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Eh Perrine Delteil, être programmatrice de concerts c’est quel genre de hobby ?

Depuis 15 ans, elle est l’âme de la diversité des musiques actus en France. Perrine Delteil est passée par tout ce que Paris compte de scènes émergentes avant de débarquer à Laval où elle coule des jours bien remplis à la programmation du 6par4 et du festival Les 3 Eléphants. Arrêt minute sur le parcours d’une grande dame.

Si les routes de Sourdoreille et Perrine se croisent depuis un moment déjà, c’est probablement parce que tout bon fan de musiques actuelles qui se respecte a un jour effleuré la patte de l’une des plus fines programmatrices de France. C’est un détour obligé. Toi fan de hip-hop, de post-rock hardcore et de sono mondiale, tu ne le sais pas mais quand tu passes les portes des salles françaises aujourd’hui, il y a un peu de Perrine autour de toi.

Dans les années 2000, pendant dix ans, Perrine cumule les mandats à Paris. Nombre des artistes les plus programmés en France aujourd’hui ont découvert leur public chez elle. Et chez elle, c’est où d’ailleurs ? A Paris, dans plein de spots. Elle est alors chargé de la prog du Glazart (2006 à 2010) et de LaPlage du Glazart (lancée en 2007) avec Stephane Vatinel ; elle fait partie de la société derrière le Divan du Monde (2003 – 2006) ; ou encore est en charge de la prog à l’International (2011 à 2014), salle de concert et bar qui tâche dans lequel notre collectif a, en collaboration avec elle, organisé parmi ses premières soirées un peu solides. « C’était un lieu assez incontournable à l’époque : tous les groupes parisiens y ont joué, les inters s’arrêtaient sur leur day off, les pros venaient repérer des groupes, parfois tester de nouveaux line-up, Fauve, Vald et bien d’autres y ont fait leurs premières scènes » nous glisse-t-elle dans l’interview qui suit.

Au début des années 2010, elle montre plus clairement son inclinaison pour une musique encore largement sous-représentée en France, le hip-hop, avec le lancement du lieu musical Pan Piper et du festival Hip Hop Is Red en partenariat avec Barbara-FGO, Le New Morning, La Place, L’International, Pan Piper et Le Studio des Variétés. Dans les programmations SMAC et festivals, c’est encore le néant à ce niveau – on parle pourtant de la culture populaire n°1. Pas au Pan Piper qui fera venir rien de moins que les cultes Run The Jewels, Rashaan Ahmad ou Youssoupha, et les futures stars du rap français Lomepal, Romeo Elvis, Georgio, la MZ ou Joke. Si on ajoute son rôle dans le positionnement artistique au Hasard Ludique et ses programmations « Nuit » à Petit Bain, on peut l’affirmer, Perrine Delteil est une mine d’idées pour faire bouger le petit monde du line-up.

C’est au festival Les 3 Eléphants et la SMAC 6par4 qu’elle officie de nos jours, en tant que grande horlogère (sur l’aspect artistique). Contrairement à ce qu’on pourrait penser avec notre titre racoleur, être programmatrice est un vrai travail, l’un des plus nobles et les plus complexes. Perrine est cette activiste infatigable qui partage son travail entre bonne vibe et militantisme. Son franc parler est ici retranscrit dans un but à peine voilé : du 24 au 26 mai prochain, et si vous alliez au festival Les 3 Eléphants ?

Une idée qu’elle est bien bonne, vous pourriez y croiser Columbine, Jeanne Added, Etienne de Crécy, Koba Lad, Thylacine, Caballero & Jeanjass, Josman, Sebastian, Clara Luciani, Flavien Berger, etcetera. Voici l’event Facebook, et le site du festival.

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VOICI UN ENTRETIEN
AVEC PERRINE DELTEIL

Le métier de programmation semble, pour beaucoup de gens, un métier auquel on accède après 15 ans de bons et loyaux services dans le milieu. C’est faux ?

J’ai été orga avant d’être programmatrice, mais pas pendant 15 ans quand même. Je pense que les parcours sont tous très différents. J’ai eu des assistants très bons, qui ont été 6 mois ou 1 an en stage, et ont tout de suite trouvé un poste de programmateur-rice après.

C’est aussi vu comme un métier de mâle blanc hétéro cinquantenaire, je me trompe ? 

En effet, je suis hétéro, blanche et un peu garçon sur les bords, en revanche j’ai pas encore 50 ans. Plus sérieusement, les choses changent, heureusement… Mais on est loin d’être au top de la représentativité, et je ne ne parle pas que du genre F/H…

Comment motiverais-tu un·e jeune à se lancer dans ce job ?

Oh je le déconseillerais vivement, en terme de salaire il y a beaucoup mieux à espérer, ahah !

Avec ton boulot au Pan Piper et au Festival Hip Hop Is Red, tu as toujours eu un penchant pour le hip-hop. Peux-tu me dire de quand date cet amour ?

C’est vrai, mais ce n’est pas le seul – je suis plutôt polyamour moi. A Glazart par exemple, je travaillais beaucoup avec Christophe Ehrwein sur la scène noise post-rock hardcore. The Melvins, Russian Circles, Pelican… on a fait plein de dates et fidélisé un public sur cette esthétique. A Paris, les salles de 300/600 places doivent avoir des spécificités artistiques pour que le public s’y retrouve d’une part, et pour consolider des partenariats entre la salle et les médias spécialistes.

Et donc oui, le hip hop… Au début, quand je programmais des Kool Keith, Fingathing, Beans, Sole & the Skyrider, Atmosphere… j’écoutais plus du hip-hop underground US – du rap de blanc quoi ! Les soirées s’appelaient Novö Hip Hop On Top. Puis il y a eu un renouveau incroyable de la scène rap française, puis on a monté Hip Hop Is Red avec des potes pour mettre en avant ces nouveaux visages du rap français, etc… Au delà de mes goûts persos, j’ai toujours aimé proposer des progs hip-hop car cette scène manquait de reconnaissance, se heurtait à des idées reçues tenaces, et ça m’exaspérait. Ça me donnait encore plus envie de l’exposer et lutter contre ces préjugés. Quand une date arrivait, il y avait toujours ce moment où la direction venait me voir en me disant : « Ohlala Perrine mais c’est du rap, il va falloir au moins 10 agents de sécu ! » Et tout se passait toujours génialement bien, même sur les dates en entrée libre à Oberkampf, et il y en a eu plein. Je n’ai eu qu’une seule baston en 10 ans sur mes dates rap – bien plus sur les dates rock ou electro…

« Cette année, je m’étais positionnée dès novembre sur Aya Nakamura ; l’offre était validée mais le calendrier nous a empêché d’aller au bout. »

Avec les années, tu as travaillé avec des budgets plus conséquents, et donc des artistes plus installés. Qu’est-ce qui change vraiment entre bosser avec des artistes émergents et d’autres plus reconnus, dans la façon de bosser ?

La vraie différence, c’est de travailler à Paris sur des lieux de petites/moyennes jauges, avec des programmations assez « spées », et de travailler en région dans un contexte moins concurrentiel sur une ligne artistique plus large, voire grand public. Au final, c’est plus difficile à Paris pour avoir certains artistes. Sur mon poste actuel au 6par4 / 3 Éléphants, ce qui change aussi, c’est l’inscription d’un projet en lien à son territoire (département, région, agglo,…), en lien avec les autres acteurs culturels, les institutions, les tutelles, les politiques…

On est souvent loin de se rendre compte de ce qu’est le boulot de programmation d’un festival. Peux-tu me citer les moments difficiles que tu as traversés (ou que tu traverses toujours) pendant la programmation de cette édition 2019 du festival ?

C’est un ascenseur émotionnel permanent, certaines offres ne passent pas pour des raisons de calendrier ou d’argent, on peut être très déçu. Par exemple, cette année, je m’étais positionnée dès novembre sur Aya Nakamura ; l’offre était validée mais le calendrier nous a empêché d’aller au bout. J’étais très déçue. Sinon le stress est un peu permanent : quand il n’est plus dicté par les deadlines de bouclage, c’est que le suivi des ventes a pris le relais…

Par rapport à l’édition 2018, quels ont été tes principaux défis ?

Cette année, j’organise des rencontres professionnelles en marge du festival. Elles auront lieu les jeudis et vendredis au Théâtre de Laval et regrouperont environ 150 professionnels de la filière musicale. Des groupes de travail, conférences, et tables rondes ont été mis en place en lien avec Le Pôle (Pôle de Coopération des musiques actuelles en Pays de la Loire) et la Fedelima (Fédération des Lieux de Musiques Actuelles). Un volet complet concerne par exemple la fonction de programmation et réunira des programmateurs de SMAC de toute la France. Des sujets tels que les financements européens pour la musique à partir de 2020, le rapport F/H etc… seront aussi abordés. Enfin un zoom sur les musiques dites « urbaines » sera proposé ; le journaliste Medhi Maïzi animera sur place son émission « La Sauce », diffusée sur OKLM. Pour moi c’était un enjeu important de cette édition : créer des temps de réflexion autour de notre filière, avec ses acteurs, et aborder certaines problématiques sous un angle plus sociologique, politique, philosophique, ou purement technique. Bien sûr, cela donne aussi une résonance nationale au festival, et c’est très important pour nous. L’autre enjeu était de développer le festival en centre ville, en lien aux commerçants. C’est ainsi que le festival débute cette année dès le mercredi, avec des showcases gratuits dans les bars et restos de la ville.

« Le festival généraliste de taille moyenne comme les 3 Eléphants est un modèle qui est moins renouvelé. »

On oublie d’ailleurs trop souvent que l’une des particularités des 3 Eléphants, c’est les arts de rue. Peux-tu me parler d’une performance en particulier ?

Cette année, Les 3 éléphants co-produisent l’adaptation pour la rue de la célèbre bande dessinée de Fabcaro « Zaï Zaï Zaï Zaï  » avec le collectif Jamais Trop D’Art. C’est une création 2019. J’ai vu les filages, c’est vraiment très réussi.

Quel regard portes-tu aujourd’hui sur l’évolution des festivals de musiques actuelles en France ?

Depuis quelques années, des projets très créatifs ont vu le jour, sur des lignes artistiques spécifiques comme au festival Visions, sur des jauges réduites comme au Yeah!, dans des cadres exceptionnels comme au Cosmo Jazz… Cette recherche de nouveaux formats et rapports au public apporte un renouvellement du paysage festivalier en France et la diversité de ces offres est précieuse. A l’inverse, de très gros événements adossés à des groupes financiers ou marchands voient aussi le jour – le projet associatif et culturel passe alors en second plan. Entre les deux, j’ai le sentiment que le festival généraliste de taille moyenne comme les 3 Eléphants est un modèle qui est moins renouvelé.

Peux-tu me citer des meufs qui programment ou dirigent des lieux ou events de musiques actus / électroniques et dont tu aimes le travail ?

Peggy Szkudlarek ! C’est mon mentor. Mais d’autres programmatrices de festival telles que Ségolène Favre-Cooper pour le MaMA, Jeanne Rucet aux Vieilles Charrues, Alice Boinet sur Art Rock ou Marie-Line Calvo pour Terres de Son sont des femmes admirables – pleines d’intelligence et de générosité.

Rappel : foncez au festival Les 3 Eléphants, du 24 au 26 mai prochain. Vous pourriez y croiser Columbine, Jeanne Added, Etienne de Crécy, Koba Lad, Thylacine, Caballero & JeanJass, Josman, Sebastian, Clara Luciani, Flavien Berger, etcetera. Voici l’event Facebook, et le site du festival.

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