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Manu Le Malin : « Mettre des disques, ça a fini par me rendre sociable »

Il est un pan de l’histoire de la techno à lui tout seul. Grande gueule mais petit cœur tendre, Manu Le Malin (aka The Driver) trimbale son corps tatoué sur les scènes du monde entier depuis plus de 25 ans. Un parcours passionnant, débuté dans les afters douteux, qui l’a mené dans les plus belles fêtes techno d’Europe et d’ailleurs. Entretien avec cet artiste entier et attachant, à Aubervilliers, chez lui, en compagnie de Baggie, son chat (diminutif de Bagheera du livre de la jungle).

Avec Laurent Garnier, il est l’autre producteur français qui nous fascine depuis toujours. D’abord, il y a l’artiste, le godfather of hardcore made in France, celui qui turbine dans toutes les raves depuis un quart de siècle, avec une intégrité inchangée à ce jour. Ensuite, il y a le passionné, qui connaît ses vinyls sur le bout des doigts, sans parfois savoir qui est l’artiste caché derrière. Enfin, il y a l’homme : un grand introverti qui a décidé d’aller à la rencontre des gens via le hardcore, pour leur parler avec les platines et s’ouvrir au monde. La galaxie d’Emmanuel Dauchez est un endroit incroyable, peuplé de ses petits démons habillés de noir mais à l’âme terriblement romantique. On lui ouvre les guillemets.

Tribal No Limit

« (Grattage de tête) Ma toute première soirée officielle avec mon nom écrit sur un flyer, c’est le 7 novembre 1992 au Bourget. Ça s’appelait Tribal No Limit, et j’ai choisi mon nom de scène à ce moment-là. La soirée était organisée par BMC, un motoclub de Toulouse (le gérant était fan), qui a commencé à faire des soirées sur Paris puis des raves. Ça se passait avec Liza N’Eliaz, Laurent Brainwasher, J. Rob de Toulouse et Armand de Paris. Je venais de découvrir les raves parties complètement par hasard, sept mois avant. Mes potes m’emmènent dans une fête techno, ça se passe à Paris, avec des gens de tous horizons : des tranceux, des bad boys, des hippies, quelques racailles. Ce mélange m’a plu.

Je suis rentré chez moi, j’ai commencé à mixer avec une platine vinyl sans pitch et des cassettes. J’habitais dans une piaule de 9m² avec ma copine, tous les week-ends on allait en teuf, je me baladais d’after en after avec ma pochette de disques. Je jouais transcore, cette espèce de son allemand au tempo assez rapide mais mélodique.

La claque d’Utrecht

Le vrai déclic ‘rave’, c’est une fête à Utrecht, en Hollande. La Thunderdome, en 1993. Et là, la tarte. Environ 30.000 personnes, toutes habillées pareil, en mode gabber : le complet jogging large, un peu satiné et aux couleurs flashy, des lunettes rondes, roses, rouges et vertes, le crâne rasé, des grandes queues de cheval façon joueur de foot des 80’s, et à fond de speed, avec un pas de danse ouf. Certaines personnes trouvaient ça un peu trop uniformisé, mais moi j’ai vraiment pris une énorme claque. Joey Beltram, CJ Bolland, puis les gros bras du hardcore hollandais : Dano, The Prophet, PCP.

En plein milieu de la salle, tu as un manège énorme avec une pieuvre et 100 kilos de son derrière. A l’after qui a suivi à Amsterdam, j’ai croisé les mêmes gens. Je suis revenu à Paris, j’ai dévalisé les disquaires et changé tout mon bac. 

Du rock steady à la techno

Je ne me suis jamais considéré comme un pionnier. A l’époque il y a déjà du monde en place : Laurent Ho, Liza, Jérôme Pacman, la scène trans goa… La culture dont on parle est née avec ces gens-là. Sauf que personne n’en parlait, à part un fanzine ou deux. Moi j’arrive du rock steady, du punk, de la soul, de la oï. J’ai tout à découvrir. Ils m’ont tout appris musicalement. En me plongeant là-dedans, j’ai aussi zappé toute la scène grunge-metal de l’époque que j’écoute aujourd’hui : Pearl Jam, Rage Against The Machine, Korn, etc. J’écoutais de la techno sept sur sept. Je vivais techno, je faisais que ça.

Lundis difficiles

Quand je suis devenu DJ, je ne comprenais même pas le fait que ce soit un métier. A 14 ans, je passais Madonna, les Specials et U2 dans une boîte pour des mômes le dimanche après-midi, pour moi ça s’arrêtait là. Après, j’ai compris que c’était un peu plus complexe. A mes débuts, je me trimbalais avec ma petite sacoche de disques, je faisais le con et je me déboîtais avec mes potes toute la nuit, et au petit matin, je passais des disques. A l’époque, j’étais sauvage, je ne décoinçais pas un mot. Mettre des disques, ça a permis de me débloquer aussi, d’avoir des sourires, de me rendre sociable. Je faisais que ça, tous les week-ends. Je bossais en restauration la semaine, mais ça n’a pas duré. Les lundis, je n’étais plus capable. Donc j’ai tout lâché, et d’after en after en after, j’ai rencontré des gens.

Bim bam boum devant 15.000 personnes

Ma première scène vraiment fat, c’est à l’Energy, à Zurich, en 1995. Je devais jouer à l’after officiel dans un club. Mais je croise l’organisateur à 3h du matin. Un DJ ne peut pas jouer car il est pas là ou a perdu ses disques, je ne sais plus. L’organisateur me demande si je suis chaud, moi je me dégonfle pas, j’y vais au taquet. C’était une grosse teuf techno/hardtrance assez mainstream, une grosse rave dans un genre de stade couvert et moi j’arrive avec mes disques hardcore. Bim bam boum devant 15.000 personnes. Le set a plu, et les quelques années suivantes j’étais en Suisse quasiment tous les week-ends.

Liza N’Eliaz

On s’est beaucoup croisés, c’est elle qui m’a fait découvrir le hardcore. J’ai un énorme respect pour elle. C’est un personnage. Dix ans après [elle est décédée en 2001, NDLR], il reste des mix sur Youtube, des CD, quelques vinyls, mais ce qui est malheureux, c’est qu’elle a disparu dans l’anonymat le plus complet, ça a été assez trash. Autour de nous, il y a eu des guéguerres de clans, pas très intéressantes. Moi j’ai débarqué là-dedans comme un chien dans un jeu de quilles, il y avait déjà un etablishment en place dans la maison hardcore. Bref, je préfère parler de l’artiste. Elle a marqué toute une génération de hardcoreux. Pour les 20 ans d’Astropolis cette année, j’ai monté un tribute en invitant des artistes qui ont collaboré avec elle, et pour certains de manière très proche.

Touffe rousse

J’ai rencontré Torgull dans une fête où je mixais. Il est là, devant. Je repère un mec qui n’a pas un look comme les autres. Une grosse touffe rousse sur la tête,toute frisotée, avec une coupe genre Tahiti Bob des Simpsons mais en mode viking, avec une bonne gueule. Il danse toute la nuit, les poings en l’air, en gueulant. On se rencontre, on ne se quitte plus. Bref… Mon meilleur ami. Il finit par me rejoindre à Courbevoie. A côté de l’hôtel de mon père, où je loue le fameux 9 m²,  il y a un magasin abandonné, et un grand espace côté cour. On casse la porte et il en fait son appart. Le jardin sera notre lieu d’after, caché par des bâtiments. Le bloc 46 (au 46, rue de Belfort) est né.

On fait un couple : lui, c’est le technicien, il m’apprend les ordis. Moi, c’est les platines. On se complète assez bien. Lui est un peu moins barjo, il gère le couple. Je ne serai pas allé au bout de pas mal de choses sans lui. Ça fait quinze ans, tout ça.

manu-le-malin

« Alien, mais surtout l’œuvre globale de HR Giger me collent toujours au mur. C’est comme ça. »

Palindrome

A la base, ce n’est pas mon projet. C’est Torgull et Aphasia qui ont lancé tout ça [l’unique album du groupe, « Rions Noir », est sorti en 2004, NDLR]. Depuis toujours, avec Torgull, on voulait faire un truc instruments – machines, et à chaque fois qu’on en parlait, on se disait que je serai le chanteur. Ça mélangeait le rêve de gosse où tu t’imagines frontman de groupe. La musique vient donc d’eux. Moi, je me mets sur le projet après avoir pris quelques cours de chant, et j’écris les textes. On fait 20 dates pour la sortie de l’album. J’ai vécu cette tournée comme des dates que je fais seul : tout à fond, tout le temps. Très vite, ça part un peu en couilles. On fait les cons, on se prend la tête, je me plante dans les paroles. Je leur ai fait la misère, quand même. Mais j’ai pas fait exprès (sourire). Rave’n’rolla attitude ! Ils ont voulu enchaîner sur un deuxième album, mais ça m’a pas plu. J’ai tout donné sur le premier.

D’Evil Dead à Alien

Les ambiances dark comme celles d’Alien m’ont toujours fasciné. Quand le film est sorti il y a 35 ans, mon père m’a emmené le voir au cinéma. J’avais 8 ans, je sais même pas comment il m’a fait rentrer dans le cinéma. Je sais pas si ça a changé quelque chose dans mon inconscient. Pour la petite histoire, à 10 ans je suis parti vivre à Saint-Tropez, mon père avait un hôtel et moi j’avais ma piaule. Le veilleur de nuit gérait le système vidéo du bâtiment depuis son bureau. Sur les télés dans les chambres, on recevait le canal qu’il regardait. J’avais le choix entre ses films de cul ou ses films d’horreur. Du coup, à cet âge-là, je me suis fait « Evil Dead », Cannibal Hollocaust », « L’Exorciste », tout ça en pleine nuit. Du coup je ne pouvais plus dormir sans lumière. D’ailleurs, je ne dormais plus. Je me suis fais peur. Mais j’adorais ça.

Je tombe dans le trip Biomekanik de HR Giger, le papa d’Alien, un peu grâce à tout ça. J’achète les bouquins, les films, tout ce qui traîne. On nomme la scène hardcore d’Astropolis « Mekanik » à cause de ça, et de la présence de Bénalo, sculpteur sur métal et plasticien. Ses œuvres ont servi à illustrer les deux premiers volumes de Biomechanik, sorties en collaboration avec F-Com. Un jour, Giger vient à Paris pour dédicacer son dernier livre à la librairie Arkham. J’y suis, comme un dingue. Je veux lui offrir mon disque. Son agent français arrive, m’accompagne et me demande de rester après la session pour rencontrer Giger. Je suis terrorisé. Je suis pas très impressionnable en général, sauf avec quelques idoles comme lui. J’arrive, il comprend pas tout de suite pourquoi je lui donne un CD intitulé Biomechanik. Je lui montre mes côtes tatouées qui, à ce moment-là, sont en work in progress. Il les prend en photo. J’arrive pas à décrocher un mot.

Pâquerettes, papillons et petit oiseau

Après Palindrome, je suis dans une sale période : je suis lessivé, je sombre un peu dans le jeu où je crame tout mon argent. S’ajoutent à ça les problèmes perso, les excès de drogue et d’alcool, bref, je suis à la rue. Mon ami Antoine Kraft, qui s’occupe de moi, voit que je fous rien, et me pousse à faire le troisième volume de Biomechanik, et à aller filmer un set live au musée de Giger (à Gruyère, en Suisse) pour boucler le dernier chapitre de Biomechanik et en faire un DVD… Je pense qu’il plane complet. Deux rendez-vous plus tard avec les agents de Giger, ils nous autorisent à y aller.

Je suis à bloc, quelques heures avant de commencer, je modifie mon set, je rechange tout plusieurs fois. On s’installe dans le bar du musée. C’est assez rude, j’ai à peine dormi, il est 9h du mat’, je suis déjà à la vodka. Et avec onze personnes pour caméras, lights, son etc, je suis assez tendu… Mais ce lieu est magique, je suis dans le ventre de la bête. Une heure cinquante plus tard, c’est dans la boîte.  La beauté des œuvres de Giger m’a toujours sidéré. Je ne suis sans doute pas très branché pâquerettes et papillons, j’aime les trucs dark. Bon d’accord, un oiseau qui tombe du nid peut me faire parfois pleurer (rires). Mais Alien aussi. Cette créature, mais surtout l’œuvre globale de HR Giger me collent toujours au mur. C’est comme ça.

« Tu vas voir, Electric Rescue va virer hardcore »

En 2011, nouveaux doutes. Je veux tout arrêter, ras-le-bol de la musique. Je suis un peu tendu, j’ai pas envie de grand chose. Pourtant, je continue à faire des sets le week-end, et au bout de 10 minutes, je m’éclate. Mais j’ai l’impression que mon temps est un peu passé. A côté de ça, je prends de plus en plus de plaisir à jouer autre chose que du hardcore. Je joue techno, sous mon pseudo The Driver que j’ai créé dans les années 2000 pour éviter les confusions. Les gens veulent du hardcore, ils vont voir Manu Le Malin. Ils veulent de la techno, c’est The Driver  J’ai aussi la chance de bien accrocher à la nouvelle période qui s’ouvre pour la techno. Je me remets à mixer dans des plus petites fêtes, ça me permet de raccrocher avec d’autres gens et de sortir de l’univers hardcore. Le côté rave, je l’ai retrouvé avec mon petit Antoine [Electric Rescue, NDLR]. Tout ça s’est fait grâce à Astropolis. Gildas [le fondateur du festival] voulait nous réunir derrière les platines depuis 2012, et essayer de nous faire travailler ensemble sur du long terme. Il m’a attaqué de front, j’ai finalement accepté l’année dernière, on a clôturé le festival en back to back. C’était vraiment de l’impro, l’un s’est tout de suite glissé entre les disques de l’autre.

Humainement et musicalement on se complète bien, c’est une belle relation [les deux compères, désormais réunis sous le nom de W.LV.S – pour Wolves – ont sorti leur premier EP commun en début d’année]. On a encore joué le week-end dernier ensemble, à un moment j’ai fait une petite pause. Je reviens sur scène, Antoine avait balancé un titre de The Hacker avec un énorme kick. Tu vas voir, il va virer hardcore ! (rires) »

Photo : Nico Le Men

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2 commentaires

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jose to loose facebook : theoreme revelation 16.06.2017

aie aie tous ceux qui on vue liza leny manu ho (soirée light ) nightmare1 (le chapitre) un flyer je top du top hellrazor en A4 .nightmare2 (karting toulouse) on danser ecouter moi j ai apris comme des dizaines devant les tables on ne quittez pas les yeux des mains les doigts les skuds le pitch, on compter on Apprener . merci a ces djays et d autres dave c . yves d …. quelque 25 et quelque anne apres je mixx cold wave post punk minimal wave avec fever . ces djays m ont donner confiance et humilité je connais mes limites vers le meilleurs (l electro pop) et mes limites dans les domaines de la tekno house harcore hardtech ou je ne m aventure pas car je ne suis pas bon. ils m ont appris le respect la cultures la reconnaisssnace l humilite la technique mais aussi la subversivite la derision la fete le partage
merci a vous toute et tous dejay chapeau bas

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