelques années:  « Je mixe une fois par mois environ, j’adore ça. Je prends des photos aussi, je fais de la musique avec mon synthé modulaire, je vais à la salle de sport, voilà, c’est ma vie ! »

Peu d’hommes ont eu la vie d’un Daniel Miller, alors être là pour l’entendre nous la raconter a quelque chose de fascinant. Comme si on pouvait toucher l’Histoire du bout du doigt. C’est pourtant avec ce genre de rencontre qu’on se rend compte que l’Histoire, elle aussi va à la salle de sport, elle aussi prend des photos de ses petits enfants dans le jardin, elle aussi elle vit, tout simplement. L’Histoire n’aurait-elle finalement rien d’extraordinaire ? On commence à relativiser, et puis on se rappelle que ce mec là a découvert Depeche Mode et Nick Cave, et c’est foutu. Conclusion : il n’est vraiment pas comme tout le monde. Voilà, on voulait juste raconter une petite histoire, et on se retrouve à questionner le sens de l’existence. Merci Daniel.

Crédits photo en une : Joe Dilworth

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2 commentaires

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Jean-Seb 16.01.2019

Très bon article sur cet homme qui a lancé le grand groupe DM.
J’aime beaucoup ces articles simples et concis sans superflu, agrémentés de liens musicaux. Alors bravo Georges

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Charlotte 15.01.2019

Whaou ! Un très bel article sur le fantastique Daniel Miller !

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