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Le silence est-il vraiment d’or ?

Il peut sembler paradoxal qu’une chronique dédiée à la musique se permette de faire l’éloge du silence. Mais il s’agit de faire des distinctions : à quoi le silence s’oppose-t-il ? Au son ? C’est évident. Mais plus encore, au bruit ? Surtout. Et à la parole ? Non, car se taire ou taire, c’est encore signifier quelque chose. Il faut s’y résoudre, il n’existe rien de tel que le silence de l’espace et oui, on vous entend crier, même si vous ne dites mot.

Crédits visuel en une : Marianne Nicolas

Naître, c’est toujours naître au sein d’une société et vivre, c’est vivre entouré des autres avec lesquels l’on partage, bon gré mal gré, un territoire commun. Les autres sont là et leur présence s’impose comme une évidence incontournable. Les autres, je les rencontre sans arrêt. Cette présence constante de l’autre s’impose à moi notamment à travers le bruit : le bruit de la foule, le bruit de la circulation, le bruit qu’il fait en mangeant, les cris de mon enfant, le bruit des notifications Messenger. Chacun recherche alors et légitimement à fuir le bruit devenu oppressant, refusant pour un temps la société, refusant temporairement sa qualité d’être social. Le silence, ici défini comme ce qui s’oppose au bruit, est alors nécessaire pour grappiller des instants de calme et de repos.

Enjoy the silence – Depeche mode

Mais on peut alors penser que c’est pour mieux revenir en société que nous avons besoin de ces moments de solitude et de calme. Pour être sereinement présent à autrui, sans nervosité ou colère, il serait en effet nécessaire de s’éloigner de lui. Il serait toutefois illusoire de penser qu’il suffit d’être seul pour fuir autrui. Car l’autre n’est pas seulement celui qui fait du bruit, il est aussi celui qui produit des paroles. En effet, nous sommes plein des autres et nous sommes plein des remarques qu’ils ont pu nous faire, des mots dont ils nous assènent, durs ou moins durs. Même en se réfugiant en notre for intérieur nous n’échappons pas au bruit, car penser c’est encore faire du bruit et ce bruit intérieur est créé par les paroles d’autrui que nous ressassons. Il est donc difficile de complètement faire le vide en soi et autour de soi pour ne plus rien entendre d’autrui.

Words are meaningless – Villeneuve

D’où vient le problème, en fait ? Le problème, c’est que la plupart du temps, nous ne savons pas nous taire et nous parlons sans réfléchir, sans peser nos mots, énervant ou blessant autrui, volontairement ou involontairement. Il nous faut toujours nous prononcer sur tout, manifester vocalement ou verbalement notre mécontentement, quitte à être désagréable. Il s’agirait alors d’apprendre à se taire, d’apprendre à observer le silence, d’en comprendre les bienfaits et la sagesse. Dans quelles circonstances serait-il alors nécessaire de se taire ? Lorsque l’usage que nous faisons du langage fait violence. C’est notamment la fonction conative du langage, telle que l’a définie Roman Jakobson dans ses Essais de linguistique générale, qui nous mène à en faire un tel usage. La fonction conative vise à avoir un impact sur autrui, le plus souvent pour obtenir de lui quelque chose ou pour asseoir sur lui un pouvoir. L’insulte et l’humiliation sont des exemples d’usage de la fonction conative. Or, à quoi sert de blesser autrui ? A rien, strictement à rien. Il n’est guère de parole plus stérile. Parler du temps qu’il fait, faire du bavardage social à vide est lui aussi stérile car il ne porte pas vraiment de message mais, au moins, il permet aux deux interlocuteurs de sociabiliser, de se reconnaître mutuellement et sur un plan d’égalité. La violence verbale, elle, nie la sociabilité, elle éloigne les deux interlocuteurs, les empêchant de coexister paisiblement. Mieux vaut alors, lorsque l’on s’apprête à blesser quelqu’un par ses paroles, tourner sept fois sa langue dans sa bouche, ravaler sa colère et se taire.

Don’t speak – No Doubt

Il faut donc vraiment redonner au silence sa juste valeur. Mais il faut aussi comprendre que le silence n’est pas une fin en soi. Au contraire, il peut aussi être une étape vers une prise de parole bénéfique. Car certaines paroles n’ont justement de sens que par le silence qui les précède, comme les paroles énoncées après mûre réflexion ou comme celles qui se donnent pour fin de remettre un peu de sens dans un « monde plein de bruit et de fureur et qui ne signifie rien », des dessins (car tout est langage) d’un Miyazaki pour réenchanter le monde ou des paroles d’un Martin Luther King pour mettre fin à des siècles de haine. Ne le savez-vous donc pas, parfois, « silence like a cancer grows » ?

Sound of silence – Simon and Garfunkel

On pourrait ainsi penser que le silence est quelques fois un fardeau pesant dont il faut absolument se délester. Il en irait de notre santé psychique, ce qui est paradoxal puisque nous avons dit plus haut que notre santé psychique dépendait aussi du silence. Quel est le ressort, par exemple, des films d’angoisse ? C’est justement le silence, le silence tétanisant qui oppresse la victime se sentant menacée. Dans un autre contexte, Robinson Crusoé, tel qu’il est dépeint dans Vendredi ou les Limbes du pacifique par Michel Tournier, comprend qu’ « autrui est la pièce maîtresse de [son] existence » et son unique souhait est de rencontrer un autre homme, de pouvoir s’entretenir avec lui tant il est angoissé à l’idée de perdre l’usage du langage et donc de la pensée, les deux étant liés et le premier étant la condition de la seconde. Plus encore, on pourrait dire qu’il y a des silences criminels, comme lorsque l’on laisse s’installer le silence entre une personne qui nous est chère et nous, ou comme lorsque l’on s’exaspère face à un enfant posant une foule de questions que l’on laisse sans réponse. Ou lorsque seul le vide nous répond.

Je te supplie – Alex Beaupain

A dire vrai, on ne se sent bien qu’avec ceux auprès de qui on peut supporter un long silence. Parler est harassant et se taire nous libère de ce rôle d’être social que nous devons constamment endosser. S’il est parfois criminel de se taire, le silence, bien compris et bien utilisé, nous permet de nous reposer du bruit que font les mots tout en restant auprès d’autrui. Il y a donc bien un temps pour parler jusqu’au temps de se taire, quand alors il n’est plus besoin de langage pour comprendre l’autre.

Se taire avec un ami – François Morel

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