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Paul McCartney et nous

Quelques semaines après la sortie de son album « Egypt Station », une question, terrible, violente, a retenti chez nous : « Paul McCartney peut-il encore être utile à la pop ? ». Ce fut moche. Les plus sensibles d’entre nous ne sont plus là pour y répondre. Mais la graine était plantée. En grands professionnels, nous devions ravaler nos larmes et relever le défi. Peut-on être et avoir été ? Qu’est-ce qu’on fait une fois qu’on a tout inventé ? Le génie est-il soluble dans le végétarisme ?

Évacuons immédiatement toute ambiguïté : oui, Paul McCartney est un génie. Il est le père, la mère, l’oncle, la tante, le parrain et la marraine de la pop. On vénère le mélodiste, on se prosterne devant le parolier, le son de sa voix nous file les poils. On l’aime d’amour. Et même si on est comme lui pour la paix dans le monde, le premier qui touche à un de ses cheveux (qu’il a encore nombreux, décidément le gars est béni des Dieux), on lui éclate sa petite gueule.

Pour autant, ça n’est pas lui manquer de respect que d’admettre que sa carrière solo n’a pas bouleversé nos vies autant que les Beatles et même, dans une moindre mesure, les Wings. Alors si on ne peut pas aujourd’hui nier l’héritage de McCartney, le McCartney d’aujourd’hui laisse-t-il encore un héritage ? Pas sûr.

Musicalement, il est peut-être même son plus redoutable ennemi. Ses meilleurs albums solo, au rang desquels « Chaos and Creation in the Backyard », sorti en 2005, et le tout dernier en date, « Egypt Station », éphémère numéro 1 (bien mérité) des ventes, se nourrissent d’abord et avant tout à la source du McCartney des années 62 à 70. Ce qu’on attend de lui, c’est qu’il fasse ce McCartney là. On veut notre légende. Même si on sait tous qu’il n’y aura pas d’autre « Let it be », que lui-même n’arrivera sans doute plus jamais à sa propre cheville. C’est son paradoxe, c’est sa croix. Comme il a oublié d’être con, il semble en être assez conscient et avoir fait la paix avec ça.

D’ailleurs, ses concerts, s’ils impressionnent par la fraîcheur physique incroyable et la profondeur de la voix de celui qui est quand même un honorable monsieur de 76 ans, restent avant tout une grand-messe Beatles, des stades entiers entonnant « Hey Jude », « Yesterday » et autres « Lady Madonna », œil embué et main sur le cœur. Sa conscience de son propre statut transpire aussi de toutes ses interviews, dans lesquelles il déroule, de bonne grâce et avec une émotion qui paraît sincère, souvenirs et anecdotes d’une époque qui fait aujourd’hui carrément figure d’autre temps. Sa participation récente au « Carpool Karaoke », séquence phare du late show de James Corden sur CBS, a été l’occasion d’un périple en forme de pèlerinage à Liverpool, sur les lieux de son enfance et donc, forcément, de celle des Beatles. Quelques semaines plus tard, il donnera un concert au Cavern Club, lieu mythique inévitablement associé aux débuts des Fab Four.

Très récemment, pour la promotion d’ « Egypt Station », il a ouvert les portes de ses bureaux londoniens au magazine GQ pour un entretien fleuve au cours duquel, à l’arrivée, l’album est passé au second plan. C’est d’ailleurs symptomatique de constater qu’au milieu de ces nombreuses heures de confidences, pour beaucoup passionnantes, ce que la presse dans son ensemble retient c’est une anecdote sur Lennon et McCartney, adolescents, se masturbant dans le salon familial en pensant à Brigitte Bardot.

« Egypt Station » n’est pas un McCartney 2.0. C’est un McCartney. C’est ce qui fait sa grande qualité, parce que le bonhomme sait toujours écrire des pépites, et qu’il prouve ici que son envie et son inspiration sont toujours intactes, mais c’est aussi ce qui enfonce encore plus le clou : quand il sort un album pareil, proche du sublime, c’est un album des Beatles. Le meilleur exemple ? Le dernier titre du disque est un medley. Du genre très, mais alors très très beau. Mais c’est pas notre histoire. Notre histoire c’est le medley final d’Abbey Road. Nous ce qui coule dans nos veines c’est « and in the end, the love you take is equal to the love you make ».

Alors ok. Soit. Paul McCartney, c’est plus ce que c’était.

Mais tout doux bijou, on s’emballe pas quand même. Parce que qui d’autre, au fond, a été à sa hauteur ? Qui a mis cette grande claque dans la gueule de tout le monde ? Qui a défini la pop et littéralement changé des vies ? Même les plus créatifs, les Thom Yorke, les Jarvis Cocker, les Damon Albarn, et sans leur faire offense, car ces trois-là, et d’autres, en ont sans doute fait rêver plus d’un.e, sont d’abord et avant tout les enfants de Lennon et McCartney. Comme McCartney est l’enfant de Chuck Berry et Elvis Presley, nous direz-vous. Moui. D’accord. Mais non. Pas autant, pas comme ça.

McCartney c’est le patient zéro, le donneur pas anonyme, le fournisseur d’ADN de dizaines de millions de petits nous.

Et puis dites donc, mine de rien, le Paulo (comme Bowie d’ailleurs, jusqu’au bout), il n’a jamais cessé de faire son métier. Tout simplement. Sans doute ne sait-il vivre que comme ça. A 76 ans, soit 12 de plus que dans l’autoportrait en forme de vieillesse pépouze qu’il dressait dans « When I’m sixty four », il pourrait profiter d’une retraite bien méritée, toucher ses royalties et jouer avec ses petits-enfants, voyager, jardiner, cuisiner, glander. Personne ne trouverait rien à redire. Il pourrait parader, égotriper. Mais non. Toute icône qu’il soit, il reste, au fond, ce fils de famille modeste de Liverpool. Il travaille. Il se remet en question. Il procure encore de la joie, de l’inspiration, voire de l’espoir. Il est la référence, le Dieu bien vivant, le sage, le pas blasé. Un exemple, qu’il le veuille ou non. Ne pas se reposer sur ses lauriers, garder une certaine modestie, rester un artisan au milieu du barnum.

D’accord, cette flamme de sa folle jeunesse, cette insouciance, cet instinct de ne faire que ce qui lui passe par la tête, sans se demander si c’est bien ou mal, en se foutant de ce qui arrivera demain, il les a sans doute un peu enfouis. Pas complètement, car il a toujours l’œil qui pétille, mais il s’est un peu rangé des voitures. Il a arrêté la coke, la viande et les groupies. Si au début des années 60, les Beatles, pour les braves gens, c’était le diable, c’était la liberté, c’était le sexe, aujourd’hui les artistes pop ne choquent plus personne, et McCartney encore moins que les autres. Reste qu’il est de ceux qui n’ont pas explosé en vol, qui ont su vivre autrement que pied au plancher. La source de son talent n’est pas tarie, mais celle de son génie, peut-être. Peut-être aussi n’a-t-elle jamais été destinée à durer. Et si le génie n’était, par définition, que fulgurance ?

Paul et nous, c’est une histoire d’amour au fond. Et dans toute histoire d’amour, après la passion il y a la sécurité, la douceur, la tendresse. On file sur nos noces de diamant, l’air de rien. Il nous a complètement chamboulé.e.s, au début, on en frissonne encore. Maintenant on le regarde et on pense à toutes ces années avec reconnaissance, avec plaisir, avec nostalgie. Ça ne nous quittera jamais, on ne le quittera jamais. Certains jours, comme c’est un mari exceptionnel, il arrive encore à nous surprendre, mais la plupart du temps c’est juste notre bon vieux mari. Nos enfants feront ce qu’ils ont à faire, nous on aura été drôlement heureux.

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4 commentaires

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Arapao 28.11.2018

Bravo pour ce très beau et très juste article !
Découverte des Beatles vers 1980, j’avais huit ans et c’était la Beatlesmania pour moi !
Découverte sur le tard, vers 2004, de tout ce que Paul Mc Cartney a fait après 1970, et aujourd’hui j’ai même plus de plaisir encore à écouter les Wings ou des solos.
Une seule critique, si je peux me permettre : au secours cette écriture dite « inclusive »…
:-)

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Ben01t 13.11.2018

Je suis content. Sérieusement, content. Je viens de lire, pour une bonne part, ce qui fait vivre la flamme de mon intérêt pour la musique et l’art en général.
Les mots que j’ai souvent couchés sur papier ou sur l’écran n’ont jamais aussi bien traduit mes sentiments envers ce Paul McCartney-là que ceux de cet article. On touche le centre du centre de cette admiration que j’ai pour le musicien qui berce mes jours depuis l’âge de 12 ans.
Fidèle à lui-même, à son univers, à son appétit musical sans fin, (quelques rares fois sans faim, ce qui a donné des choses plus dispensables), Paul a depuis longtemps atteint une dimension qui le dépasse mais elle ne l’a jamais étouffé et je lui serai éternellement reconnaissant du bonheur véritable qu’il a su distiller et partager mieux qu’aucun autre.
Bravo donc à Cécile Magnier.

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Christelle 12.11.2018

Tout ce que je pense de Paul McCartney est dit dans cet article. Il est sans conteste, le fil rouge musical de ma vie. Sans parler des années 60, et en particulier, pour mon goût personnel des années 65-71, qui relèvent du génie, il y a toujours, dans chacun de ses albums Wings ou solo, quelques chansons que j’aime, et parfois que j’adore. Thank you Sir.

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Anthony 09.11.2018

Merci. Votre article est très bien écrit et juste. Notre Paul définitivement éternel.

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