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La voilà l’histoire du webzine musical anglais The Quietus

Pour ses dix ans d’existence, The Quietus apparaît déjà comme une légende. Allez paf, le mot est posé dans le code html. Pas peur. En une décennie sur-productive et à l’arrache totale, le mag aura réussi à concentrer des points de vue passionnants, des critiques au vitriol, un amour du verbe, et une tendance à faire la nique aux médias gnan-gnan. Chez les gars du directeur de la rédaction John Doran, on aime raconter des histoires de labels et d’industrie pourrie, le soir. On lui a posé quelques questions. UK version below.

Depuis 20 ans, et par souci de santé, John Doran a quitté son amour de la déglingue pour faire quelque chose de son temps. Avec la création de The Quietus, il a voulu parler de pop culture (comme le dernier disque de Beyonce) avec la même passion que de contre-culture (comics, séries TV, musique, films, bouquins). Voilà son secret. John propose que la pop soit étayée méticuleusement, et lance, avec d’autres, cette géniale tendance. Difficile de dater quel rock critic a un jour sorti l’idée, mais on ne peut que s’en émouvoir chez Sourdoreille, avec l’humilité qui en convient. Et oui, parce qu’ils sont bien gentils les descendants de Robert Christgau, Greil Marcus, Lester Bangs et Nick Kent mais on nage quand même souvent dans l’entre-soi. Et vas-y que je te tartine de sous-genres à particules et que je m’astique sur tout ce qui est enregistré en field recording et que la moindre note de musique m’effraie. Stop.

L’internet musical a tant grandi. Que de perdants (magnifiques) ont trouvé leur voix dans cet océan de bits (par minute). Si à l’orée des années 2000, les artistes en ont déjà marre de devoir hésiter entre l’ancien monde de la presse papier et les blogueurs adolescents, on ne peut que se ravir que le web ait mûri. Rien qu’en France, des blogs et des sites pullulent partout, pour le meilleur, et malgré l’omniprésence du publireportage qui guette, du pute-à-clics en embuscade, de la mutation uber-angoissante de la fonction de journaliste en attaché de presse.

À ce qui se dit, The Quietus déclare s’adresser « aux fans de musique intelligente âgés entre 21 ans et, disons, 73 ans. » Une équipe qui s’est composée avec le temps du journaliste David Stubbs (Melody Maker), du DJ Steve Lamacq (BBC Radio 1), du prof Simon Frith, et évidemment d’une palanquée de pigistes. Dans cette interview qui suit, vous vous rendrez compte du modèle économique bancal de cet essentiel média qui va devoir lutter de plus en plus pour sa survie.

quietus

Et pourtant, le webzine a de quoi se la raconter sévère : à son actif, un pied de nez mémorable à l’équipe de management de Metallica qui n’a pas aimé que The Quietus donne son honnête avis sur son disque Death Magnetic : le management « fait évidemment ce qu’il y a de meilleur pour le groupe, mais des fois ils devraient juste se tenir à l’écart de la machine à expresso, inspirer profondément, et réaliser qu’ils ne peuvent pas contrôler tous les médias du monde. » Résultat : excuses publiques du groupe. Dans le genre bonne publicité, on a connu pire. John Dowland est un punchlineur de l’extrême et c’est aussi pour ça qu’on l’aime. Que ce soit face à Lemmy Kilmister (Motorhead), Glen Matlock (Sex Pistols), Mick Jones (The Clash), Johnny Marr (The Smiths), Noel Gallagher (Oasis), Peter Hook (New Order), Lee Ranaldo (Sonic Youth) ou d’autres, le mag a la passion du geek et la petite ironie du métier bien fait. Ça ne fait pas choper plus de nanas mais ça suffit pour fixer son média sur la carte du monde. Et l’avantage de cette fucking langue anglaise, c’est qu’on peut vous lire dans le monde entier.

En 2008, The Quietus remportera même le prix Student Publication Choice aux Record of the Day Awards. Et en 2009, il chopera le prix de la meilleure publication sur le web (à l’occasion de la même cérémonie) ; Doran rédacteur live de l’année ; et The Independant le choisira comme l’un des 25 meilleurs sites musicaux. Ce qui fait mille et une raisons de lui passer un coup de fil.

PS : John Doran est si pro qu’il a bien voulu réécrire ses réponses. En effet, je suis tellement un bras cassé que j’ai oublié de lancer l’enregistreur. Paix éternelle sur sa descendance.

John-Doran-Author-ONE-credit-Al-Overdrive

C’EST BON, IL A FINI DE PARLER ?
VOICI L’INTERVIEW

Pouvez-vous me parler de votre vie professionnelle avant la création de The Quietus ?

Ma vie avant The Quietus est extrêmement liée à mes problèmes d’alcoolisme chronique et de drogues. Donc de santé mentale. J’ai commencé à beaucoup boire au lycée au milieu des années 80 et je n’ai pas arrêté pendant les 20 années qui ont suivi. J’ai donc été foutu dehors de l’université à cause de mon absentéisme et me suis fait rediriger vers des boulots d’usine, de bar et d’entrepôt. J’ai reçu un peu d’argent par un proche dans ma vingtaine et ai voulu faire gaffe de ne pas la foutre uniquement dans la drogue donc j’ai fait une formation de six mois dans le journalisme ? Dans la foulée en 1997, je suis devenu journaliste-rédacteur à plein temps. J’ai bossé dans la presse de 1997 à 2001, puis suis devenu chroniqueur après ça, et enfin journaliste musical en 2003. Je n’étais pas très bon au début. Si tu te dis que je suis naze aujourd’hui… tu devrais jeter un coup d’œil à ce que j’écrivais à l’époque. J’avais du mal à trouver du taff, pour être honnête. J’ai pas mal écrit sur du heavy metal – j’en suis fondu – mais à part ça, c’était la misère.

Quel est le point de départ de The Quietus ?

Un ami m’a demandé de pitcher une idée de site web pour lui. Il avait un gros investisseur qui voulait foutre des millions dans une série de quatre sites. J’avais cette idée de magazine de musique généraliste qui partirait du punk jusqu’à aujourd’hui, au lieu de tourner uniquement autour du punk. J’ai enrichi l’idée avec mon ami Luke Turner. On a envisagé un site qui traiterait tous les genres musicaux de la même façon. En gros, le metal extrême serait traité de la même manière que la pop ; et le dub reggae comme la techno. On voulait aller plus loin que la chronique des musiques qu’on écoute habituellement. On parle de Metallica et de Beyonce avec la même somme de références que si l’on dresse le portrait d’un musicien de noise qui sort sa musique sur cassettes en sorties limitées. À cette époque, je commençais à devenir vraiment malade à cause de l’alcool, j’ai eu une stéatose hépatique (une lésion du foie) et ai dû arrêter et rejoindre les Alcooliques Anonymes. Au même moment, le financement a réussi, et on s’est retrouvés avec Luke à détenir le site mais sans rien d’autre. Pas de bureau, pas d’argent, et pas de lecteurs. Je pense que 50 personnes par semaine seulement nous lisaient. Alors on a décidé de s’en occuper parce qu’on n’avait rien à faire de mieux et que je n’avais plus de temps à tuer à dépenser ma thune au bar ou à prendre des drogues.

Quel est le modèle économique de The Quietus ?

Le modèle économique de The Quietus est complètement fucké. C’est impossible pour nous de fonctionner à une époque où plus personne n’achète de bannière publicitaire et où tout le monde utilise des bloqueurs de publicité. Je ne sais pas jusque quand nous survivrons sous cette forme. On est obligés de convaincre les gens qui lisent notre site de nous faire des dons régulièrement. Si tout les gens qui ont un taff et qui lisent le site payaient 1£ par mois, on serait le meilleur magazine du monde. Malheureusement, peu de gens donnent.

Les médias devraient-ils se rassembler et lutter contre Facebook qui fixe les règle ? Quel futur pour les médias en ligne ?

Écoute, ça n’est pas à moi de le dire. Mais étant donné que Facebook est un géant aspirateur à cash, c’est sûr que ça aide à miner la démocratie en Occident, je dirais. Alors oui, peut-être que les médias devraient se rassembler et lutter contre ça. J’imagine que les médias comme nous vont devoir être de plus en plus habitués à produire du contenu de marque, à chercher des sponsors, à devenir plus inventifs avec la levée de fond (on en fait une à l’occasion d’une soirée concerts pour fêter notre 10ème anniversaire, très bientôt) et persuader les gens de s’inscrire au site avec des récompenses mensuelles, etc. Ce qui est évident, c’est que si les gens veulent un solide magazine indépendant qui paye son équipe et ses rédacteurs, alors il faudra bien qu’ils paient pour ça.

Pourriez-vous me parler d’un moment historique vécu à travers The Quietus ?

Professionnellement, la meilleure chose qui me soit arrivée de toute ma vie était un voyage réalisé en Égypte entre les deux révolutions pour écrire une série de papiers sur le style de musique connu sous le nom de mahraganat (qui était initialement appelé electro chaabi par certains). On est allés sur place pour essayer d’interviewer le claviériste Islam Chipsy et sommes tombés sur cette nouvelle scène de dance music brute, de la classe ouvrière, qui était jouée dans les mariages mais qui avec une touche égyptienne hybride de dancehall, grime et hip-hop.

On vous laisse découvrir ce superbe site web.

UK VERSION

Could you tell me about your professional life before The Quietus ?

My professional life before the Quietus was coloured by the fact that I am a chronic alcoholic with substance abuse issues and mental health problems. I started drinking very heavily as a schoolboy in the mid-80s and didn’t stop at all for over two decades. So I got kicked out of university for non-attendance and then drifted into factory, bar and warehouse work. I was left some money by a relative when I was in my late 20s and was very concerned that I would blow all the money on drugs so I did a short six month course in journalism and have been a full time journalist/writer since 1997. I was a news journalist 1997 to 2001, a feature writer after that and I drifted into music journalism in 2003. I wasn’t very good at first. If you think I’m bad now… you should have seen me then. I found it hard to work to be honest. I got a lot of work writing about heavy metal – which I’m really into – but struggled to get work elsewhere.

What was the starting point of the creation of The Quietus ?

A friend of mine asked me to pitch a website to him. He had a big name investor who wanted to pour millions into a series of four websites. I had this idea for a site, a general music magazine that started its coverage around punk and came right up to the modern day, instead of ending around punk. I fleshed this idea out with my friend Luke Turner. We envisaged a site that treated all genres of music with the same weighting. So extreme metal would be treated the same as pop; and dub reggae the same as techno. We would look beyond the usual places for all of our music and we’d treat a release by Beyonce or Metallica with the same amount of reverence as some local noise musician releasing something on a short run of cassettes. Around this time I became very ill with drinking, I had fatty liver disease and had to quit and attend AA. At the same time the funding for the site was pulled, so it ended up with Luke and I owning the site but nothing else. We had no office, no money and no readers. I think only about 50 people a week were reading it at this stage. We decided to carry on doing it because we had nothing better to do and I now had a lot of time to kill that I normally spent down the pub or doing drugs.

What is the economic model of The Quietus, if it doesn’t bother you ?

The economic model of The Quietus is fucked. It is impossible for us to function as no one buys banner advertising any more and everyone uses ad blocker. I don’t know how much longer we’ll survive in this form for. We need to persuade a lot of people who use the site to donate regularly to us. If everyone with a job who read the site paid £1 per month we’d be the best magazine in the world. Unfortunately, not many people give us anything.

Media should gather against Facebbok ? Which are the ways to imagine the future of online medias ?

Look, it’s not for me to say. But given that Facebook is a giant fucking cash hoover that’s helped undermine democracy in the West, I’d say, yes, perhaps they should gather against it. I would imagine that people like us are going to have to get more used to producing branded content, searching out sponsorship, becoming more inventive with fundraising (we have an auction and tenth anniversary gigs coming up soon) and persuading people to subscribe to the site in return for monthly rewards etc. Essentially however if people want a large, completely independent magazine that pays its staff and writers etc. then they’ll have to pay for it.

Could you choose 1 historic moment you lived through The Quietus ?

Professionally the best thing that ever happened to me was the trip to Egypt I took between the two revolutions to write a series of features on the style of music known as mahraganat (which was initially called electro chaabi by some). We went over there to try and interview the keyboard player Islam Chipsy and ended up stumbling across this radical new, working class, raw electronic dance music that was performed at wedding celebrations but really was like a hybridized Egyptian take on dancehall, grime and hip hop.

Crédits photo dans l’article : John-Doran, par Al Overdrive

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