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L’underground marocain raconté par sa langue et ses musiques alternatives

Il n’est pas si courant de discuter avec des grandes personnes. De celles qui savent placer un coup de talon dans cette fourmilière un peu trop normée, et trop souvent inhumaine, que peut être notre société. Dans ce long format, on donne la parole à Dominique Caubet, spécialiste de l’arabe marocain mais aussi punk septuagénaire à la vitalité semble-t-il intarissable. On y parle punk rock, Rachid Taha, langues parlées et invisibilisées… Quand de la langue à la musique il n’y a qu’un pas.

Cette histoire remonte à 2017. J’entends pour la première fois parler de Dominique Caubet au détour d’une conversation sur notre documentaire réalisé sur l’enfant terrible du hardcore, Manu le Malin, et sorti en 2017. Question punk, le prince d’Aubervilliers en tient une bonne. Un producteur de documentaires pour Lardux Films, ayant vu le film (et ainsi volontiers laissé son ouïe au vestiaire le temps d’une heure de basses fréquences et d’histoire des rave parties), m’évoque alors l’histoire d’un autre personnage flamboyant, nommé Stof, qui se présenterait comme… l’un des derniers punks du Maroc. Rien que ça.

Séduit par la musicalité toute particulière de cette punchline qu’il laisse en suspension, comme un archet finissant sa course sur un violon, je me permets d’éluder ce monde caché qui s’offre à ma connaissance de journaliste borné. Quelques minutes plus tard, le mystère s’éclaircit. L’homme au béret accompagnerait depuis quelques années le tournage d’un film centré sur un passionnant homme à crête rouge, écrit et réalisé par une prof à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, âgée de 70 ans. Dominique Caubet.

Celle-ci est spécialiste de la darija, l’arabe marocain, des musiques alternatives au Maroc (punk, hip hop, metal), elle s’encanaille depuis plusieurs décennies avec les rebuts de la bonne société marocaine, et tente d’expliquer que toutes les langues se valent, du béarnais à la darija en passant par le picard ou le polonais. Qu’un « wesh ma poule  » vaut aussi bien que deux tu l’auras, en somme.

De ses écrits sur les vannes et insultes dans l’arabe marocain, de l’impact des SMS et du smartphone, de l’énorme bouillonnement musical qui règne au pays de Mohamed VI, Dominique Caubet tente de ne rien laisser au hasard. Fait d’armes notoire faisant d’elle, vous en conviendrez, le début d’une légende : elle est celle qui a traduit le brûlot « Rock the Casbah » de The Clash en arabe pour Rachid Taha, et est créditée comme la conseillère linguistique de son album culte, Tékitoi.

À l’occasion de la sortie du film Dima Punk qu’elle mène depuis plusieurs années avec Stof, on a échangé avec Dominique sur l’underground marocain, sa langue et ses musiques. À interlocutrice passionnante, interview passionnante à lire sans aucune once de modération.

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Dominique Caubet à l’exposition de Hassan Hajjaj – qui a décoré le Andy Whaloo (qui veut dire j’ai rien en darijaà), bar parisien dont le nom/jeu de mot a été imaginé par Rachid Taha. Crédit photo : Aïcha Abbouzied

ENTRETIEN :
DOMINIQUE CAUBET

Pouvez-vous vous présenter, ainsi que votre parcours professionnel ?

Je suis Dominique Caubet, Professeur émérite d’arabe maghrébin aux Langues’O (INALCO Institut National des Langues et Civilisations Orientales). Je parle plusieurs langues depuis l’enfance, l’anglais et l’espagnol d’abord et j’ai une facilité pour apprendre les langues oralement. J’ai commencé par faire des études d’anglais et j’ai eu comme professeur en première année de fac en 1966, Antoine Culioli, un linguiste passionné par la diversité des langues du monde qui m’a poussé à travailler sur des langues moins étudiées. Lors d’un séjour au Maroc, j’ai commencé à apprendre quelques expressions en arabe marocain et quand je suis arrivée en maîtrise, Culioli m’a demandé de faire des enquêtes sur l’arabe marocain, alors que j’étais au départ inscrite en anglais…. Les choses se sont enchaînées : un mémoire, puis une thèse de 3ème cycle en 1976 et je n’ai plus jamais arrêté de travailler sur le marocain…

J’avais été nommée assistante en anglais à l’Université de Besançon et tout en enseignant la linguistique anglaise, je préparais mes thèses (3ème cycle, puis thèse d’état qui est une grammaire de l’arabe marocain) sur le marocain… Ça a duré 15 ans… et ce n’est que quand j’ai eu soutenu ma thèse d’état en 1989, que la chance veuille que le Professeur d’arabe maghrébin décide de prendre sa retraite. J’ai candidaté et j’ai été nommée sur le poste en 1990. Avec Salem Chaker, le Professeur de Berbère, nous avons mis en place un séminaire commun assez inédit, puis une équipe de recherche portant sur le Maghreb. Nous avons aussi créé des diplômes à l’INALCO qui n’existaient pas encore, licence et maîtrise d’arabe maghrébin et de berbère qui menaient ensuite au doctorat.

Vous êtes spécialisée dans la linguistique de l’arabe maghrébin et êtes autrice d’une grammaire de l’arabe populaire marocain. Qu’est-ce qui vous a dirigé dans cette voie ? Qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement dans cette discipline ?

Je suis passionnée par les langues et leur fonctionnement. J’ai acquis l’anglais puis l’espagnol quand j’étais enfant, en jouant et en échangeant avec des enfants de mon âge. Il n’y a pas de meilleure méthode à mon avis. Quand on apprend d’autres langues, à prononcer des sons différents suffisamment jeune, on peut plus facilement acquérir des sons nouveaux toute sa vie. J’ai appris la darija quand j’avais un peu plus de vingt ans, en parlant avec des jeunes Marocains de mon âge. Même quand je ne connais pas une langue, j’aime bien écouter les gens parler et me laisser bercer par l’intonation, essayer de retenir des particules, des exclamations, puis tenter de les replacer dans le bon contexte. J’essaie de comprendre comment les verbes se conjuguent, comment une phrase se construit. En fait, en apprenant de cette façon, on fait déjà une forme d’analyse linguistique.

Mon maître, Antoine Culioli disait que la linguistique a pour objet « l’étude de l’activité de langage à travers la diversité des langues naturelles ». Le facteur humain, les relations entre locuteurs jouent un rôle essentiel ; parler n’est pas que combiner des éléments (verbe, sujet, complément ou sujet, verbe, complément, selon le type de langue…). Un énoncé variera selon une attitude, ce qu’on attend de l’autre ou en quels termes on est avec lui. Des petites particules qu’on appelle « énonciatives » en sont souvent le marqueur et ça me passionne. J’ai fait plusieurs articles sur des particules en marocain et aussi, un entretien pour le site SURL sur une particule qui vient de l’algérien et est devenue française : wesh, comme dans « Wesh ma poule ! »

Et, puisqu’on en parle, je m’intéresse aussi au mélange des langues que parlent certains bilingues, par exemple darija-français au Maghreb. Quand on a deux ou trois langues en permanence dans la tête, ça se mélange parfois accidentellement, mais on peut aussi le faire volontairement et le parler couramment. On prend un verbe français et on le conjugue en darija : souffrir peut se conjuguer : souffr-it (j’ai souffert), souffr-a (il a souffert), kaysouffr-iw (ils souffrent)… Mélanger donne immédiatement un sentiment d’appartenance et une complicité entre ceux qui le pratiquent.

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Façade de l’INALCO. Crédit photo : DR

Qu’est-ce que la darija ?

La darija, c’est l’arabe marocain, la langue maternelle de plus de 60% des Marocains et pour ceux dont la langue maternelle est le berbère, maintenant appelé l’amazigh, c’est une langue seconde. En fait la darija est à la fois langue de la maison et langue véhiculaire, qui unit tous les Marocains quelle que soit leur langue première, qu’ils ont en partage, qui permet de se reconnaître dès la première syllabe. A partir de 2005-2006, elle a été convoquée publiquement dans la presse, dans des éditos d’hebdomadaires comme Telquel ou Le Journal, comme l’un des éléments essentiels d’une nouvelle identité marocaine plurielle, qui se dit africaine, amazighe, arabe aussi, mais d’abord marocaine. Le discours officiel de la classe politique ne voyait auparavant la Maroc que comme un pays monolithe, arabe et musulman. Ces débats ont eu un tel impact que cette pluralité a été inscrite dans le préambule de la nouvelle constitution marocaine de juillet 2011 : « État musulman souverain, attaché à son unité nationale et à son intégrité territoriale, le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen. »

Vous publiez vos travaux sur le site Academia, notamment sur les questions de la modernisation de la langue arabe, l’intrusion des téléphones et des SMS dans l’arabe marocain, les insultes et les vannes, la musique, etc. L’arabe marocain est-il en constante évolution ces dernières décennies ?

Je republie la plupart de mes articles en ligne pour qu’ils soient accessibles. Les articles auxquels vous faites références ne portent pas tant sur la modernisation de la langue arabe que sur le rôle qu’ont pu jouer les nouvelles technologies dans le passage à l’écrit à partir de claviers et d’écrans (téléphones ou ordinateurs). J’ai travaillé presque en direct sur ces phénomènes tellement ça m’a passionnée.

Les SMS ont été introduits au Maroc en 2001 et j’ai commencé à travailler sur les premiers pas de ce passage à l’écrit en 2002. A l’époque les claviers de téléphones ou d’ordinateurs n’existaient qu’en graphie latine. C’était surtout à partir des premiers téléphones portables ou des cybercafés à l’époque. On a donc commencé à écrire la darija en graphie latine, comme dans les autres pays arabes, sans préjugé idéologique sur le choix de la graphie, mais parce que c’était ce dont on disposait !! Avec les smartphones depuis 5 ans, on écrit de plus en plus la darija en graphie arabe, mais les deux subsistent sans aucun jugement de valeur…

J’ai également eu la chance de rencontrer en 2005 les artistes d’une nouvelle scène musicale underground qui commençait à émerger autour du Festival de musiques alternatives, L’Boulevard des Jeunes Musiciens (avec le ‘R’ roulé !!!). Je les ai connus juste après une affaire qui m’avait marquée en 2003, l’arrestation et le procès pour satanisme de 14 musiciens de metal. Une mobilisation sans précédent s’est produite et ils ont été relaxés. Beaucoup de choses ont changé au Maroc après cette affaire et les attentats suicide de 14 kamikazes qui ont eu lieu le 16 mai de la même année. 2003 a été une année charnière pour le pays.

La darija n’a aucune existence officielle et ce qui a surtout changé est son statut dans la société civile. La darija a doucement commencé à apparaître sur la place publique, dans les médias, dans la publicité, y compris dans la presse écrite.

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L’Boulevard des Jeunes Musiciens. Crédit photo : Chadi Ilias

De la langue à la culture, il n’y a qu’un pas ? Votre intérêt pour les langues vous a-t-il naturellement menée à vous intéresser aux cultures alternatives, et à la musique notamment ?

Dans mon cas, oui, ce n’est pas le cas de tous. Mon intérêt pour les langues m’a amenée à m’orienter d’abord vers la sociolinguistique, l’étude de la langue dans sa société. Et comme le milieu que je fréquentais à partir de 2004 à Casablanca, était celui de la culture urbaine alternative, c’est sur eux que j’ai travaillé, musiques underground (metal, punk, hip hop), street art, lieux de la ville investis et détournés par eux…

Peu de chercheurs s’intéressaient à cette nouvelle scène au début (je parle de 2005-2007) et ma connaissance du milieu des musiciens m’a permis d’avoir une vision de l’intérieur et d’être moi-même adoptée par ce milieu malgré la différence d’âge. Ce sont mes amis, j’ai appris à parler comme eux, le parler jeune sur lequel j’ai travaillé par la suite. J’ai publié de nombreux articles et fait des communications dès 2006 -à chaud souvent ce qui n’est pas recommandé en théorie- mais qui a contribué à donner une visibilité à cette scène et au mouvement qui l’accompagnait, qui d’ailleurs, allait au-delà de la musique puisqu’on l’a comparé à la Movida espagnole. Ce mouvement a été appelé la Nayda (litt. celle qui bouge, qui se dresse). J’ai été sollicitée très tôt par des journalistes marocains d’abord, puis étrangers, pour parler de la Nayda. En 2007, j’ai également initié et écrit un film documentaire qui, on s’en aperçoit a posteriori, est le seul qui porte sur le phénomène : Casanayda ! (ça bouge à Casa !). (Casanayda ! est un film écrit par Dominique Caubet, réalisé par Farida Benlyazid et Abderrahim Mettour,
Sigma, Casablanca, 2007. Le film est en ligne en 6 parties – 1, 2, 3, 4, 5, 6 – sur YouTube).

S’intéresser à des phénomènes underground, marginaux, est plus une attitude je pense. Il a fallu les imposer aux milieux académiques, expliquer que faire un film, faire des projets de recherche sur la nouvelle scène marocaine et sa relation inédite à la darija n’était pas léger comme sujet, mais ça a intéressé les gens et c’est même devenu une discipline à part entière, les Cultural Studies… C’était passionnant d’intégrer tout ça dans les cours, les séances de séminaires, montrer Casanayda ! au lieu de faire une communication plus académique…

On peut lire dans l’une de vos publications, que depuis les années 2000, « la musique est indissociable d’un mouvement beaucoup plus global ». On parle d’un mouvement populaire ? Quel est-il ?

C’est ce dont je parlais plus haut, une movida marocaine qui a commencé vers 2003-2005, et qu’on a appelée la Nayda en 2007. C’était un moment très enthousiasmant à vivre et qu’on sent dans Casanayda ! mais on a vite compris que la comparaison avec la Movida était inadéquate parce qu’aucun changement politique n’accompagnait ce mouvement issu de la scène musicale alternative autour du Festival L’Boulevard et de la société civile. Les acteurs de ce mouvement se tenaient volontairement loin du monde politique qui avait commencé par l’ignorer. Ce qui le caractérisait était une volonté de se prendre en main et de faire bouger les choses à son niveau. C’était considéré comme un mouvement en émergence, mais à force d’être en émergence, les années ont passé et il n’a jamais tout à fait éclos.

Cette idée de mouvement a vite été récupérée pour donner du Maroc une vision de pays moderne et ouvert. Et la capacité à faire les choses par soi-même va se développer avec les réseaux sociaux surtout à partir de 2009, grâce à Facebook. C’est justement les petits frères de la Nayda qui en 2011, vont lancer sur Facebook le Mouvement du 20 Février, le printemps arabe à la marocaine. Par contre et contrairement à beaucoup d’autres pays arabes qui n’avaient pas connu leur Nayda, beaucoup des acteurs de la Nayda n’ont pas suivi le 20 février de peur de perdre les espaces de liberté récemment conquis. C’est paradoxal… D’ailleurs, c’est aussi ce qui a permis, une fois le mouvement passé, la répression, les arrestations et les longs séjours en prison de certains militants. Un rappeur Mouad l’Haqed a été arrêté, jugé trois fois et il a fait 18 mois de prison en trois ans (2011-2013) sur des accusations de droit commun. Il s’est exilé et a demandé l’asile politique en Belgique où il vit aujourd’hui (lire son histoire).

Le serrage de vis post-printemps-arabe s’est intensifié depuis 2012, jusqu’à en arriver début novembre 2019 à interdire les concerts de rap au Maroc après la publication d’un titre intitulé « 3acha Che3b » (Vive le Peuple), un des slogans des manifs du 20 février, victime de son succès fulgurant (en savoir plus). La vidéo publiée le 29 Octobre 2019 a été vue par 5 millions de personnes en trois jours. Elle compte plus de 17 millions de vues le 9 décembre 2019. L’un des trois MC, Gnawi a même été arrêté et accusé d’« insultes envers des services de la police ». Sa comparution est reportée de semaine en semaine et il a fini par être condamné en première instance à un an ferme. Le rap qu’on pensait rentré dans le rang, plus tendance trap et esthétique des clips (voir par exemple un des meilleurs groupes de rap, Shayfeen qui a réussi à sortir du Maroc dans le cadre d’une tournée du collectif Naar grâce à ce clip, et qui a fait l’objet d’un entretien pour Mouv’, Clique TV ou encore le très beau documentaire Wa drari, de Fatim Zahra Bencherki), redevient subversif pour le pouvoir avec un titre très « old school »…

Vous étiez titulaire jusque récemment de la Chaire de darija à l’Institut des Langues Orientales à Paris (INALCO). Pouvez-vous me parler du contenu de vos cours ?

Quand j’ai commencé en 1990, il n’y avait qu’un diplôme en 3 ans d’arabe maghrébin, qui était l’équivalent d’un DEUG (deux premières années de fac). J’enseignais la grammaire de l’arabe marocain dans les 3 années, le fonctionnement de la langue. J’enseignais aussi aux étudiants avancés la dialectologie comparée du Maghreb, les types de parlers. Et puis, quand nous avons créé la licence et la maîtrise, j’ai commencé à travailler en sociolinguistique et en Cultural Studies, ce qui faisait plutôt l’objet de séminaires que de cours.

Vous avez réalisé votre premier film, Dima Punk, entre 2011 et 2017, dont le personnage central est Stof, présenté comme « l’un des derniers punks » du Maroc. Il raconte un Maroc culturel à la fois en mouvement (déjà différent de celui d’il y a 10 ans) mais où il est à la fois très difficile de montrer sa différence. Pouvez-vous le présenter en quelques lignes ?

Stof se définit lui-même dans le film comme l’un des derniers punks du Maroc. Il a dit ça lors d’un tournage en 2015. Il voulait dire par là que tous les punks se trouvaient obligés de changer de vie sous les pressions de la société. Et c’est vrai qu’il est très punk dans sa vie et que ça lui joue des tours.

Je l’ai rencontré lors de l’édition 2010 de L’Boulevard. Je filmais alors pour documenter l’après Nayda ou voir ce qu’il en restait. Il est arrivé comme on le voit au début du film avec une crête rouge et des Ray Bans et il a subi avec patience les 5 fouilles pour entrer au festival. Il avait 17 ans. Après l’avoir filmé je lui ai demandé son contact… Il n’avait ni téléphone, ni mail et il m’a donné celui d’un copain qui n’a jamais répondu… Punk’s not dead hhh

Dima Punk (Film-Annonce VO STFrançais) from LARDUX FILMS on Vimeo.

Par la suite, je l’ai retrouvé lors d’un concert de metal et j’avais alors le projet de faire la suite de Casanayda ! Où en était-on 3 ou 4 ans après. Que restait-il de cette ébullition culturelle indéniable ? Je voulais suivre 3 ou 4 personnes dans la ville et constater où on était… Le film devait s’appeler Casa Revisited. Je l’ai donc filmé comme l’un des personnages et je l’ai retrouvé dans un lieu essentiel à l’époque, le Parc Yasmina, dans le Parc de la Ligue Arabe du centre-ville, où se retrouvait toute la jeunesse alternative de Casa pour respirer un peu (le lieu a été fermé en 2016 sous prétexte de réhabilitation. Il n’était toujours pas ouvert en 2019. Une autre façon d’empêcher les rassemblements des différences). On en voit quelques images dans le film et Stof qui avait quitté l’école en 2009 y passait tous ses après-midi : c’était toute sa vie de punk et il se sentait libre… Il pouvait oublier l’ennui et les pressions du quartier populaire où il vivait.

Les rushs se sont accumulés, le printemps arabe est arrivé et a changé bien des choses, le film ne s’est pas fait… J’ai continué à filmer Stof et on a beaucoup parlé, il m’a raconté ses débuts et j’ai décidé de centrer le nouveau projet de film sur lui. Je vivais à Casa à ce moment-là, j’étais sur un projet de recherche du CNRS de deux ans pour faire le film ou rédiger un ouvrage sur la scène. Beaucoup de choses sérieuses lui sont arrivées. Ce n’est vraiment pas facile de vivre différemment dans un quartier populaire. Il l’a payé cher. A la suite d’une bagarre au Parc Yasmina, il a dû s’enfuir et ne jamais plus y remettre les pieds. Son monde s’est écroulé. Il s’est retrouvé seul dans son quartier sans personne à qui parler ou avec qui partager. Un moment terrible où il a été happé par le monde de la drogue chimique, des cachets qui rendent très vite accroc et violent quand on est en manque. Il faisait toujours bonne figure chaque fois qu’on se voyait et ne laissait pas voir sa détresse. C’est cette dignité qui le caractérise. Il était toujours habillé avec classe (punk et classe !). Je ne dévoile pas la suite du film…

Que vous a apporté l’expérience audiovisuelle, par rapport à vos publications écrites, ou vos cours à l’INALCO ?

Une fois que le principe que le film était un vrai projet de recherche et un moyen de la rendre accessible au grand public, c’est devenu un moyen d’expression qui touche un public bien plus large, surtout quand il passe à la télévision marocaine. On est du coup soi-même bien plus médiatisé et c’est curieux d’être reconnu dans la rue au Maroc après des passages à la télé… Mais ça oblige à simplifier le propos sans le rendre niais… C’est une très belle expérience. Dans une démarche assez semblable, nous avons, Amine Hamma – un des pionniers de la scène métal marocaine, l’un des 14 musiciens arrêtés et jugés en 2003 –  et moi, écrit un livre qui rend hommage à la scène alternative marocaine : Jil LKlam, Poètes Urbains (aux éditons Sirocco et Senso Unico 2017 disponible en Europe). Nous avons sélectionné 29 titres que nous avons publiés et traduits et fait une histoire de la scène depuis la fin des années 90.

Étiez-vous portée sur les musiques populaires alternatives comme le punk ou le rap lorsqu’ils se sont manifestés à leurs débuts ? Ou vous y êtes-vous mise sur le tard ?

J’ai toujours aimé le rock, plutôt façon Beatles dès les années 60 où j’ai rapporté d’Angleterre les premiers 45 Tours puis tous les LP, Sgt. Pepper’s, l’album blanc, et le rock américain Chuck Berry, Little Richard, Gene Vincent, Jerry Lee Lewis, James Brown. Les groupes que j’aimais, dans le désordre, plutôt le côté British, avec quelques groupes américains : The Pretenders, Mink DeVille, The Clash, Elvis Costello, Madness, The Beat, Bronski Beat… ou Queen. J’en ai vu beaucoup en concert à Paris à l’époque. Vous imaginez donc ma surprise quand Rachid Taha -que j’avais interviewé pour un de mes livres, Les Mots du Bled et qui était devenu mon ami- m’a demandé en 2004 de traduire en algérien « Rock the Casbah » des Clash pour son album Tekitoi !!!! (j’ai traduit la plupart des textes de l’album en algérien et j’ai été créditée de « conseiller linguistique » sur l’album…) Un vrai challenge linguistique aussi… Joe Strummer était malheureusement mort un peu avant, mais lors de la tournée qui a suivi l’album j’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois Mick Jones qui montait sur scène avec Rachid pour chanter le titre, et qui disait volontiers que sa version était meilleure que celle des Clash… Je le pense aussi franchement pour l’avoir entendue des dizaines de fois en concert ! RIP Rachid Taha qui nous a quittés il y a un peu plus d’un an, mais dont l’album posthume, Je suis africain, vient de sortir après sa mort.

Pour ce qui est du metal ou du punk –ou même du rap- je suis (re)devenue fan sur le tard, au Maroc au début des années 2000, en partageant la passion de mes amis musiciens marocains qui est très contagieuse. J’ai participé à toutes les éditions de L’Boulevard de 2006 à 2017. Pour sauter du coq à l’âne, je dois dire que je suis aussi très fan de musique baroque, comme vous avez pu le constater en regardant le film Dima Punk….

Avez-vous découvert des styles musicaux modernes, exclusivement marocains ? Y a-t-il une Moroccan touch dans les musiques alternatives ?

Il y a un genre qu’on appelle ‘fusion’ au Maroc, qui serait étiquetée « world » ou « musique du monde » ici, avec un mélange ou une synthèse de musiques amplifiées et d’instruments traditionnels au Maroc, comme le guembri (basse) des Gnawas ou le ribab, violon à une corde, les qraqeb, castagnettes des Gnawas. Les lyrics sont en général en darija. Si l’on veut toucher le public populaire, il faut chanter dans leur langue. Ainsi le rap est quasiment exclusivement en darija pour pouvoir être compris. Le punk aussi est en darija, avec des groupes comme ZWM (Zlaq Wella Moot, traduction en darija de Skate or Die), Haoussa (voir un concert datant de 2016) ou Betweenatna. Pour le rock, un groupe comme Hoba Hoba Spirit1 chante presque uniquement en darija, mélangeant des percussions et des rythmes marocains aux instruments amplifiés, mais pour le metal, c’est différent. La plupart chantent en anglais, mais s’essaient généralement à la darija aussi. Il y a peu de renouvellement dans les groupes metal ces dernières années. Globalisation, certes, mais surtout glocalisation, avec une touche marocaine évidente des sons, des rythmes, de la langue et des looks…

Guimbri_player,_Marrakech

Un joueur de guembri. Crédit photo : Ahron de Leeuw

Que recherche-t-on lorsqu’on dédie sa vie à la linguistique moderne ? À quelles questions contemporaines – politiques, sociales, etc – peut-elle répondre ?

Quand on travaille sur les langues sans statut ou minorées, et qu’on explique que toutes les langues se valent linguistiquement, on peut sécuriser et valoriser les locuteurs et leur créativité parce qu’ils en ont souvent besoin, tant on leur a dit que ce qu’ils parlaient n’était pas une langue, mais un dialecte, un patois, un sabir… La valeur donnée aux langues par les institutions d’un pays a des conséquences sur l’enseignement et en quelles langues il se fait, sur les difficultés quand elles sont différentes de celles dans laquelle les gens ont grandi, ont forgé leur personnalité et s’expriment naturellement. C’est ce qui s’est passé en France quand on a éliminé de la place publique et délégitimé des langues comme l’occitan (béarnais, provençal…), le catalan, le basque, le picard ou le breton… Redonner de la valeur symbolique aux langues, permettre aux artistes de l’utiliser dans leur création, est important surtout si on peut le faire publiquement dans des ouvrages grand public, dans des films ou des interviews dans la presse ou à la télé, ou sur les réseaux sociaux…

Votre producteur vous présente comme « une jeune réalisatrice de 71 ans, carrément punk sur les bords« . Cette image vous correspond-elle ?

Hhhh, j’adore cette façon de me présenter en effet…. Jeune réalisatrice dans la mesure où j’ai fini mon premier film il y a quelques mois… Jeune aussi grâce à mon fils ou à mon cercle d’amis souvent plus jeunes que moi qui m’ont adoptée et me font confiance, que ce soit ici ou au Maroc autour de la scène underground… tendance punk dans l’âme pour casser la langue de bois, les préjugés, les bonnes consciences… un reste de mes révoltes passées en 1968…

Photo en une : L’Boulevard des Jeunes Musiciens, par Chadi Ilias

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