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Quand le documentaire musical passionne le public bordelais

Les origines du Burning Man, des folkeux pas fake pour un sou, Daniel Darc face-caméra ou un free-jazzeux passionné d’arts martiaux et de biologie, voici un échantillon de ce que vous réserve l’édition 2019 du festival du documentaire musical Musical Ecran qui se tiendra du 7 au 14 avril.

Aussi étrange que cela puisse paraître il y a donc bien un festival qui se consacre essentiellement au documentaire, d’une, mais qui soit en plus dédié uniquement à la musique. A Musical Ecran, on explore les nouvelles formes du genre, on récompense l’incongru, on applaudit à la singularité. Dans la veine d’un F.A.M.E parisien (à la Gaîté Lyrique), l’événement se passionne pour les anecdotes de la musique, les histoires personnelles, les marqueurs sociétaux. Basta les biopics hollywoodiens beurrés des deux côtés de la tartine, le miel coulant, collant les mains et les nappes de spectateurs qui n’avaient pas demandé qu’on leur resserve à chaque fois la même entube. Basta également les documentaires FR3 d’inspiration ricaine (interview-archive-interview) rythmés avec la linéarité d’un cachalot en promenade.

C’est à l’Utopia, le cinéma d’arts et d’essais connu de tout Bordelais qui se respecte, mais aussi à l’Institut Cervantes, à la Bibliothèque de Bordeaux, au CAPC et au Goethe-Institut qu’aura lieu cette magnifique semaine. Quelques jours avant une orgie visuelle, auditive et cérébrale, on a échangé avec Richard Berthou, programmateur du Festival Musical Écran et vice-président de l’association Bordeaux Rock à l’origine de cette idée de doux-dingue. L’occasion de se poser une question toute conne : la musique, et si on essayait de « mieux la connaître, la comprendre et ne pas juste l’entendre » ? C’est en tout cas la direction dans laquelle notre interlocuteur nous pousse. En bon punchlineur devant l’éternel, il nous sortira également un fracassant « La musique a toujours un train d’avance sur la société ».

Comme une envie de se laisser porter par ses mots.

Oui.

Musical Ecran, c’est du 7 au 14 avril à Bordeaux : plus d’infos sur son site et son event Facebook

 

Richard Berthou 1

Pouvez-vous me présenter rapidement les personnes à l’origine du projet de festival de documentaire Musical Ecran ?

Nous sommes trois personnes à l’origine du festival Musical Écran : Aymeric Monségur (coordinateur de l’association Bordeaux Rock), Nicolas Guibert (programmateur au Cinéma Utopia) et moi-même Richard Berthou (vice-président de l’asso Bordeaux Rock). Le festival est organisé par l’association Bordeaux Rock en collaboration avec le Cinéma Utopia Bordeaux depuis maintenant 5 ans.

Quelles sont les raisons vous ayant poussé à monter ce festival de documentaire musical ?

Nous pensons qu’il y a un vrai travail à mener autour de la musique afin de mieux la connaître, la comprendre et ne pas juste l’entendre. Le documentaire musical nous parait être un excellent moyen d’expliquer et de raconter la musique.

Bordeaux est-elle une ville compliquée ou au contraire facile pour organiser un tel événement ?

Je dirais, les deux. Facile d’un côté, parce qu’il y a vraiment une énergie ici pour le faire et un bel enthousiasme pour cette proposition. Par contre, les infrastructures pour accueillir ce genre de manifestations sont assez peu nombreuses, ça s’arrange lentement. Si le cinéma Utopia ne nous accueillait pas, je me demande bien où nous pourrions organiser le festival. Les soirées sont en plein air au mois d’avril, parce qu’en plein centre, il n’y a rien d’autre de disponible qui corresponde au format de ce que nous souhaitons pour les faire.

Ouverture festival - musical ecran

Quels sont les exemples de ce genre d’événements que vous connaissez, ailleurs en France ou à l’étranger, et vous ayant inspiré en partie ?

Nous avons entendu parler de manifestations similaires en Europe plus tard. Une collaboration avec des festivals étrangers jumeaux s’est récemment mise en place depuis le jour où les organisateurs du Seeyousound Festival à Turin nous ont contactés pour impulser un réseau européen : le Music Film Festival Network ou MFFN. Les festivals membres sont les suivants : le Doc’n Roll à Londres, Braunschweig Film Fest, Dock of the Bay à San Sebastian, le F.A.M.E. à Paris, le Norient Musikfilm Festival en Suisse, Seeyousound à Turin, le Soundtrack à Cologne, le Soundwatch à Berlin, Unerhört à Hambourg… Les choses avancent, on se rencontre et on essaie de s’inviter les uns les autres dans nos projets. Sinon, en France à part le F.A.M.E à Paris avec lequel nous collaborons, il n’y a pas vraiment d’autres événements similaires. Plusieurs festivals ont une section musique mais aucun n’est vraiment spécialisé dans le documentaire musical comme Musical Écran.

Y a-t-il une « histoire » du docu musical avec ses aficionados, ses puristes et ses chapelles ?

Pas à mon sens ou du moins pas encore en France. Je pense que c’est un genre, le documentaire en général, qui a eu ses grandes heures un peu avant et effectivement suscité beaucoup de débat surtout dans les années qui ont suivi mai 68. Mais on sent aussi qu’il y a depuis assez peu de temps une nouvelle génération qui propose des choses nouvelles tant par les sujets abordés que la forme qu’ils y donnent, notamment dans la qualité des images et le montage. On commence à sortir du bon vieux tandem « interview/images d’archives  » très courant, surtout aux USA. Il y a aussi, et c’est ce qui nous intéresse le plus, la volonté de donner un sens plus global à la musique avec des aspects sociologiques voire politiques ou sensitifs parfois même militants.

Festival Musical Écran 2018 1

Y a-t-il suffisamment de docus musicaux pour avoir l’embarras du choix chaque année dans la sélection ou, à l’inverse, galérez-vous à remplir votre programmation ?

Il y a pléthore de documentaires musicaux, surtout s’il l’on choisit de « ré-utiliser » les vieux films. Le problème majeur que nous rencontrons vient plutôt du fait que les films que nous souhaitons projeter ne sont pas toujours sous-titrés en français et que les coûts de sous titrage sont très onéreux. Nos budgets nous limitent à deux ou trois films à sous-titrer par édition. Je me pose d’ailleurs vraiment la question de savoir ce qui est le mieux : écarter des films ou imposer un sous-titrage en anglais parce qu’il est le seul disponible… Ne vaudrait-il pas mieux les montrer en fait ? C’est le cas dans le nord de l’Europe. Je comprends que cela puisse poser question. Peut-être franchirons-nous le pas pour la 6e édition… c’est en tout cas un petit sondage à faire auprès de notre public.

Quelle est la particularité, s’il y en a une selon vous, de Musical Ecran, par rapport à d’autres événements de films musicaux ? Les musiques actuelles, par exemple ?

Son éclectisme et son souhait d’ouverture à toutes les musiques. Sa spécialisation aussi dans la mesure où nous ne passons QUE des documentaires et fuyons tous le biopics qui commencent à fleurir, souvent sans grand intérêt à mon sens. Disons que la vie de certaines stars proposent des scénarios tout prêts, donc si on romance un peu c’est parti et ça donne souvent des choses très médiocres ou du moins pas très objectives. Je souhaiterais aussi ouvrir à ce que j’appelle les « art movies » qui sont des travaux de recherche et de passerelle entre un artiste visuel et un ou plusieurs compositeurs. Il me semble, et notamment avec les nouvelles technologies, que cela représente un enjeu important dans les années à venir, un nouveau style de création et d’expression.

MUSICAL ECRAN 2017 3 (c) EICAR Bordeaux

Faites-vous cohabiter dans la même sélection des films « petits budgets » et « gros budgets » ? Et auquel cas, peut-on vraiment comparer ces films-là aisément ?

Cette cohabitation reprend un peu la ligne éditoriale que nous avons établie : le pitch du festival c’est avant tout de parler de la musique et de ceux qui la font dans tous les prolongements que cela implique (historiques, sociaux, géopolitiques…). La musique a toujours un train d’avance sur la société et je pense que c’est ce qui est passionnant dans les découvertes que l’on peut faire dans un documentaire. Et en plus on se fait plaisir, surtout si on est fan du son ou de l’artiste présenté ! Maintenant il faut savoir composer et satisfaire le public, surtout quand effectivement les « gros » films ont des moyens de promotion qui les rendent inévitables. Ils sont d’ailleurs parfois très bons et bien faits, c’est plutôt leur contenu qui est à mon goût parfois un peu lisse, bien que là aussi les choses changent car le public concerné est de plus en plus au courant et donc plus du tout naïf.

Avec 5300 personnes présentes à l’édition 2018, on peut se dire que c’est très encourageant comme festival ? Ou ça reste encore très/trop intime pour vous ?

On ne va pas se plaindre, surtout parce que nous sommes partis de rien et que pour l’instant nous progressons chaque année. Par exemple, la séance d’ouverture de 2019 est déjà sold-out depuis un moment. On souhaiterait surtout pouvoir développer quelques axes du festival : recevoir plus d’invités, organiser plus d’échanges avec le public mais aussi entre professionnels du secteur, mettre en place un « village » qui regrouperait tout le festival… On tente une petite expérience de pop-up bar cette année dans cette optique pendant trois soirées en prolongement des séances au Café Mancuso, à 2 pas du Cinéma Utopia. Mais développer tout cela demande une équipe et des moyens plus importants que ceux que nous avons actuellement. Heureusement que nous pouvons compter sur une équipe de bénévoles qui nous soutient régulièrement et que l’équipe du Cinéma Utopia est à fond avec nous. Ce qui me surprend c’est qu’ici personne n’a saisi l’opportunité que pourrait représenter le développement de ce festival dans la mesure où il n’y en a quasiment aucun de comparable en France, bien qu’on observe que depuis quelques temps le cocktail live + film commence à se développer un peu partout.

Utopia

Comment se déroule la présélection des films, puis les votes lors du festival ?

Il y a un tiers des films que nous voyons à l’occasion de nos voyages en festivals, un tiers que nous recevons via l’appel à films que nous passons et un dernier tiers que nous trouvons en faisant des recherches et de la veille puis en demandant des liens de visionnage auprès des productions. Cette année, nous avons vu 120 films pour en retenir un tiers environ et ensuite, avec Aymeric et Nicolas, nous avons filtré pour arriver à environ une vingtaine, soit la sélection finale. Quant au jury professionnel qui remet à l’issue du festival le Prix du meilleur documentaire musical (dotation de 1000€), il est totalement indépendant. Il visionne l’ensemble des films en compétition (soit 8 cette année) et se réunit le dimanche matin avant la soirée de clôture et l’annonce du palmarès et les membres font leur choix parmi la sélection. Il n’y a pas de voix prédominante : une personne = un vote. Chaque année, le jury se compose de 5 membres : 3 femmes et 2 hommes puis l’inverse l’année suivante et ainsi de suite. Le public du festival vote aussi en attribuant une note allant de 1 à 5 aux films en compétition via un bulletin de vote. On fait ensuite une moyenne qui prend en compte la fréquentation de la séance bien sûr et le film lauréat reçoit le Prix du Public du meilleur documentaire musical (dotation de 500€).

Pouvez-vous me présenter vos chouchous pour l’édition 2019 ?

Personnellement il y en a trois. Le premier c’est Milford Graves : Full Mantis, que l’on propose en séance gratuite et en première française. Le documentaire est bien filmé, bien monté et le personnage central est absolument incroyable. Il explique dans le docu ses expériences passionnantes (et pourtant je ne suis pas spécialement fan de free jazz) mêlant arts martiaux, biologie, cultures traditionnelles africaines à la vie d’un afro américain avec tout ce que cela a pu représenter de difficultés. Cela fait partie d’une nouvelle façon de faire des documentaires qui ont une démarche au-delà de la pure biographie de l’artiste pour nous permettre de partager leur pensée, leur vision.

Ensuite, il y a le documentaire Daniel Darc : Pieces of My Life. Là, je suis peut-être un peu moins objectif dans le sens où j’ai beaucoup suivi cet artiste qui est de ma génération, mais ce film est super car je trouve que le réalisation y est aussi discrète que précise, avec un gros et long travail de captation sur plusieurs années, de très nombreux interviews de Darc, des récits plutôt car il se raconte face caméra. C’est beau et très puissant.

Enfin, mon 3e coup de cœur de la sélection, c’est Desolation Center (présenté en première française au festival) qui révèle que le concept du Burning Man est directement issu de la répression policière contre le punk californien des années 80. Quelques activistes sont partis jouer dans le désert Mojave car ils n’avaient pas vraiment d’autres choix. Le film suit une bande de dingues et pas des moindres (avec Sonic Youth, Minutemen, Meat Puppets, Swans, Redd Kross, Einstürzende Neubauten…) qui part se perdre au milieu de nul part en louant des school bus.

Allez, un quatrième ! Il y a aussi Bungalow Sessions sur la scène folk américaine (Andy Dale Petty, Danny Kroha, Reverend Deadeye, The Dad Horse Expérience, Willy Tea Taylor, Possessed By Paul James), c’est en noir et blanc très simple et très beau et l’on y découvre des personnalités humbles et sincères, sans plan de carrière sans marketing quoi… des musiciens avant tout.

Musical Ecran, c’est du 7 au 14 avril à Bordeaux : plus d’infos sur son site et son event Facebook
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