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La bio de Sun Ra mais en mieux

Retour sur la vie fantasque, ultra-radicale et cosmique de l’un des mythes de l’afro-futurisme et du free-jazz, Sun Ra. Pour vous donner une idée de ce qu’ont pu vivre Carl Craig, Francisco Mora et le public de la salle Wagram, le 30 octobre dernier à l’occasion de la soirée Variations.

Le petit Sun Ra a été déposé en navette intercosmique 237-b18 le 22 mai 1914 à Birmingham et non, c’est pas en Angleterre, mais dans l’Alabama aux USA. Son patronyme, donné par ses aliens de parents, aurait été de Herman Sonny Poole Blount. Mais, et à juste titre pour l’administration américaine, le jeune homme le changera pour Sony’r Sun Ra. Petite pensée pour son référent à l’assurance maladie qui a dû entrer son nom dans son fichier pour la première fois. Sa famille terrienne est composée d’un frère et une sœur qu’il ne fréquente pas des masses.

Très tôt, notre personnage est capable de retranscrire de la musique qu’il entend sur partition. Alors, zou, études de musique pour le jeune Ra. Et à peine entré dans l’âge adulte, il part pour une tournée avec l’orchestre de Fess Whatley et commence à connaître les douces joies de ne pas bosser dans un bureau.

Retrouvez notre série de créations Variations. Ici, Carl Craig et Francisco Mora reprennent Sun Ra.

 

En 1934, c’est en tant que jeune chef d’orchestre qu’on retrouve Sony, mais pas que. Cette période de sa vie est marquée par des petits boulots à droite à gauche. C’est surtout la découverte d’une hernie testiculaire qui va le marquer durablement, physiquement, mentalement, artistiquement. Une souffrance et une honte personnelle qui l’accompagnera toute sa vie. Il faut dire que dans les années 30, les discriminations vont bon train, et le musicien noir récupère vite les railleries du milieu. Faute d’être un grand démonstratif et grand viril, l’étiquette gay lui est vite accolée. Et même si nombreux sont ceux qui scandent son homosexualité, c’est une part de l’homme qui reste une énigme.

A l’aube de l’âge adulte, Sun Ra emprunte tout ce qu’il peut de bouquins à la bibliothèque maçonnique locale. Il aime se plonger dans les concepts ésotériques qui entourent la discrétion du courant. En 1937, il rapporte par exemple avoir été téléporté vers Saturne, et tout ça fait bien rire les élèves de sa classe. Alors qu’en fait, cela va bien plus loin. Sun Ra prétendait être né sur Saturne et être envoyé sur Terre en 1055 pour permettre au peuple noir d’éviter la ségrégation, la guerre froide, la bombe atomique et autres atrocités. Il est cet original, ce loufoque, cet outsider, dont on aime raconter les anecdotes, mais surtout cet infatigable et insomniaque militant et pianiste capable de rester dix heures d’affilée devant son instrument à chanter pour son peuple.

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Puis, tout se complique. Se déclarant objecteur de conscience, il refuse l’enrôlement dans l’armée, en pleine Seconde Guerre Mondiale. Sa famille est inquiétée et ne comprend pas complètement son comportement, mais c’est chose impossible pour l’artiste. Il est jugé coupable et jeté en prison. D’ailleurs à ce propos, le juge qui donne la sentence à Suny lui dit « I’ve never seen a nigger like you before. » auquel il répond « No, and you never will again. »

Il reste en prison pendant un an et l’expérience ne lui plaît pas vraiment. A vrai dire, c’est une catastrophe, il souffre de son hernie, développe des comportements psychotiques liés à l’enfermement et va jusqu’à écrire à l’agence de police du gouvernement fédéral des États-Unis – les fameux Marshalls – pour leur dire qu’il craint les agressions sexuelles, et plus globalement pour sa vie. Un an plus tard, sa hernie lui donne son ticket de sortie, et il retourne à Birmingham, crevé. Trois ans plus tard, sa grande-tante Ida dont il est très proche, décède et il quitte la ville pour Chicago.

Chicago est à cette époque le centre d’activisme politique de défense des droits afro-américains. Dès 1946, Suny se glisse dans l’orchestre jazz – connu comme le premier en son genre – de Fletcher Henderson. Il collabore avec Coleman Hawkins et Stuff Smith, réalise des arrangements pour des comédies musicales, accompagne les chanteurs Wynonie Harris et Joe Williams, le contrebassiste Eugene Wright (dans le futur quartet de Dave Brubeck, trois fois rien). Et en 1952, dans la lignée de Malcolm X ou Cassius Clay, il prend le pseudo Sun Ra évoquant ses racines esclaves lié à son nom civil.

Sun Ra a un petit crush avec la formule trio. Il se met au piano, et invente carrément un clavier qui ressemble de près à des ondes Martenot. Les années 50 voient les premières sorties sur disque des productions de l’artiste, entre jazz et swing. Mais mieux que la formule trio, c’est avec son premier orchestre l’Arkestra qu’il va commencer à se faire une solide réputation. Les chanteurs Hatty Randolph et Clyde Williams croisent les sabres avec le trompettiste Arthur Hoyle et les saxophonistes John Gilmore, Marshall Allen et le saxo baryton Pat Patrick.

C’est ce moment que choisit Sun Ra pour aller au-delà du be-bop, vers l’électrique. Il bosse notamment avec Tom Wilson, un gars qui a électrifié Zappa et Bob Dylan. Notre compositeur fait des allers retours réguliers entre ballades et coup de grisou, folie douce et folie pure, chansons populaires et expérimentations zarbis. Chicago, c’est aussi Alton Abraham, sa muse de toujours, mais aussi manager et cofondateur du label Saturn.

1961, l’East Village de Manhattan accueille le Sun Ra Arkestra. Entre vie de bohème en communauté, il croise notamment le saxophoniste Pharoah Sanders, et tout ce que la ville compte de free jazzeux en manque de soupe, de toit et de son. On parle de jazz spatial lorsqu’on va voir Sun Ra, dont le free jazz n’en est pas vraiment, le blues plus trop, et la radicalité permanente. On suit l’ovni du piano à la baguette, son Moog et ses habitudes bizarroïdes. Et quand Dizzy Gillespie ou Thelonious Monk lui rendent hommage, le public se tait, et écoute. On pense au Grateful Dead, et son psychédélisme.

Sun Ra, c’est avant tout l’afro-futurisme, dont il faudrait des bouquins entiers pour sonder le propos. Bien plus qu’un supposé délire de noirs fans de science-fiction, l’artiste veut repenser l’histoire, la déconstruire, imaginer une autre voie, reprendre l’Antiquité, l’Egypte, l’Histoire noire, l’Histoire occidentale. Eviter les horreurs.

Sun Ra cartonne en Europe, notamment en France et en Allemagne. Il est l’avant-garde avec un grand A, par excellence. Mais c’est ensuite via les dessinateurs et scénariste de BD Pierre Christin et Christian Mézières qu’il va accéder au statut de légende : dans leurs aventures de Valérian, un agent spatio-temporel, ils introduisent le personnage Sun Rae, un joueur de flûte (dans l’album La Cité des eaux mouvantes). Avec sa longévité, sa façon de gérer sa carrière en indé et en do it yourself, et sa discographie impressionnante, sa rigueur quasi-militaire, sa façon de laisser s’exprimer ses musiciens en live, Sun Ra rend fou. Aujourd’hui, on pourrait parler de l’incongruité d’Aphex Twin, à l’époque c’était lui.

Sun ra

Puis, 1970, la joyeuse tribu s’installe à Philadelphie. Sun Ra vogue toujours entre tradition et futurisme, classiques du jazz et jazz spatial. Le compositeur veut se faire plaisir : il réussit à jouer au pied des pyramides d’Egypte, réalise un concert en hommage à Walt Disney, bref, une roue libre qu’il a bien méritée.

On passe rapidement sur la fin de sa vie, peuplé de tournées californiennes, concerts en Europe, intérêt des TV pour cet hurluberlu. Sun Ra meurt d’une pneumonie le 30 mai 1993 dans sa ville natale. John Gilmore dirigera les deux dernières années avant sa mort les 18 musiciens de l’Arkestra tandis que le saxophoniste alto Marshall Allen prendra la suite, et créera le El Ra label, avec pour objectif d’éditer tous ses disques.

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