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Matmatah : « Les chansons qui émergent ne nous racontent plus grand chose »

Et s’il y avait un malentendu autour de Matmatah ? Et s’il fallait cesser de résumer ce groupe à la seule et folle aventure d’un premier album qui lui a permis d’atteindre des ventes colossales (1,2 million, à ce jour). Bien sûr, les membres de Matmatah seront toujours, aux yeux du plus grand nombre, ces Bretons qui ont donné ses lettres de noblesse à un rock désinvolte et festif. Sauf que Matmatah, c’est quand même un peu plus que ça, avec notamment ses influences anglo-saxonnes et ses textes solides. Neuf avant après leur séparation, l’envie de revenir l’a emporté : les voilà de retour avec « Plates Coutures », un cinquième album réussi et tout sauf apaisé.  

À quel moment, ensemble, vous vous êtes dit : « OK, cette reformation de Matmatah, c’est une bonne idée »

Tristan (chanteur, guitariste) : c’est lui ! [il montre Eric, bassiste et autre co-fondateur, ndlr]

Je suppose tout de même que ce fut un processus ?

Tristan : Oui. On a d’abord sorti un DVD en septembre 2015.

Sans arrière-pensées ?

Tristan : Au moment où on l’a sorti, si. Mais pas au moment où il a été pensé. Il y a d’abord eu une espèce de fouille archéologique pour déterrer des vieux morceaux. Et il y avait deux chansons inachevées qui dataient de 2008 et qu’on a décidé de terminer. On s’est donc réunis avec Eric et Benoit [le batteur du groupe depuis 2002, ndlr]. On a demandé à Manu [Emmanuel Baroux, le nouveau guitariste, ndlr], avec qui je collaborais sur mon album solo, de nous rejoindre pour voir s’il y avait quelque chose à faire. Cela s’apparentait plus à du loisir. Les automatismes sont revenus. De fil en aiguille, de discussions en discussions, on a remis ça. Mais moi, j’étais pas très chaud, au départ.

Eric : On a un point de désaccord. Je n’ai pas essayé de le convaincre, j’ai juste essayé de revenir avec lui sur la raison principale de cette fin annoncée et ce qui nous empêchait, quelques années après, de redémarrer cette histoire de création. Cette discussion-là s’est faite en deux temps. La première réponse, c’était : « C’est niet. Tu m’emmerdes. » La deuxième, c’était : « Comment ? Pourquoi ? Mais tu m’emmerdes quand même. » Je n’ai pas louvoyé pour qu’il accède à ma requête, je voulais juste savoir pourquoi on avait mis un point définitif. Après tout, des groupes évolutifs, il y en a plein. Une décision avait déjà été prise en 2002, avec ce remplacement de batteur. Puis une autre en 2008. Moi, ça me posait pas de problème, ce qui l’agaçait beaucoup.

Pour toi, Tristan, ce nouveau changement au sein du groupe était un vrai point d’achoppement ?

Tristan : Tu n’as pas envie de ça quand tu montes un groupe. C’est vrai que Matmatah, très tôt, était devenu un groupe à géométrie variable. Mais en 2008, j’avais cette impression d’avoir tourné la page. Et puis en fait, non. Alors on a discuté de remonter sur scène et très rapidement de composer un disque. Parce qu’on n’est pas du genre à venir simplement faire un jubilé avec nos anciens morceaux. On voulait remonter sur scène avec du neuf.

« Il y aurait peut-être eu quelque chose de ridicule à revenir trop légèrement, après quelques années. Pour le coup, il y a deux ou trois chansons légères qu’on a dégagées de l’album car elles devenaient obscènes par rapport au ton du disque et la dominante des textes écrits. »

Parlons du neuf, alors. En 20 ans, un groupe s’apaise parfois. Ici, au contraire, chaque album est plus désabusé que le précédent. Ou tout du moins concerné. 

Tristan : Concerné. Et consterné.

Oui mais avec « Plates Coutures », on monte clairement d’un cran.

Tristan : Cela vient du fait qu’on ne se soit pas exprimé depuis des années et qu’on avait des choses à dire. Il y a un consensus assez général, avec cette mode de l’egotrip. Il n’y a pas énormément de groupes qui disent les choses.

C’est l’un des principaux vecteurs qui a motivé votre retour ? 

Tristan : Un vecteur, je sais pas, mais c’était assez naturel. On a essayé de faire un album fun mais on n’y arrivait pas, en fait.

Eric : Cela a été un accélérateur. Ce n’est pas un album solo, on a toujours pensé qu’un propos de groupe devait être validé par tout le groupe. Il fallait donc d’abord qu’on soit d’accord sur ce propos. Dès qu’il nous a présenté les premiers textes, ça a marqué la musique qui les accompagnait. Cela a accéléré la démarche. On est tous partis du même constat : on a le sentiment que les chansons qui émergent ne nous racontent plus grand chose.

Tristan : Il y a une frilosité de la part des radios et des artistes.

Manu : Il y a de la place pour tout le monde, et heureusement. Mais il y aurait peut-être eu quelque chose de ridicule à revenir trop légèrement, après quelques années. Pour le coup, il y a deux ou trois chansons légères qu’on a enregistrées et qu’on a dégagées de l’album car elles devenaient obscènes par rapport au ton du disque et la dominante des textes écrits.

Tristan : Cela vient avec l’âge. On écrit les textes avec l’âge qu’on a.

On peut aussi raisonner à l’inverse et se dire qu’on écrit des brûlots quand on est jeunes et immatures, non ?

Tristan : C’est possible mais c’est toujours le problème des textes…disons… non pas engagés, je vais plutôt dire concernés. Cela peut très vite devenir obsolète. Quand tu es très engagé et que tu frises l’encartement, c’est dangereux. Il faut rester vigilant. Sans être démago car c’est aussi un écueil.

Vos textes ne risquent pas de devenir obsolètes avec l’actualité politique brûlante…

Tristan : Elle tombe bien. Mais tu sais, « Marée Haute », elle tombera toujours bien.

Je suis surpris de vous entendre évoquer le paysage musical actuel. La parole vous paraît donc si bridée ? En votre absence, ça s’est s’engagé dans tous les sens pour des causes et des combats, quand même.

Tristan : Oui, j’ai pas dit qu’il n’y en avait pas. Mais il y en a moins.

C’est davantage une critique que vous adressez à la bande FM, alors ?

Tristan : Il reste des gens qui ouvrent leurs gueules. C’est plutôt ce qui est visible sur les grandes ondes qui pose problème.

Eric : C’est d’ailleurs plutôt étonnant. Car sur les grandes radios, le ton s’est libéré en terme d’humeurs, notamment au niveau politique où les chroniqueurs envoient en permanence des énormes boulets sur le plan politique ou sociétal avec une liberté et un ton plus acide qu’il n’a été. Mais en musique, il y a une attente de chansons différentes.

Manu : On n’a évidemment pas la prétention d’être les seuls ou les premiers à dire les choses. Sinon, ce serait à la fois prétentieux et démago. Maintenant, le dire avec les mots de Matmatah et dans le domaine du rock, cela réduit déjà le champ.

À la différence du champ du hip-hop, par exemple.

Manu : Oui. Et encore une fois, on n’est pas les seuls. Et puis il y a l’écriture de Tristan qui est particulière. Ce genre de propos, s’ils ne sont pas incarnés, ont l’air totalement ridicules. Il fallait un fondement. Nous, les musiciens, sommes le premier public de celui qui écrit. Donc si on ne s’imagine pas tout de suite sur scène en train de défendre nous-mêmes ces textes-là, ça ne passe pas la barre. D’où l’intérêt  de passer du temps là-dessus pour voir si ça fonctionne déjà sur nous et pas seulement quand il est cuit à deux heures du mat’ en train d’hurler sur un sujet.

matmatah

« Sur les grandes radios, le ton s’est libéré, notamment au niveau politique où les chroniqueurs envoient en permanence des énormes boulets sur le plan politique avec un ton plus acide qu’il n’a été. Mais en musique, il y a une attente de chansons différentes. »

Manu, pourquoi dis-tu que la voix de Tristan est particulière ? En quoi l’est-elle ? 

Manu : C’est déjà lié à sa façon d’aborder le chant. Il ne fait pas de longues notes et ne va pas aller chercher nécessairement l’émotion en tenant une même note. C’est une affaire de goût, certains font ça de façon formidable. Et comme il fait peu de longues notes, il faut dire beaucoup de mots.

Tristan : En fait, c’est l’inverse. C’est parce que j’écris des pavés qu’il faut que je chante rapidement. [rires]

Manu : Ah voilà, j’ai enfin l’explication [rires]. C’est aussi une façon de faire sonner les mots avec un champ lexical vers lequel je ne serais pas forcément allé et qui prend du sens. C’est du 50/50 entre le chant et l’écriture. Mais en tout cas, une particularité, il en a une, ne serait-ce aussi que dans le timbre.

« Il semblerait que des gamins nous écoutent. On sait pas d’où ça vient. Sérieusement, 15/20 ans ? Mais pourquoi écouter Matmatah aujourd’hui entre 15 et 20 ans, c’est complètement ringard. »>

Par son thème (l’overdose d’informations, pour faire simple), « Overcom » n’aurait pas pu être composée sur un précédent disque. Comment se passe l’appropriation de ces réseaux sociaux pour la première fois chez Matmatah ?

Tristan : On s’est absentés même pas dix ans mais le monde a tellement changé. Evidemment, on va l’utiliser. « Overcom » parle du coté obscur de cette surconsommation. Avec ce slogan : « Comment is the new content ! » Ce flux d’informations nous rebute. L’information a perdu de sa valeur, de sa consistance. Comme cette porte-parole de Trump qui te parle de faits alternatifs. Tout a valeur d’information, sans recul, quelle que soit la source, et ce a une vitesse phénoménale. Cette dévalorisation de l’information fait qu’il n’y a plus de filtres. L’e-média et l’immédiat. Je n’ai pas encore couché les nouveaux textes sur papier mais on peut l’écrire de ces deux manières.

Manu : Avant, on n’avait peu d’info et c’était presque une parole divine. Cela ne veut pas dire qu’elle était valide. D’ailleurs, on s’est bien fait enrhumer par certains médias.

Tristan : Cela déforme une réalité. Par exemple, quand tu lis Michel Serres, il t’explique qu’il n’y a jamais eu si peu de terrorisme dans le monde qu’aujourd’hui. Contrairement à la fin du XXème siècle, où l’information était filtrée, puis synthétisée. On ne le savait pas. Ou plus tard. Il précise qu’on vit une période de paix, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire.

Mais ces réseaux sociaux, cette communication plus directe, ça permet aussi une certaines formes de retrouvailles avec votre public. A quoi ressemble-t-il aujourd’hui, selon vous ? Il doit être sacrément hétéroclite. 

Tristan : Cela a toujours été le cas. Plusieurs générations sont toujours venues nous voir. Aujourd’hui, il y a une nouvelle génération, ça ne peut pas être les gamins de ceux qui nous écoutaient, c’est un peu tôt. Mais il semblerait que des gamins nous écoutent. On sait pas d’où ça vient ? Sérieusement, 15/20 ans ? Mais pourquoi écouter Matmatah aujourd’hui entre 15 et 20 ans ? C’est complètement ringard.

Eric : On passe encore dans les soirées et dans les boîtes de nuit.

Tristan : Oui, on a la chance d’avoir des « golds ».

Une chance qui peut aussi devenir un poids. A quel moment cette nostalgie de votre public devient envahissante ? Comme Noir Désir ou Louise Attaque, avez-vous parfois été tenté de faire le ménage dans la setlist en virant certains tubes ?

Tristan : En fait, c’est le processus contraire. On est conscient que les salles se sont remplies avant même qu’on annonce un nouvel album. Donc on est assez lucides sur le fait que les gens n’attendent pas de nouveaux morceaux. On va donc même rejouer des morceaux qu’on avait arrêté de faire. Il ne faut pas se leurrer, on est aussi là pour faire plaisir au public. Il faut doser tout ça. On a fait une sélection mais pas le ménage. On a plutôt cherché à déterrer, en fait.

Eric : On avait eu une discussion à ce sujet avec Hubert-Félix Thiéfaine. Il nous avait dit : « Une chanson, à partir du moment où elle est écrite, appartient au public. Si le public la réclame, qui êtes-vous pour l’enlever de votre setlist ?  » Il nous avait donné l’exemple de « La fille du coupeur de joints » ou Noir Désir qui avait viré des titres. Idem pour Louise Attaque. Une fois, par contre, on a viré « Lambé An Dro » d’une tournée d’été. Mais comme ça nous faisait plaisir de voir le public réagir, on l’a réintégré.

Dans ce que vous dites, n’y a-t-il pas un risque, pour le statut d’artiste, qu’une offre ne fasse finalement que répondre à une demande ? 

Eric : On reste libre de les jouer ou non. Mais à partir du moment où on est toujours en accord avec le propos.

Tristan : Qu’est-ce qui nous empêche de les faire ? Bon, on va pas jouer « Les Moutons » non plus, hein…

Crédit photo : Christian Geisselmann
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2 commentaires

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Tania 07.03.2017

Haha le petit pique pour les moutons.

On les a espéré « Les moutons » à l’Olympia. J’espère que vous la jouerez en festival ! ça s’y prête bien :)

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Camille 07.03.2017

Quoi ??? Pas les moutons ?? RDV aux Vieilles Charrues !

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