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Loud & Proud : « On veut rendre à la communauté queer ce qu’elle nous a donné »

Un festival de musiques, des débats, des Bmovie lesbiens, des conférences, un atelier pour apprendre à libérer son boule et un hommage à toute une communauté, c’est ce que propose Loud & Proud, l’événement queer de juillet à Paris, Nantes et Lyon. Une équipe d’activistes va donner de la voix à toutes les minorités. Après les stigmatisations et les coups reçus gratuitement, place à la fête. On a rencontré Anne Pauly et Benoît Rousseau, deux des quatre initiateurs du projet. Let’s talk about gender, baby.

Tout d’abord, pour que les gens comprennent bien, qu’est-ce que la culture queer ?

Anne : Le queer au départ c’est un mot anglais qui veut dire tordu, excentrique, déjanté, hors les marges et par extension c’est pédé et gouine : tout ce qui ne rentre pas dans la norme, au départ sexuelle, et par extension sociale. Dans les années 90, il y a eu un retournement politique de cette insulte dans le but de la vider de son sens péjoratif et en faire une arme de fierté. Et puis, c’est devenu un mouvement politique et une grille d’analyse politique qui montre comment les structures sociales de domination sont mises en place en terme de genres, de classes et de races. Globalement, c’est tout ce qui est hors normes et qui ne correspond pas. Pour plus de renseignement, je te conseille d’aller voir le site des Panthères Roses, un mouvement qui n’existe plus mais qui donnait des bonnes définitions.

Vous me faites votre CV en rapide ?

Benoît : Je travaille à la Gaîté Lyrique. Je suis conseiller artistique, donc je programme les concerts toute l’année. J’ai toujours fait attention à ce qu’il y ait toujours autant d’hommes que de femmes, que les minorités soient représentées. Ce festival est une occasion de le marquer plus formellement. On est quatre conseillers artistiques sur le projet. Anne est journaliste, féministe et gouine. Fanny Coral est directrice du label Kill The DJ, féministe, gouine et directement impliquée dans la musique et la représentation des femmes dans la musique. Et Alexandre Golma a travaillé dans l’image, l’identité visuelle.

Vous êtes impliqués dans des événements liés à la musique et la culture queer à la base ?

Anne : Moi, j’ai organisé et participé à pas mal de soirées queer dans des caves. Par exemple la Plug, il y a très longtemps, sur une péniche, La Bambaataa plus récemment, la Peanut Butler aujourd’hui. Je me suis toujours agitée pour faire des trucs. J’ai aussi été investie avec Fanny dans Gouine comme un camion. Les trois pitchs, c’est toujours : musique, gouine et féminisme.

Benoît : Fanny, quant à elle, a été la directrice artistique du Pulp pendant des années, donc elle a une vraie légitimité de bosser sur ce projet à mes yeux.

Planningtorock – Let’s Talk About Gender Baby

Comment est né le festival Loud & Proud ?

Benoît : C’est une volonté de ma part, ça faisait longtemps que je voulais faire un événement particulier à la Gaîté. Je travaille dans la musique depuis 15 ans, je suis gay et je me suis jamais complètement senti à ma place dans les festival de musique où t’es souvent avec des mecs blancs hétéros. Quand tu regardes la programmation des festivals en France, c’est une très grande majorité de mecs blancs hétéros, que ce soit sur scène, dans le public et dans l’organisation. Dans les directeurs de festivals ou même de SMAC, y’a pas une ou deux femmes qui sont directrices. A un moment on a envie de taper du poing sur la table. On est en 2015. Dans des milieux où tu as l’impression que dans la musique, on est plus de gauche, on est plus ouvert. Ben c’est souvent qu’un trompe-l’œil.

Anne : Et puis, les femmes sont pas compétentes, elles ne savent pas se servir des machines, tu sais bien. Tu ne peux pas leur faire confiance. Et puis, femme varie…

[De l’expression ‘Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie’ qui signifie ‘Il ne faut pas faire confiance aux femmes, car elles changent souvent d’avis’. Pour info, ce proverbe de beauf vient de François 1er qui, vers 1520, a écrit ces vers avec un couteau sur les vitraux de Chambord, soit le premier graff monarchique (peut-être en écho aux graffs anarchiques). François 1er ne comprenait pas ses deux principales maîtresses Mme de Châteaubriant et la duchesse d’Etampes. Ce qui ne l’empêchait pas régulièrement de s’infiltrer dans les maisons bourgeoises, les chaumières et les châteaux lors de ses divers voyages].

Femme

Benoît : Et puis pour tout te dire, on en a tellement chié avec leurs conneries de Manif pour tous que c’était le moment de s’amuser et de relâcher la pression et de prendre le pouvoir à notre tour.

Anne : Ils ont tellement occupé l’espace médiatique que c’était une manière de l’occuper. C’est aussi une manière de donner un événement positif et festif par rapport à tout ça, qui redonne un peu du cœur à l’ouvrage. Parce qu’on est épuisés. Les gens qui ont défendu le PACS à l’époque, la génération d’avant nous, ils en ont pris plein la gueule. Nous, on pensait qu’on avait voté socialiste et que c’était super. C’est surtout que pendant 6 mois à la radio, il y avait des gens, de préférence des psychiatres, des curés, de préférence des hommes de plus de 60 ans qui disaient qu’on était des zoophiles, des malades mentaux. Tu crois que tu as une place dans la société et en fait non, t’es anormal. Ça a été très dur pour nous tous. Et c’est pas terminé, les trans ont toujours pas de droits, la PMA a été enterrée, la GPA on n’en parle même pas, c’est interdit en France pour l’instant. On nous a dit ‘vous avez le mariage, vous êtes contents, vous n’avez qu’à fermer vos gueules.’

Est-ce que tous les artistes de la programmation sont queer ?

Anne : Dans l’intitulé de la demande de booking, c’était très clair.

Benoît : Il n’y avait pas d’ambiguïté possible. A priori oui, ils sont tous queer, tous ces gens qui sont sortis du placard. A quelques exceptions près. C’est que des gens dont la queerness fait partie intégrante de leur création.

Anne : Qui ont choisi de le montrer. Ma queerness fait partie de ma création, ça ne fait pas que partie de ma vie privée.

Cette façon de communiquer sans ambiguïté avec les artistes, les labels, les managements, vous a attiré quelques difficultés pour boucler votre prog ? Et à l’inverse des facilités ?

Benoît : Ça n’a pas été facile parce que quand on suit le circuit traditionnel du booking des artistes en France, tu parles à un agent français qui parle à un agent anglais qui parle à un manager qui parle à un artiste. Quand on a réussi à contacter les artistes directement, on n’a pas eu de problèmes. Quand tu parles à un manager français qui n’imagine même pas comment il va le retranscrire à un anglais qui lui même ne comprend pas… Bref, il y a eu des artistes qu’on n’a pas eu à cause de ça. Tout de suite, le message est brouillé. Il y a eu des réactions du type ‘ah non, je veux que notre artiste soit grand public, c’est le ghettoïser que de le faire jouer dans un festival comme ça. C’est segmentant, c’est pas ouvert’. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que c’est tout l’inverse. Pour ces artistes-là, c’est aussi important de rendre à leur communauté ce que leur communauté leur a apporté. Un artiste comme Perfume Genius, c’est important pour lui de jouer dans ce genre de festival.

Loud

Anne : Quelqu’un comme Planningtorock aussi. Qui a quand même composé un album qui s’appelle Let’s talk about gender baby.

Benoît : On a un artiste qui s’appelle Oni Ayhun qui joue le samedi soir, c’est un des deux membres de The Knife. Ce mec-là n’a pas joué sous son nom propre depuis 4, 5 ans. On lui a offert un nombre de plans DJ et live à Paris, au Grand Palais, des trucs sur-bien payés qu’il a toujours refusés. Par contre, un festival queer – parce que The Knife, c’est des activistes – il a dit oui tout de suite. On a donc les deux cas extrêmes.

Il n’y a aucun échange direct avec la Mairie autour de ce projet ?

Benoît : Non, on a une liberté totale. C’est une vraie volonté du directeur de la Gaîté de soutenir ce projet comme il peut en soutenir d’autres toute l’année et de mettre à disposition des moyens humains et financiers.

Est-ce que la Mairie de Paris a beaucoup œuvré pour le mouvement queer ces vingt dernière années ?

Anne : Je sais pas, il faut regarder les archives. Delanoë il est pédé, et Hidalgo est pro-gay. Oui, Paris est gay, mais bon, on ne peut pas dire qu’ils l’ont ouvert par la suite. C’est des socialistes, ils font le consensus.

Paris a une histoire particulière avec la culture queer, notamment via la scène électronique avec beaucoup d’activistes. Vous avez des exemples de villes dans le monde…

Anne : … Comme plaques tournantes du queer ? (Rires)

Perfume Genius – Queen

Plutôt qui comptent de très nombreux activistes, notamment dans les musiques actus.

Benoît : New-York, évidemment, c’est la Mecque de la musique et la culture queer.

Anne : Il y a aussi Austin, au Texas.

Benoît : Oui où il y a un festival qui s’appelle Stargayzer, dont je me suis un peu inspiré au départ pour monter Loud & Proud. C’est un festival sur 3 jours, 5 scènes, que des groupes queer pour la plupart nord-américains. Un ville comme Portland aussi. C’est vrai que c’est très anglo-saxon.

Anne : Il y a la ville d’Olympia dans l’Etat de Washington qui accueille Riot grrrl [mouvement musical et politique féministe – plutôt punk et rock – présent surtout à Portland et Olympia / NdlR].

Benoît : Mais oui, c’est principalement aux Etats-Unis. C’est là-bas que la scène musicale queer a été la plus intéressante.

Anne : C’est aussi parce qu’aux Etats-Unis, le communautaire, c’est pas un problème, ça ne va pas dissoudre la République comme ici. Les mouvements gay sont partis de là-bas, 1969, Stonewall Inn [bar de New York, symbole des émeutes de Stonewall en 1969 qui sont le point de départ du mouvement des droits civiques pour les homosexuels aux US / NdlR], et comme je te dis, en France, le communautaire est vu avec suspicion, alors que c’est plutôt une force. Les communautés, ça enrichit. C’est aussi pour ça que ça reste un impensé. Notre festival est parti de cette idée-là. On s’est demandé : ‘pourquoi il y a si peu de femmes représentées dans les festivals ? Et si peu de minorités ? Pourquoi pas des pédés ?’

Benoît : Ou alors quand il y en a, ils sont complètement invisibilisés ou folklorisés.

C’est-à-dire ?

Benoît : Eh bien, le public du festival va voir Mykki Blanco et il rigole parce qu’il y a le grand gay black qui s’habille comme une femme et c’est marrant.

Anne : Et à aucun moment on ne dit : ce type vient de la scène punk et arty, il est pédé, il est juif, il est noir, sa production est forcément impactée par tous ces éléments et ça a un sen sociologiquement. Et pour lui, en tant qu’artiste. En France, on gomme toujours tout ça, ça n’existe pas.

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Ça se ressent donc sur scène aussi ? On leur demande d’en faire moins ?

Anne : Non, c’est juste passé sous silence.

Benoît : Par exemple, quand tu lis la bio de Big Freedia sur le site des Eurockéennes, il n’y a ni le mot homosexualité, ni le mot queer. Tout ce qu’elle peut représenter au sein de sa communauté est invisible dans ce festival. Ça reste une attraction.

Meuf : En France, on part du principe que l’orientation sexuelle ou le genre sont des choses qui relèvent du privé. Mais c’est pas vrai : le privé est politique.

Il y a des débats et des conférences dans le cadre du festival, vous pouvez m’en présenter quelques unes sommairement ?

Anne : Il y en a une avec Géraldine Sarratia, la rédactrice en chef des Inrocks, qui a un blog nommé Style, qui n’est pas queer, mais qui fait se croiser tellement d’influences et d’hybridation qu’il en devient queer. Ça fait des années qu’elle interviewe des femmes, qu’elle défend tous ces gens-là. Elle anime une table ronde autour de Stratégies, figures et trajectoires queer. C’est sur les figures queer comme Grace Jones, comme on les imagine, mais aussi les vampires et les loups garous, qui sont aussi des figures queer, mais aussi de comment quand on est artistes, on met en place une sorte de résistance à la normalisation de l’industrie musicale. Comment résister dans ton propos quand t’es queer. Par exemple, Beth Ditto, la chanteuse de The Gossip, quand elle est arrivée, elle était super activiste et ça s’est pas mal dilué à mesure que le succès a été au rendez-vous. Donc il y a un moment où il semble que tu ne puisses plus dire ce que tu veux. Comment garder ta spécificité ? Quelles sont les stratégies de résistance ?

Il y a un autre débat sur les Politiques Queer et la visibilité avec un sociologue spécialisé dans la visibilité des minorités dans la culture et les médias et aussi de l’hégémonie blanche. Globalement, c’est : ‘maintenant qu’on a le mariage qui nous normalise, qu’est-ce qu’on fait des autres ? Des anormaux, des trans, etc ?’ C’est un peu le ‘Et maintenant ?‘ avec Maxime Servule, prof à Paris 8, qui a traduit pas mal d’ouvrage américains sur les outsiders.

Christeene – Tears From My Pussy

Des artistes de votre prog sur lesquels vous voudriez parler avant de se quitter ?

Anne : Moi, je vais parler de Christeene.

Benoît : Alors, pas Christine & The Queens.

Qui malgré tout questionne le genre à sa façon…

Benoît : C’est pas la dernière à en parler. On aime ou on n’aime pas mais elle est arrivée à un tel niveau grand public qu’on ne peut que trouver ça agréable.

Anne : Donc Christeene. C’est une drag terrorist qui est hyper loin des drag queens flamboyantes de d’habitude. Elle a la perruque dégueulasse, elle a les bas filés, le rouge qui bave. Autant les drag queens ont pu autrefois choquer le bourgeois, aujourd’hui elles font partie du décor et c’est même un peu folklore. Donc elle, elle dégoupille un peu tout ce truc-là en étant l’antithèse de la drag queen flamboyante qui chante « I will survive. » Elle fait trembler les parois du genre et de la norme et elle met en cause cette communauté bien proprette blanche, mariée désormais, qui a tendance à oublier ses pauvres et ses noirs. Elle met en scène la pute du bois qui vient de se faire maltraiter dans la rue. Pour la communauté et à l’extérieur, c’est très puissant de parler de ça. Après, c’est marrant aussi, c’est quand même drôle. Elle arrive avec un god dans le cul accroché à des ballons à l’hélium.

Benoît : Et elle fait s’envoler son god.

Anne : Et elle montre son trou du cul sans arrêt. Et c’est très politique le trou du cul, c’est la chose la mieux partagée.

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Benoît : Et pour moi, ce serait le Seth Bogart show. Sed Bogar, c’est le chanteur de Hunx & his Punx et Gravy Train qui pour l’occasion du festival crée un nouveau projet qu’il va donner à Nantes au Lieu Unique. Je l’ai fait jouer deux fois au Point Ephémère et à chaque fois, j’ai pris une claque. Il s’approprie des codes très machos du rock’n’roll du garage rock. Il a quand même signé son premier album sur Born Bad Records qui est l’exemple type du label rockeur-testo. Il a déjà fini en string bonbon devant un public à grosses barbes et en cuir. C’était juste jouissif. Il fait aussi du dessin, sa marque de fringues, c’est un hyper-actif.

Anne : Il y aura aussi Kiddy Smile qui est un Français. Un des rares artistes électro français queer. Ses prods sont vachement bien, un peu house old school. C’est lui le grand black sur nos affiches. Il fait partie de la scène voguing parisienne, c’est lui aux platines pendant les battles généralement.

Benoît : C’est l’incarnation du queer parisien comme on aimerait qu’il y en ait plus. On espère que ce festival puisse donner des idées à des jeunes queer. Et que la représentation des queer en France soit pas juste de la tristesse et de la difficulté.

Anne : Que c’est pas que dans des caves.

Benoît : De montrer que tu peux être queer et monter ton groupe de rock. On manque cruellement de représentations positives en France de jeunes queers qui sont artistes, qui s’assument et fiers.

Anne : On veut enfin rendre à la communauté queer ce qu’elle nous a donné. C’est rendre l’appareil. Dire ‘Eh les gars, on a les clés’.

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