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Les confessions intimes de Jeanne Cherhal

Cinq ans après son dernier album, Jeanne Cherhal aurait pu nommer ce nouveau disque « Histoires de J., volume 2 », tant, fidèle à ce qui nous fait la suivre depuis ses débuts, elle poursuit son récit d’une vie de femme, de citoyenne, d’amie, d’amante, et aujourd’hui de mère. Mais parce qu’elle vient de faire le grand saut, d’embrasser cette dizaine tant redoutée que fantasmée, elle l’a appelé « L’an 40 ». Un album en forme d’ode à cet an de grâce, une femme riche et pleine de ce mélange de sérénité et de folie propre à celles qui un jour, soudain, au bout de beaucoup d’autres jours, de gens et de lieux, se mettent à avancer avec autour d’elles un petit halo de grâce. On l’a rencontrée pour vérifier par nous-mêmes si telle un grand cru, Jeanne Cherhal se bonifiait avec le temps (Spoiler Alert : oui).

La crise de la quarantaine ? Connaît pas. La toute première phrase de « L’an 40 », en forme de question, donne le ton : « D’où vient cette lumière au-dessus d’elle ? ». La pochette de l’album la montre baignée de soleil, tête haute, aisselle non épilée. Ça respire la liberté, ça transpire la sensualité. Comme quand c’est facile. Comme quand c’est la paix. Jeanne Cherhal chante un âge d’or, de lâcher prise et de pleine conscience, loin, très loin des diktats sexistes. « On est hyper conditionnées, quand on est une femme, vieillir c’est une fatalité, une calamité, c’est approcher de sa date de péremption. Je trouve que c’est important aujourd’hui de véhiculer le discours inverse. Les modèles féminins qu’on a autour de nous et qui sont définis par une certaine presse sont vachement lisses, nickels, et destructeurs. En arrivant à 40 ans, j’ai trouvé que c’était au contraire hyper équilibrant, j’avais l’impression de me connaître de plus en plus, d’être de plus en plus proche de moi-même, de ma vérité, ce que j’aime, ce que j’aime pas, ce que je veux, ce que je veux pas, d’y voir beaucoup plus clair, et de me sentir beaucoup plus heureuse aujourd’hui qu’à 25 balais. »

Si elle admet que la femme est « d’un naturel plus réservé » que la chanteuse (« en chanson, ma seule limite va être dans la forme, mais dans le sujet abordé, aucune limite »), pour ses 40 ans Jeanne Cherhal s’offre le luxe de se dire un grand oui. Tout ce que son petit doigt lui dit, tout ce que le vent lui souffle à l’oreille, les plus vives couleurs et les plus dingues envies, elle les écoute, elle se lance, elle ose. On va enregistrer à Los Angeles ? Allez. On invite sur l’album Matt Chamberlain et Jim Keltner, batteurs de légende ? Banco. Et une chorale gospel, ce serait pas la classe ? On va se gêner. Raconter la naissance de son fils par césarienne (« César ») ? Donner du lyrisme à une position sexuelle (« 69 ») ? Chiche. Avec toujours ces mots qui lui ressemblent, plus organiques que cérébraux, nés du langage du corps et vecteurs de sensations… sensationnelles.

Durant les semaines qui ont précédé la sortie de « L’An 40 », Jeanne Cherhal a partagé sur sa page Facebook des photos de femmes dans leur quarantième année. Jane Birkin, Patti Smith, Christiane Taubira, Agnès Varda, Diane Dufresne, Jeanne Moreau, Simone Veil, Bettina Rheims, Marie Trintignant, Florence Aubenas, Meryl Streep, Anne Sylvestre, Virginie Despentes, Sophie Calle, Barbara, et d’autres encore, et d’autres à venir peut-être. « Je pense que je vais continuer, c’est une manière d’utiliser les réseaux sociaux, ludique, qui a du sens, qui m’a vraiment plu. J’en ai encore plein sous le coude, je me disais même, au cours de ma tournée, je peux continuer avec des femmes inconnues ». Des femmes puissantes, hors normes, inspirantes, de ces audacieuses, de ces avant-gardistes qui ont fait bouger les lignes et en ont parfois, souvent, payé le prix, mais ont aussi par la même occasion pavé la voie aux petites sœurs. La Jeanne qui les célèbre aujourd’hui en est consciente et reconnaissante, mais avoue ne pas être certaine d’être, à son tour, la bonne fée d’une génération moins empêchée, plus décomplexée. « Si c’est vrai, c’est super et ça m’honore. » dira-t-elle, peut-être un peu gênée de la place qu’on lui donne dans cette chaîne de sororité.

Le regard de Jeanne Cherhal est braqué sur les femmes depuis son premier album (« Ça a toujours été ma cause »). Mais ce disque-là, il ne sort pas n’importe quand. Il sort après #MeToo, dans un contexte à la fois encourageant et d’une grande violence pour le combat féministe. Jeanne est touchée au cœur, forcément. « Depuis 2-3 ans, on vit une sorte de révolution, je trouve ça assez magnifique, notamment chez les jeunes femmes de 19-20 ans qui sont hyper conscientes de la place qu’elles ont à prendre, sans s’excuser. Il y a une prise de pouvoir, une prise de parole. Mais il faut absolument qu’on reste vigilants, quand on voit par exemple que l’avortement est en train de reculer dans certains états américains, et conscients du travail qui reste à faire, rien qu’au niveau de l’égalité salariale et de la représentation des femmes à certains postes clés. Dans mon milieu par exemple, c’est hyper rare qu’une femme dirige un label de musique ou un grand festival. Dans la technique il y a 3 % de femmes. J’ai la chance de tourner avec une ingénieure du son génialissime, c’est la cheffe du son du Bataclan, elle a sa boîte, mais pour en arriver là où elle est je pense qu’elle a bossé 10 fois plus que les mecs. On en est toujours à un moment où il faut encore faire plus que les hommes pour avoir pareil mais je trouve quand même que les choses et les mentalités bougent. Heureusement qu’il y a des filtres qui se mettent en place. Moi, mon engagement se situe dans mes textes. A mon niveau, militer c’est en parler. »

Évidemment, Jeanne Cherhal n’est pas la femme lambda. Elle est, à bien des égards, privilégiée. Elle s’exprime. Elle n’a pas peur de rentrer chez elle, d’avoir un enfant et de ne pas retrouver son emploi. Elle n’a pas faim. Elle n’a pas froid. Et elle le sait. Dans « Fleur de peau », elle en fait bien volontiers l’aveu. Évidemment. Évidemment. Pour autant, rien dans ses textes ne transpire les « problèmes de riches ». Ce tronc, ce cœur commun à toutes les femmes, à tous les êtres, elle sait qu’il est là, universel, partagé. « C’est un objectif, essayer de parler au plus grand nombre. J’ai l’impression que ce mouvement se fait en étant la plus proche de moi et la plus sincère possible. C’est ce que j’adore chez Barbara, chez Véronique Sanson, quand elles sont les plus proches de leurs failles, de leur ressenti de femme, de leur histoire. Je crois que c’est la meilleure manière de toucher les gens, exprimer sa propre émotion. Alain Souchon, c’est le roi pour ça. Quand il écrit des choses vachement intimes et personnelles, ça devient des hymnes. »

Jeanne Cherhal

Dans quelques jours, Jeanne Cherhal sera en tournée, accompagnée de son fidèle piano. À se demander parfois qui accompagne l’autre, tant le binôme est inséparable. De cet instrument lourd et peu mobile, elle a fait sa guitare à elle. Comme Elton John, comme Tori Amos, comme Jamie Cullum, elle exécute avec lui une danse quasi rituelle. « Déjà, physiquement, j’ai une manière de m’asseoir au piano qui n’est pas très académique, j’aime bien chevaucher mon tabouret. C’est presque un corps à corps avec l’instrument. C’est une liberté corporelle que je prends avec lui, je trouve ça assez beau. C’est quand même un meuble massif, imposant, et moi je suis plutôt fluette donc c’est un jeu d’équilibre. J’adore, j’adore être au piano, le considérer un peu comme un navire, comme un partenaire. Sur cette tournée je pars avec un autre pianiste, il y aura 2 pianos sur scène. »

On a hâte de voir. Comme on a hâte d’entendre les mots que la cinquantaine lui inspirera, hâte qu’elle soit grand-mère, qu’elle voyage, qu’elle vive, beaucoup, beaucoup, et qu’elle nous raconte. On a hâte de Jeanne Cherhal.

Jeanne Cherhal sera en concert le 3 décembre aux Folies Bergère, à Paris.

Photos : Mathieu Zazzo

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