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Ma madeleine de Proust #14 : Rodolphe Burger

Les madeleines de Proust. Ces petits actes, odeurs, mélodies et sensations qui, brutalement, font resurgir de notre mémoire de lointains souvenirs, souvent chargés d’émotion. Dans cette série d’articles, nous proposons à quelques uns des artistes que nous soutenons de rassembler ces morceaux qui constituent leurs madeleines de Proust et de nous raconter le souvenir qui y reste étroitement lié. Dans ce quatorzième épisode, on ouvre les guillemets à Rodolphe Burger qui nous parle sans fard de ses premiers concerts et de son envie de chanter grâce à « Hey Baby » d’un petit chanteur émergent connu sous le nom de Jimi Hendrix.

Rodolphe Burger :

« Si je dois dater le moment où des morceaux ont pénétré mon oreille pour ne plus jamais en sortir, c’est incontestablement les années 1967 et 1968 qui s’imposent. Tous les vers d’oreille qui ont colonisé ma petite cervelle d’enfant de 10 ans sont devenus aujourd’hui autant de « madeleines » (des biscottes en fait) de Proust, et si je commence à les lister, je ne ferai rien d’autre que réciter la playlist de ma génération. Des albums entiers y figureraient non moins que des chansons, et bien des morceaux venus déjà d’une époque antérieure, celle de la naissance du rock (que fantasmatiquement j’identifie à mon année de naissance, 1957). On y trouverait After Math des Stones en entier, ainsi que le double blanc des Beatles (jamais compris pourquoi il fallait choisir entre les 2). Mais aussi les premiers Floyd, Otis Redding, les Kinks, et si l’on parle morceaux, des dizaines et des dizaines de petites biscottes irrésistibles. Il m’est arrivé, comme à beaucoup, de les « reprendre », c’est ainsi que l’on exerce ses admirations et que l’on apprend à s’en déprendre.

jimi

Mais si je dois choisir un morceau, un son, ayant valeur de super-madeleine, une « haunting melody » de rang supérieur, c’est « Hey Baby » de Jimi Hendrix, sans question (ohne Frage, comme disent les allemands) que je doive mentionner. Ce morceau a pour moi le caractère d’une fatalité. C’est avec « Hey Baby » que ma « carrière » de chanteur a commencé, pour s’interrompre aussitôt. J’avais 12 ans. C’est en essayant de chanter « Hey Baby » que je me suis évanoui sur scène, lors d’un mémorable ème concert donné par mon groupe de l’époque, au Collège Technique de Sainte-Marie-Aux-Mines. « Hey Baby, where are you coming from? » : pourquoi ai-je piqué une syncope, tout de suite après cette première phrase ? Je ne le saurai jamais. Mais ce fut fatal. Le trio est vite redevenu instrumental, et je ne pensais pas chanter un jour à nouveau.

Il se trouve qu’en 1980, et contre toute attente, je me suis remis à chanter. Je m’y suis mis, devrais-je plutôt dire, puisque ma première tentative fut le fiasco que je viens de décrire. Je me devais donc de la chanter un jour, « pour de vrai », cette chanson de Hendrix, chère à mon souvenir. Elle figure sur l’album Meteor Show, mon deuxième album solo, dans une version « live en studio » enregistrée avec Doctor.L, une nuit de 1997.

Fatalité à nouveau : la collaboration avec Doctor.L (Liam Farrell) s’est scellée lors de cette séance. Nous avions déjà pratiqué une sorte de ping pong musical, à l’occasion de la réalisation de « Egal Zéro », une chanson tract anti-FN. À l’intersection de nos discothèques respectives, il y avait Jimi Hendrix, et à ma guitare sur « Egal Zero », Liam avait répondu par quelques scratches de Hendrix. Suite à cette session prémonitoire, j’ai pensé que Liam était peut-être le partenaire que je recherchais pour la nouvelle aventure sonore et musicale que je souhaitais entreprendre à ce moment-là. Je lui ai donc proposé, en guise de crash test, de venir enregistrer chez lui une version de (vous me voyez venir) « Hey Baby » de Hendrix. Non seulement je ne me suis pas évanoui cette nuit-là, mais en repartant au petit matin avec cette version, je savais que j’étais peut-être sur le chemin de mon nouvel album.

Rodolphe

C’est elle, inchangée, qui figure sur Meteor Show. Deux autres reprises, que je veux croire tout aussi « futuristes », se sont ajoutées à la playlist : « Play with fire » des Stones, et « Moonshiner » de Dylan. Une certaine boucle était bouclée, les madeleines honorées et pulvérisées à la fois, comme il se doit. Je m’empresse de dire que « Hey Baby » n’est pas mon « morceau préféré » de Hendrix. Mais il est particulièrement fascinant. D’abord, Hendrix semblait l’aimer beaucoup. Il en existe de nombreuses versions live, et elles sont toutes étonnamment différentes les unes des autres.

Si l’on veut s’attaquer à l’exercice de la reprise, on s’expose à une expérience déconcertante. Si l’on ne se contente pas de la version studio (de Rainbow Bridge), vraiment pas la meilleure, et que l’on commence à écouter toutes les variantes, on est très vite égaré. Et on n’est pas les seuls : très fréquemment, les musiciens de Hendrix se sont trouvés largués en plein vol, visiblement incapables de suivre certaines de ses bifurcations harmoniques. La partie chantée du morceau est des plus simples, elle a le charme des ballades de Hendrix qu’un enfant de 12 ans peut envisager de chanter (au risque de s’évanouir) : « Little Wing », « The Wind cries Mary », même « Hey Joe » sont de cette facture. Seul le refrain comporte une bizarrerie harmonique (qui l’éloigne des progressions « standards »). Mais ce sont les intros instrumentales, (il y en a plusieurs, accolées), et la partie centrale, instrumentale et improvisée, qui sont totalement inattendues, d’une « incongruité », et d’une liberté, qui fascinent, et laissent sur place.

« Ma » version dans Meteor Show ne cherche pas un instant à être une reprise (d’ailleurs c’est impossible : quelle version vaut partition ?). Elle géométrise les parties les plus accessibles d’un morceau insaisissable en son entier, et ne renvoie qu’allusivement à ses débordements virtuoses.

Qu’est-ce qui ramenait Hendrix lui-même à ce morceau, incessamment repris, toujours, fatalement, autrement ? Quel est le secret de cette fatalité ? « Where is it coming from? » La question reste suspendue. Mais les paroles de cette love song donnent une piste. La femme à laquelle la chanson s’adresse n’est pas nommée. « Gipsy Baby » : qui est-elle, d’où vient-elle ? La réponse est du pur Jimi : « She comes from the land of the new rising sun« . C’est sa jolie théorie : les femmes sont des extra-terrestres. Et il demande : « Can I step into your world a while ? » Puis le refrain (qui bifurque) : « May I come along? » On pourrait presque traduire, façon Bashung : « Si tu t’en vas, est-ce que je peux partir aussi ? » Et vient la belle réponse : « Yes you can, yes you can, she says ! » La beauté simple de cet échange, la douceur de cette invitation, si décidée à la fois, c’est cela qui est fatal dans « Hey Baby ».

C’est cela qui fait qu’il y retourne. C’est cela qui lui inspire ces envolées, ces espagnolades en plein blues.

C’est cela, je crois, que j’ai fini par réussir à chanter à mon tour, un jour, cette fois sans défaillir. »

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3 commentaires

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Yazid Manou 01.07.2017

Bravo Rodolphe !

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Tom 27.06.2017

Pathétique…………..

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Romain 28.06.2017

Plaît-il ?

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