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On a tapé la discute avec ce bon vieux Dave Clarke et la violoniste classique Mathilde Marsal

La semaine précédant la soirée Variations au siège du groupe ADP, on a rencontré le duo Dave Clarke et Mathilde Marsal qui était en préparation de son show autour de la pièce Planètes, de Gustav Holst. L’occasion de parler de planètes, de techno et de musique classique.

Dans les années 90, l’Europe découvre abasourdie les élans soniques et rythmiques de Detroit, Chicago et New York. Lorsque la techno passe pour la première fois l’Atlantique, c’est pour se barricader dans les banlieues industrielles anglaises, de Manchester à Liverpool, là où les ouvriers et dockers sauront la recevoir, comme ils ont viré punk 20 ans plus tôt. En Angleterre, certains réagissent rapidement à ces nouvelles technologies. Après les gros live acts des Chemical Brothers, Underworld ou Leftfield, on se repaît désormais des sets de légende des locaux Andrew Weatherall, Luke Slater, Goldie ou… Dave Clarke.

Réputé pour sa tendance bien à lui à marteler la taule jusqu’à ce qu’elle se gondole, Dave Clarke représente la partie punk et industrielle de la techno anglaise. Après 30 ans au service du vice, il est notamment connu sous le nom du baron de la techno, sa grosse barbe et ses photos en noir et blanc participant au mystère de son personnage. Et pourtant, c’est bien l’inverse qu’on découvre lorsqu’on rencontre Dave Clarke dans la vie : il est drôle, souriant et pipelette.

Un jour qu’il joue dans un club belge, il rencontre Mathilde Marsal, une violoniste française qui adore sortir son instrument pendant des dj sets techno. Ils lient une amitié, mais ne trouvent pas de projet pour répondre à leur envie de travailler ensemble. C’est là que l’équipe de Sourdoreille débarque pour proposer au dj anglais de réinterpréter la pièce Les Planètes de Gustav Holst. Ça n’est pas la première fois qu’un projet impliquant de la musique classique lui est proposé, pourtant il les a toujours tous refusés : manque de temps, d’inspiration, de confiance. Or, dans une interview radio, Clarke révélait qu’il était entré dans la musique classique via Gustav Holst, puis dans la musique électronique, via une reprise de Gustav Holst. Difficile de trouver plus central dans sa carrière. Ni une ni deux, il appelle Mathilde, qui accepte de bosser sur l’œuvre mythique du compositeur anglais. Et banco.

Les Planètes est une œuvre en sept actes, donc chacun des actes est caractérisé par une planète du système solaire : Mars, celui qui apporte la guerre, Vénus, celle qui apporte la paix, Mercure, le messager ailé, Jupiter, celui qui apporte la gaieté, Saturne, celui qui apporte la vieillesse, Uranus, le magicien, Neptune, le mystique. Lors de la soirée Variations, Dave Clarke et Mathilde Marsal ont eu 30 minutes pour jouer. Ils n’ont réinterprété qu’un extrait de la pièce (il aurait fallu deux fois plus de temps pour l’œuvre entière). Et pourtant, ça n’aurait pas été de refus pour nos deux protagonistes super bouillants – Dave Clarke rallumant même le son à la fin, pas vraiment habitué à s’arrêter si vite.

Voici la retranscription de l’interview réalisée avec le duo, la semaine précédant le show.

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Dave Clarke & Mathilde Marsal, par Hana Ofangel

Interview :
Dave Clarke &
Mathilde Marsal

Pouvez-vous me raconter comment vous êtes-vous rencontrés ?

Dave Clarke : On s’est rencontrés en Belgique. Mathilde dansait dans un club dans lequel je mixais.

C’est là que tu as appris qu’elle jouait de la musique ?

DC : On a un ami en commun, qui me disait qu’elle était violoniste. Mais on a mis du temps avant de se contacter. C’est toujours intéressant de bosser avec des gens qui ont des compétences différentes des tiennes. Ça s’est fait un an après, avec le projet Variations. Mais ça n’était pas le bon moment pour travailler dessus, je voyageais beaucoup. Ça a pris quelques années pour qu’on soit tous les deux ici. Et puis, quand j’ai eu le feu vert, j’ai contacté Mathilde.

Mathilde Marsal : Tu étais à Londres, j’y suis venue également. On s’est revus, et voilà, on y est.

Ça fait combien de temps que tu connais la musique de Dave Clarke ?

MM : Je suis une grande fan… ça fait des années.

DC : Je n’étais pas au courant à ce moment-là.

MM : Ça fait sens, ahah.

Qu’aimes-tu de sa musique ?

MM : J’aime l’intensité. C’est très puissant. Et ça marche vraiment bien avec le violon, ainsi qu’avec ma façon de fonctionner. On se comprend bien tous les deux. C’était aussi aussi la condition pour faire ce projet : « va-t-on y arriver ou non ? ». Le violon est très lyrique, mélodique et la musique de Dave est rythmique. Pas évident au début, aujourd’hui si.

C’est la première fois que tu collaborais avec un producteur de musique électronique ou dj ?

MM : J’ai l’habitude de jouer sur de la musique électronique. D’improviser, plutôt. Mais c’est la première collaboration sérieuse que je mène. Aussi, on a composé, ce qui est assez nouveau.

Mais tu as l’habitude de jouer avec des instrumentistes ?

MM : Oui, bien sûr. A vrai dire, j’ai fait plusieurs écoles de musique, New York, Paris… Je joue principalement de la musique classique, mais j’ai toujours été intéressée par les nouveaux rythmes, comme le jazz auquel je me suis essayée. Après, je joue du violon électrique, tout comme du violon baroque, ou du piano. Je suis très éclectique, et j’aime orienter mon travail dans tous les sens. Variations fait donc totalement sens.

Mathilde, tu as joué à Burning Man, j’ai cru comprendre. Peux-tu nous raconter ?

MM : La première année, j’ai joué 3 concerts à Burning Man, et l’année dernière, encore plus. J’ai principalement improvisé avec des DJs, c’est vraiment ce que j’aime. Je suis généralement dans la musique classique, dans des orchestres. Mais là, jouer dans un désert est une expérience incroyable. J’ai aussi joué toute seule sur scène l’été dernier.

Et toi Dave, as-tu déjà collaboré avec des instrumentistes ?

DC : J’ai eu quelques opportunités, ces quelques 30 dernières années, notamment pour bosser avec des orchestres. J’ai eu l’honneur qu’on me propose de bosser avec un orchestre symphonique, ou un autre orchestre en Belgique. Sur le principe, c’est fou, mais le peu de temps passé à bosser cette discipline ne m’a pas donné d’aisance. Donc plutôt que de le faire à moitié, j’ai toujours dit non. Bosser avec d’autres musiciens, je l’ai fait, notamment dans mon dernier album, avec le bassiste Keith Tenniswood (qu’on a pu déjà voir dans le projet Two Lone Swordsmen avec Andrew Weatherall, ndlr) mais pas tant que ça. J’ai bossé avec un chanteur, j’enregistrais les vocaux, mais honnêtement, c’est la première fois que je suis sur scène avec une instrumentiste aussi incroyable que Mathilde.

Je ne me rappelle pas t’avoir déjà vu jouer live, Dave. Mais tu l’as déjà fait ?

DC : Oui. La première fois que j’ai joué live c’était au Tribal Gathering en 1996 (sur un joli line-up peuplé des Chemical Brothers, Underworld, Daft Punk, Laurent Garnier, Carl Cox, Goldie, CJ Bolland, Manu le Malin, etc, ndlr). Ensuite, j’ai fait une tournée de 20 dates, dans le monde entier. Puis j’ai rejoué live vers 2003 – 2004, j’avais un groupe, un tourbus, des toilettes chimiques qui schlinguaient dans le tourbus, mais je voyageais un avion. Je voyais le crew à l’arrivée et au départ. Bizarre.

Avec quoi as-tu prévu de jouer comme machines pour la soirée Variations ?

DC : J’ai une table de mixage, plein d’outils dj classiques, mais surtout le tout dernier venu du logiciel de MAO Serato, qui est arrivé deux semaines avant qu’on me propose le projet. Donc ça va être l’occasion de l’utiliser. Je ne peux qu’espérer que tout marche, maintenant.

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Dave Clarke & Mathilde Marsal, par Hana Ofangel

Connaissiez-vous Gustave Holst avant que l’on vous propose de jouer dans Variations ?

DC : Oui, je connais très bien Gustav Holst. Et il y a une raison à ça. Quand j’étais jeune, à peu près 12 ou 13 ans, j’avais un professeur de religion qui mettait la classe dans l’obscurité et passait Les Planètes de Gustav Holst. En même temps, il projetait des planètes sur le mur. Ça m’a inspiré, profondément. À la même période, mon père, qui était vraiment à fond dans la hi-fi, a chopé la version japonaise des Planètes de Gustav Holst par Isao Tomita, un compositeur à la Jean-Michel Jarre, mais qui était là 5 ou 8 ans avant. Il utilisait la masse de synthétiseurs, et la version synthés m’a foutu une tarte monumentale. Ça m’a ouvert au monde de la techno. La façon avec laquelle ce gars faisait de la musique à une époque sans ordinateurs, ou la télévision n’était pas encore hyper popularisée, pas de communication mondiale… Et ce gars réfléchissait à ce moment-là, à la manière d’un Pythagore, au dialogue entre planètes. Il y avait la volonté d’expliquer comment le monde était régi, et il faut rappeler que Les Planètes a été composé pendant la 1ère guerre mondiale. Je suis allé à l’école de musique – classique – pendant quelques années, à écouter beaucoup de compositeurs, mais Gustav Holst a toujours été mes premiers pas dans la musique classique. Je ne réalisais pas à quel point il était british, et à quel point il était important dans l’histoire de la musique classique. Et ce qui est cool à propos de Gustav Holst et Variations, c’est qu’il y a eu énormément de synchronicité. Moi je voulais le faire. Ensuite, je voulais bosser avec Mathilde. Mathilde joue dans le monde entier, de La Scala à La Sorbonne. Alors je lui propose, et elle me dit : « OK, sacrebleu ! Tu ne le croiras jamais. »

MM : En fait, j’avais reçu un mail d’un projet d’orchestre dans lequel on me proposait d’enregistrer Gustav Holst dans le studio Abbey Road à Londres, qui est le plus gros studio qui existe.

DC : Synchro, non ?

Comment avez-vous pensé cette réinterprétation, dans la narration ?

DC : J’étais intéressé par une chose : à quel point la société a changé depuis Gustav Holst. Le fait qu’une sonde de la NASA a atterri sur Mars, que les vaisseaux spatiaux existent réellement et se baladent dans le système solaire. Ce que je voulais faire avec le projet, suivant mon imagination, est de voir Les Planètes, mais en dehors du système solaire, du point de vue du Programme Voyager, de la NASA qui explore les planètes qu’on ne connaît pas. Je voulais aussi imaginer d’illustrer la réception de vieilles transmissions radio, venant de Terre, ou de la ceinture de Saturne. Dans les années 70, la NASA a envoyé le disque d’or de Voyager (ou Voyager Golden Record). C’est un disque intitulé The Sounds of Earth et embarqué dans les deux sondes spatiales Voyager, lancées en 1977. Ça servait de « bouteille à la mer interstellaire » destinée à d’éventuels êtres extraterrestres. Je me suis dit : « imagine qu’ils aient une platine Technics, qu’ils écoutent ce disque et qu’ils veuillent venir aujourd’hui ». Je pense qu’ils seraient déçus. Il y a 50 ans, il y avait beaucoup d’optimisme, ce qui n’est plus vraiment le cas du monde d’aujourd’hui, beaucoup plus pessimiste et destructeur. S’il y a quelque chose que l’on a réalisé – à moins que nous ne changions nos habitudes – c’est que les êtres humains peuvent être très facilement considérés comme des parasites sur Terre. Je ne ferai pas sonner la pièce de façon sinistre, mais le message est clairement sinistre. Parce que le précédent message : « Hey, on habite la planète Terre, viens, on est cool » a totalement changé en : « On a carrément niqué la planète, à un niveau super violent. On a des politiques au pouvoir complètement ridicules actuellement. On a des problèmes climatiques que l’on continue d’accentuer. Vous voulez bien être amis avec nous ? Parce qu’on ne peut même pas s’occuper de nous-mêmes… » Mais pour être honnête, je suis assez persuadé qu’aucun extra-terrestre ne voudra jamais débarquer dans notre fucked-up planet.

Photos par Hana Ofangel

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