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Moriarty : « Une chanson, c’est l’immortalité à une petite échelle »

Chouette, Moriarty a sorti Epitaph, un nouvel album de pure composition. Ça nous a donné envie de taper la tchatche avec deux des membres du groupe, Rosemary Stanley et Arthur B. Gillette. En écho aux thèmes du disque, on a évoqué les différentes façons de célébrer la mort à travers le monde, de la communication avec l’au-delà et de l’immortalité relative d’une chanson. On a aussi essayé de répondre à cette question qui nous taraude : pourquoi diable la musique de Moriarty est-elle souvent écoutée lors des événements importants de la vie, des naissances aux enterrements ?

Ça fait un petit moment que vous n’aviez pas composé vos propres chansons. Le dernier, Fugitives, était un album de reprises. Autour de quelle idée Epitaph a-t-il été écrit ?

Rosemary : Il n’ a pas vraiment un fil ni un thème qui tient tout. Les chansons n’ont certes pas un type très marrant mais elle sont quand même joyeuses et pas complètement down down. On ne se laisse pas aller complètement à la mélancolie. Le titre Epitaph qui était un peu une blague au départ est devenu un peu emblématique.

Que pourrait être le principal lien entre les chansons ?

Arthur : Ça pourrait être des lettres, ces épitaphes. Des messages que nos personnages très différents voudraient laisser dans ce monde.

En quoi l’idée de l’au-delà vous a-t-il inspiré pour votre album ?

R : Il n’y a pas eu de vrai travail littéraire à part autour du Maître et Marguerite [roman de Mikhaïl Boulgakov publié en 1967 / NdlR]. On a aimé l’histoire du diable qui donne l’éternité à des personnages, des personnages qui peuvent revenir après la mort, des personnages qui sont éternels. L’éternité dans Le Maître et Marguerite ne vient pas d’un point de vue religieux mais seulement d’une croyance en Dieu. C’est assez central dans le livre mais ce n’est pas du tout ce qu’on revendique. Epitaph, c’est « qu’est-ce qui reste de nous une fois qu’on est morts, est-ce que c’est le début de quelque chose et la fin d’autre chose, est-ce qu’il y a moyen de communiquer, est-ce qu’il y a une continuité ? » En Occident, on a une vision judéo-chrétienne très particulière de la mort, des choses très négatives alors que ça n’est pas du tout envisagé de la même manière ailleurs. Ailleurs, il y a des communications entre les vivants et les morts.

Tu as des exemples de régions où cette vision de la mort est complètement différente de chez nous ?

R : Ayant travaillé avec des Réunionnais, oui avec les musiques incantatoires. En Inde, même si c’est complètement différent, en Afrique de l’Ouest aussi.

A : Oui, certaines personnes sont possédés par les esprits de leurs morts, là-bas.

Est-ce que ce rapport à la mort n’est-il pas plus sain, finalement ?

A : Difficile de répondre, c’est différent. Ça me fait penser à ce qu’est une chanson enregistrée. J’aime à penser que même après ma mort, certaines de nos chansons vivront encore.

R : L’enregistrement est une sorte de photographie. Le plus magique est d’entendre la voix des gens du passé. Après, il y a le film qui est encore plus fou.

A : Oui, mais je trouve que quand tu n’as pas d’image, ça libère encore plus l’imaginaire. En fait, chaque disque, chaque chanson est un épitaphe. Une chanson, c’est l’immortalité à une petite échelle. D’ailleurs, on a pas mal de chansons inédites du disque qu’on va enterrer dans des endroits différents dans le monde où on a déjà joué. Il y aura des énigmes pour les trouver, probablement des coordonnées GPS. Ce sera sur des disques ou des clés USB.

Malgré notre culture judéo-chrétienne, est-ce qu’on peut s’amuser à un enterrement ?

R : Il y a un temps pour tout, un temps pour pleurer, un temps pour célébrer. J’ai pas l’impression que les morts aimeraient qu’on les pleure, pas qu’on se souviennent d’eux comme malades, comme mourants, mais comme vivants. La mort fait partie de la vie, elle est partout autour de nous. Alors, même si on ne peut pas en rire, essayons de dire carpe diem.

A quand remonte l’intérêt de la folk au thème de la mort ?

R : Depuis toujours.

Moriarty – Long Live the (D)evil

Comment est-ce arrivé à votre avis ?

A : Je pense qu’un jour, les hommes préhistoriques ont eu un copain à eux qui s’est fait embroché par un mammouth, ils ont fait des trous dans un os et ils ont commencé à chanter une chanson.

R : On vit dans une époque où on est assez protégés, en Occident. Mais reviens juste 100 en arrière, il y a la guerre, la mortalité infantile, on dépassait pas trente ans. On était constamment entourés de tout ça. L’idée, c’est pas d’en parler tout le temps, mais de ne pas se cacher du fait que c’est présent. Cet album, c’est essayer de s’en amuser, sans vouloir rien revendiquer.

A : On a remarqué, par des témoignages, que nos chansons étaient souvent utilisés pour des naissances, des mariages, des accouchements, des enterrements, des cadeaux de noces. Ça sert à ça la musique ! Je trouve incroyable que des femmes aient accouché sur nos chansons.

R : On est assez déconnectés de l’aspect rituel de la musique parce qu’on ne vient pas d’une société traditionnelle en France. Moi j’ai toujours chanté à des enterrements, à des mariages.

A : En France, il y a Alexandrie, Alexandra. On réinvente les rituels…

R : Oui, enfin ça n’a rien à voir. Alexandrie, Alexandra, c’est pas un groupe qui vient jouer pour toi.

A : Ben… C’est un peu la même chose. Enfin, on a toujours été en désaccord là-dessus (Rires)

R : Après, jamais on n’a composé des chansons pour qu’elles figurent dans des mariages et Epitaph n’a jamais été pensé comme une musique d’enterrement, merci !

C’est étonnant que vos chansons soient plus inspirantes que d’autres à ces moments importants de la vie. C’est possible de l’expliquer ?

R : Je ne sais pas pourquoi les gens se sont autant reconnus dans « Jimmy ». Cette chanson n’est pas entièrement représentative de ce qu’on fait.

A : Je pense que ça peut s’expliquer. Quand tu écoutes le disque, tu as l’impression que le groupe est là, dans la pièce. Ça vient de la façon dont on l’a enregistré, on ne refait pas les voix, il n’y a pas des milliers de pistes. L’aspect naturel donne cette sorte de chaleur. On a une production très naturaliste, comme un cinéma naturaliste.

Vous connaissez des auteurs qui ont particulièrement écrit sur les différentes façons d’appréhender la mort ?

A : On les trouve souvent dans tout ce qui est des contes traditionnels, des Indiens d’Amérique. Je ne suis pas un grand lecteur d’auteurs contemporains.

R : Ben, là je lis un bouquin qui s’appelle Réparer les vivants de Maylis de Kerangal où un gars de 19 ans meurt dans un accident de voiture et dont les parents se questionnent sur le don d’organes. Sinon, un bouquin sur Robert Schumann autour de son angoisse de mourir. Une angoisse qui à la fois le pousse et l’empêche d’écrire. Mais ce travail autour d’Epitaph ne nous change pas vraiment nos vies. C’est principalement le contact d’autres cultures qui nous a fait appréhender la mort différemment.

A : Ce qui est intéressant, c’est que la mort, c’est le silence et le calme par rapport à l’agitation sonore de la vie.

C’est pas évident de traduire le silence en musique.

A : Non. Néanmoins sur The Missing Room, on avait mis une plage de silence. Track numéro 8, ça s’appelait « [ ] ». C’était justement ce petit intervalle de vide entre les choses. Même si le principal de nos chansons est un peu touffu sur ce point-là, certaines de nos chansons s’approchent du fait de s’approprier le silence.

Moriarty – Diamonds Never Die

Live aux Nova Sessions

Moriarty sera à l’Olympia les 10 et 11 octobre 2015.

Crédit photo par Stephan Zimmerli
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