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Pierre Lapointe : « Faire vibrer des cordes pour me réparer, et réparer les autres »

Rencontrer Pierre Lapointe, on en avait envie depuis longtemps et allez savoir pourquoi, ça ne s’était jamais fait. Mais quand on a appris que son nouvel album « Pour déjouer l’ennui » avait été réalisé par Albin de la Simone, on y a vu comme un signe. Si c’était le bon moment pour eux, alors ça l’était aussi pour nous. Ah oui. On vous a pas dit. On avait rendez-vous avec lui à l’Hôtel Grand Amour. Rue de la Fidélité. Tout était là, déjà.

La première fois qu’on a entendu Pierre Lapointe, c’était il y a 15 ans. Son premier album venait de sortir, le Québec faisait de lui sa nouvelle coqueluche, et le garçon nous intriguait tout autant qu’il nous charmait. On avait envie d’en voir plus. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on a vu.

Le jeune parolier des débuts, un peu cryptique, influencé par Brigitte Fontaine et Alain Bashung (« C’est la première fois que j’écoutais de la musique et que je me sentais exactement comme devant une œuvre plastique abstraite ») a fait place à un homme plus direct, sans pour autant perdre en émotion. Le temps, l’âge, l’expérience, lui ont permis d’atteindre aujourd’hui ce métissage entre sujets durs, sombres voire crus et désarmante sensibilité. L’amour, bien sûr, il le raconte. Le sexe aussi. Et la mort, « le thème le plus pop de l’histoire de l’Humanité ». Sans mièvrerie, sans tabou. Pleine face. Trips sado-maso qui tournent mal et petites fellations entre amis côtoient amours condamnées, infanticides et impossibles deuils. Il appelle un chat un chat et met un petit coup de pied dans la fourmilière d’une pop parfois aseptisée. Tout ça émeut, titille, dérange parfois, ne laisse de marbre jamais.

Pierre_Lapointe

« Je ne fais pas un travail à la mode, je ne correspond pas au goût du jour, mais à long terme c’est la démarche la plus adaptée à ce que je suis »

John Londono

Pour parvenir à cette liberté, il a fallu à Pierre Lapointe emprunter un chemin d’acceptation et de tolérance, et apprendre à chérir ses défauts et ses échecs. « J’écris des petits aveux de défaite, des moments où un être humain se retrouve devant le miroir et se dit j’aimerais être plus beau, plus fort, mais je le suis pas. Si tu veux faire une Création avec un grand C, il faut que tu te donnes le droit d’aller jouer dans ces zones-là. »

Il insiste aussi sur l’importance de ce moment où il a enfin compris qu’aux commandes de ses désirs, il ne devait y avoir que lui. « J’étais très mauvais à l’école, je suis dyslexique, je me suis toujours senti con, déficient, jusqu’au jour où à l’école de théâtre j’ai réalisé que j’avais juste organisé mon cerveau totalement différemment et que, probablement, j’étais même plus brillant que la masse « normale ». Et je me suis dit à partir de maintenant, c’est plus les gens qui vont me dire comment ça fonctionne, c’est moi qui vais faire ce que je veux. »

Et il se trouve qu’il veut beaucoup. Outre la chanson, il est passionné (et collectionneur) d’art contemporain et de design, il adore la mode et la photographie, il a récemment mis en scène un spectacle du Cirque du Soleil, il a été juré de La Voix au Québec, a été aux manettes de l’animation du Premier Gala de l’ADISQ (les Victoires de la Musique québecoises), il a été un temps porte-parole du Musée des Beaux Arts de Québec… On pense à ce refrain des « Accidents d’amour » de France Gall : « Je veux tout, puisque j’ai si peu de temps, je veux tout, et je le veux maintenant ».

Il nous assure pourtant qu’il n’est ni un boulimique, ni un hyperactif perpétuellement sur les nerfs, et qu’au contraire, son équilibre est précisément là. « J’ai jamais été aussi calme, j’ai jamais eu autant de temps pour moi que depuis le moment où j’ai décidé je m’en fous, je vais tout faire en même temps. Avant je me ralentissais toujours. »

Énorme star au Québec, Pierre Lapointe se sent investi d’une certaine responsabilité, celle d’utiliser cette tribune pour amener le grand public à s’ouvrir à ces disciplines moins exposées. Son grand fantasme, mélanger ce qui normalement ne se mélange pas, jouer les marieuses entre la variété et l’underground. Et il ne se gêne pas pour le faire, même si, il l’admet, « ça coûte plus cher, c’est plus compliqué » . « La pochette de La Science du Cœur a été faite par un illustrateur, Pascal Blanchet ; les vêtements que je porte sur « Pour Déjouer l’Ennui » ont été dessinés par Laurent Edmond ; les formes qui sont derrière sur la pochette c’est Daniel Langevin, un artiste plasticien montréalais que j’aime énormément, qui fait des trucs assez minimalistes. Le clip de « Nos joies répétitives » c’est Dominique Petrin. J’ai amené au Québec Matali Crasset, la designeuse française qui a été l’assistante de Starck à ses tout débuts, qui a une démarche qui m’émeut énormément, une femme d’une intelligence hors norme. Dans le fond, ce qui m’intéresse, c’est de chercher. J’ai plus une démarche d’artiste contemporain que d’artiste de la chanson. »

De nous-mêmes, en préparant notre rencontre, on avait qualifié l’art contemporain de « pointu », sous-entendant ainsi que la chanson l’était moins. Pour avoir ressenti des émotions ultra fortes, et sans doute plus directes qu’à n’importe quelle autre occasion, en écoutant certains titres dits « pop », on s’est trouvés injustes sur ce coup-là, et il nous rejoint. « Je refuse de penser que la chanson ne peut pas être placée sur le même piédestal que la littérature, le théâtre, le cinéma d’auteur. Moi je fais de la chanson d’auteur, c’est ma proposition. »

On aime bien, ça. Chanson d’auteur. C’est un peu désuet, mais c’est lui. « Je ne fais pas un travail à la mode, je ne correspond pas au goût du jour, mais à long terme c’est la démarche la plus adaptée à ce que je suis, parce que c’est un travail de longue haleine. Je me dis toujours que je m’écris des petites cartes postales que je chante toute ma vie. Je trouve ça très doux et très beau, et l’album avec Albin c’est un peu une symbiose de toute cette douceur. »

Haaaa…. Albin… N’y allons pas par quatre chemins, on l’adore. Et le savoir maintenant acoquiné avec Pierre Lapointe, ça nous rend un peu foufous.

Quand Pierre parle de douceur, il ne pouvait sans doute pas trouver un meilleur partenaire. Si leurs approches sont différentes, ils ont en commun cette empathie face aux manquements et à la petitesse des hommes, cette absence de jugement. L’élégance.
Amis de longue date, les deux hommes avaient déjà collaboré, ponctuellement, rapidement. Cette fois, ils ont fait le grand saut. Pourquoi maintenant ? La réponse de Pierre Lapointe est si simple qu’elle en est presque déroutante : l’amitié. « Je fonctionne toujours par amitié, mes projets sont des extensions des amitiés. On a parlé beaucoup avec Albin, et je lui ai dit : je sens que pour cet album-là c’est toi la bonne personne. C’est toujours une histoire de connexion entre le projet, les personnes et le timing. »

Ça peut être risqué de travailler avec ses amis. Surtout quand ces amis sont si proches qu’ils deviennent presque la famille, comme ça semble être le cas de ces deux-là.

« Pour déjouer l’ennui » a su contourner les pièges, et est ce qu’il promet. Pas un disque de Pierre Lapointe et Albin de la Simone, mais le disque de l’un avec la patte de l’autre. Les marottes du Québecois sont là, toujours, entêtantes, presque fatalistes. Les blessures ne guérissent pas, les cœurs sont exsangues, l’existence est faite de choses à affronter, on souffre, on ne trouve pas la sortie. Les mots sont forts et les images dures. « Garde-toi de trop aimer, garde-toi de trop tuer » (« Un cœur »). « Mon hiver dure depuis des mois, j’ai faim, j’ai soif, j’ai mal, j’ai froid » (« Dis-moi je ne sais pas »). Puis Albin arrive, et l’on ne s’ouvre pas les veines. Le désespoir se fait mélancolie, la douleur se fait tendresse. Sous son regard, la voix de Pierre Lapointe se pare d’une fragilité qu’on ne lui avait que peu entendue jusqu’ici. Et puis ce groove, mes enfants… Les percussions, les chœurs, ça fait un bien tout ça… La légèreté dont ces chansons avaient besoin, celle que Pierre Lapointe apporte, sur scène, en ponctuant ses spectacles d’anecdotes à se rouler par terre, Albin de la Simone l’insuffle naturellement. Les deux amis ont atteint cet équilibre délicat où l’on se nourrit sans se manger l’un l’autre. « Chaque rencontre transforme un humain, chaque projet aussi. Cet album-là particulièrement. C’est mon album feu de camp, je disais je veux faire des berceuses pour petits enfants devenus grands, je voulais qu’on ait ce sentiment d’apaisement. »

On pensait rencontrer un survolté, un pessimiste, un cynique peut-être. On n’a jamais autant entendu le mot « douceur ». On a vu de l’envie, de la passion et une certaine sérénité.

« Par la musique, j’ai appris à me connaître » dit-il. « J’ai utilisé la chanson pour être un plus bel être humain. Je ne crois pas en Dieu, mais dans la création, pour moi, il y a une spiritualité qui se ramène vraiment à l’humain, à la machine qu’on est. J’essaie de faire vibrer des petites cordes pour me réparer, et réparer les autres. »

C’était Pierre Lapointe et nous, à l’Hôtel Grand Amour, rue de la Fidélité.

Photos : John Londono

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