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Ricardo Villalobos, ode à la lenteur

Ricardo Villalobos est une figure paradoxale de la musique électronique mondiale, adulé à la fois par l’underground et la jeunesse dorée d’Ibiza. Outre un style inégalable sur scène, des albums à succès couvrant minimalisme, musique latine et house, certaines productions carrément inécoutables (sans trip, of course), et sa capacité à casser votre Shazam en moins de deux, il est aussi le spécialiste de l’étirement du temps.

« La façon dont on raconte l’Histoire contemporaine ressemble à un grand concert où l’on présenterait d’affilée les cent trente-huit opus de Beethoven mais en jouant seulement les huit premières mesures de chacun d’eux. » Milan Kundera, La Lenteur, 1995.

Ricardo

Pour certains, Ricardo Villalobos laissera pour toujours d’évidentes marques dans la musique électronique. La question est de savoir pourquoi ? La réponse mettra longtemps à venir. Longtemps.

Né le 06 août 1970 à Santiago du Chili, il quitte le pays à 3 ans après le coup d’état de Augusto Pinochet contre le gouvernement du socialiste Salvador Allende. Sa famille fuit la répression et rejoint Berlin. Il s’improvisera ensuite percussionniste : les congas et le bongo, instruments de tradition cubaine, sont ses préférés. Il se mettra progressivement au DJing, la pop électronique, le minimalisme, la techno et la house influencé par (à la louche) Depeche Mode, Philip Glass, Plastikmann (Richie Hawtin) ou encore Daniel Miller, l’illustre boss de Mute Records.

Quand, dans les 90s, Villalobos fait des séjours à Santiago du Chili, le vent de la liberté souffle à nouveau sur la capitale. Il reste des semaines entières avec son pote Luciano pour mixer dans les premières teufs hip-hop / house / techno du pays. C’est l’un des premiers DJs (hors cumbia, meringue, salsa) à se faire payer son billet d’avion pour l’Argentine, pour l’Europe. Quelques années avant que le monde ne s’arrache cette joyeuse bande. Son style inégalable lui vaut une armée de fidèles de plus en plus nombreux, hypnotisés et amoureux. Un documentaire (diffusé sur Arte en allemand) lui a d’ailleurs été consacré, réalisé par Romuald Karmakar en 2009. C’est sur les labels Playhouse, Perlon ou Sei Es Drum (le sien) qu’il sortira la majorité de ses disques.

Si une part de son public l’admire pour la scène, ses compositions en ont effrayé plus d’un. Des tracks sans décoration ni fioriture, présentées dans leur plus simple appareil, kick-snare-hat, qu’on a appelé la micro house (ou minimal house, une sorte d’équivalent à la minimal techno si chère à Plastikmann). Ses productions, à l’instar des minimalistes américains (Terry Riley, Steve Reich, Philip Glass à qui il a déjà rendu hommage), cassent les codes temporels et s’étendent pendant de longues périodes. Seuls gimmicks notables, les instruments sud-américains, ont toujours contribué à donner à sa musique un caractère singulier.

Ses morceaux et remixes à rallonge nous ont fait venir l’hypothèse : Villalobos n’est-il pas le chef d’orchestre de la théorie de la relativité d’Einstein ? Hypothèse immédiatement balayée, parce que ce travail n’existe pas (on a vérifié sur la page Métiers de L’Etudiant). Mais un peu de temps perdu ne fait jamais rien de mal.

Perdons-en un peu plus pour une anecdote. On raconte que la musique que certains appellent à la Villalobos était à la base destinée à jouer dans les afters. Plus douce, plus progressive, elle détendait les corps fatigués. Ce n’est que plus tard qu’elle influencera ses disciples, de Nicolas Jaar aux Roumains du RPR Soundsystem, en passant par Margaret Dygas. Au point d’en faire une branche à part dans la musique électronique.

afterrr

Odes latines à la lenteur, elle se dégustent sans fin. Ni début, d’ailleurs. Si cet article n’a pas la prétention de prouver que Villalobos fait les morceaux les plus longs du monde – on sait que vous en trouverez d’autres – il donne quelques éléments pour placer l’artiste (presque) tout en haut de la pyramide du génie. On vous propose des titres

C’est juste une ode à la boucle. A la lenteur.

 

1 – Mari Kvien Brunvoll – Everywhere You Go

(Villalobos Celestial Voice Resurrection Mix)

Quelques jours avant noël 2013, la one-woman band Mari Kvien Brunvoll dévoilait un 33 tours nommé Everywhere You Go, mixé et remixé par Villalobos, sorti sur Sei Es Drum, le label du Germano-Chilien. Un remix qui fait écho à un morceau sorti par l’artiste norvégienne en 2012. Connue pour ses tours de magie sonores, ses élans de folk, de jazz et ses effets électroniques, elle donne une performance vocale extrêmement bizarre. On entend successivement la femme, l’extra-terrestre, le chant, le murmure électronique. Avec Villalobos aux manettes, le morceau dure 28 minutes, mais pourrait durer des heures. La voix, à elle seule, est d’une pureté inégalée. Une sensibilité qui vous tort le cœur.

2 – DJ Pierre – What Is House Muzik ?

(Ricardo Villalobos remix)

Cet automne, Get Physical, le label monté par M.A.N.D.Y., DJ T et Booka Shade, a lancé un hommage à la grande figure de la Chicago-house, DJ Pierre. Avec 25 ans d’activisme dans la production et le DJing, ce dernier a amplement mérité cette initiative de la part de la maison berlinoise. Cet hommage s’est traduit par une série de remix de son classique « What Is House Muzik ? » sorti en 1994. Get Physical se paie le luxe – en plus des reprises de Guti, Roland Leesker, DJ T, Paolo Rocco & Jay London, d’une version acapella et une autre mixée façon 90’s – de la participation de Villalobos. L’aigle Ricardo ne le fait pas à moitié et délivre un remix de 32 minutes. Histoire de montrer qui est le patron des escargots.

3 – Villalobos – Mormax

Chose pas si improbable, la musique électronique rend souvent des hommages à la musique américaine conteporaine, de Philip Glass à Steve Reich. Communément : le minimalisme. En 2005, Ricardo Villalobos prend l’initiative de sampler « Bed », de Philip Glass. Cette pièce pour synthé + voix est créée par Glass pour illustrer une séquence de l’opéra abstrait Einstein on the Beach, (à ce moment-précis de l’opéra, une poutre de lumière blanche éblouissante s’élève trèèès lentement du sol). La « micro house » de Villalobos n’a jamais aussi bien porté son nom : les boucles se suivent et se ressemblent… presque. Tout est dans la nuance. La longueur est de 12 minutes 43. Mais plus rien n’est important à ce stade.

Petite sélection

ricar

D’autres boucles qui duuuuurent

Vera & Ricardo Villalobos – Rambutan (uncut version) : 23:10

Ricardo Villalobos – Peculiar : 21:05

S’il ne fallait garder qu’un album

Ricardo Villalobos « Alcachofa »

Mais aussi des classiques intemporels

Ricardo Villalobos – 808 The Bass Queen

Ricardo Villalobos – Dexter

Ricardo Villalobos – Enfants

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3 commentaires

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Leo 07.12.2016

Bon article !
Il y a d’ailleurs également un sample du morceau Floe de Philip Glass dans le break de Mormax

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Creutzwald 05.11.2016

Très bon article, juste un point, si je peux me permettre, (et je me permet) :
Concernant la monstrueuse track Fizheuer Zieheuer évoquée en fin d’article. Tu sembles dire que le bon vieux Ricardo aurait pris l’initiative de samplé Bed de P. Glass. Mais je ne vois pas le lien dans cette track ? Pour moi le sampling viens de la musique traditionnelle Pobjednicki Cocek du groupe serbe Blehorkestar Bakija Bakic.

Sinon : merci pour l’article !

Musicalement

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Romain 10.11.2016

Salut Simon,

Merci du compliment.
C’est en effet une erreur, Fizheuer est inspiré des travaux de Glass, mais n’en sample rien d’autre que le groupe Pobjednicki Cocek.
Tu as totalement raison.
Par contre, le paragraphe était adressé au morceau « Mormax ».
L’article a été modifié.

A bientôt

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