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Dis Arthur H, raconte-nous une histoire

Il est de ces gens qui proposent. Qui cherchent. Qui tâtonnent. Qu’on attend par ici et qui arrivent par là. Le chanteur s’est à peine eclipsé (sa tournée s’est achevée à l’Olympia le 3 avril dernier) que c’est Arthur H l’écrivain qui nous souffle un « viens voir » à l’oreille. Ça ne nous étonne pas tant que ça, finalement, un livre d’Arthur H. Qu’ils riment ou pas, frontaux ou allégoriques, qu’on les lise ou qu’on les chante, ce ne sont jamais que des mots. Ses amis, ses amours de toujours. On avait envie de le rencontrer depuis longtemps. C’était le bon moment. « Fugues » n’est ni tout à fait un autoportrait, ni vraiment une biographie, ni complètement un récit. C’est un voyage, initiatique, spirituel, quelques mois dans des vies qui voulaient plus et plus fort.

A l’âge de 15 ans, Arthur H a fait une fugue. Si jeune, et il ne respirait déjà plus. Il devait à tout prix savoir qui il était, trouver sa voie, son pas, son identité. Tout ce qu’il savait c’est que rien de tout ça ne se cachait dans sa chambre de lycéen. Il perpétuait ainsi, sans le savoir, la tradition familiale initiée par sa mère, Nicole, alors qu’elle en avait 18 et qu’il lui était tout simplement impensable de suivre un destin déjà écrit pour elle. Cette force vive ne voulait pas d’un pavillon de banlieue et d’un gentil mari, elle avait désespérément besoin de temps, d’espace, d’amour et d’eau fraîche.

Jean-Sebastien Bach emprunta aussi pas mal de routes. Un jour, d’un voyage effectué à 20 ans, « il oublie de rentrer ». Il est le plus célèbre des fugueurs, celui qui en a fait un art. De ces mêmes soifs de découverte, d’aventure et d’horizon, Arthur H s’est inspiré et nourri. Il s’est isolé dans une roulotte au confort précaire et diablement romanesque, et, mêlant fantasme et réalité, s’est laissé prendre par le vertige de ce moyen d’expression neuf, par la promesse d’une terre encore vierge. « J’étais vraiment au paradis, je me sentais totalement libre, et je l’étais. »

La liberté, c’est le cœur du livre. Aussi fou que cela puisse paraître, elle n’est pourtant pas toujours en tête de nos priorités. On veut avoir le dernier iPhone, il faut boucler ce dossier, on doit absolument attraper cet avion. Et finalement, ce qui nous passe par la tête, ce qui nous fait envie, ce qui nous fait du bien, est relégué au second plan.

Arthur H, comme nous, jongle au quotidien entre son besoin de liberté et les impératifs d’un métier qui, s’il est sans doute moins gênant aux entournures que d’autres, est malgré tout fait lui aussi de contraintes, de deadlines, de commandes. « La musique et la littérature ont cela de nécessaire de dilater l’espace et le temps. Sinon, on a un espace-temps qu’on ne contrôle pas, un espace-temps social, que des gens ont défini pour nous. Le temps nous impose toujours son propre rythme où on étouffe littéralement, donc on a besoin, notamment par l’imaginaire, de s’en extraire. La musique pour moi est un moment complètement régénérant, l’écriture aussi. Tout d’un coup je suis dans un autre espace-temps, qui n’appartient qu’à moi ou aux gens qui me font l’amitié de le partager. A partir du moment où j’ai ces instants-là, j’accepte toutes les contraintes auxquelles je me soumets, comme tout le monde. Pour le futur, ce qui est un peu effrayant c’est à quel point ces contraintes vont être de plus en plus efficaces, de plus en plus présentes. On est toujours en train de travailler. On est dans un flux constant. Parfois, on a le droit de s’inquiéter du fait que l’espace de la liberté va diminuer de plus en plus, et le pire c’est qu’on va s’y habituer, ça devient naturel ».

Alors cette liberté, comment l’atteindre ? Dans l’ordre chronologique, Jean-Sebastien, Nicole et Arthur ont tenté de l’attraper à coups de kilomètres, en franchissant mers et montagnes, en mettant de la distance. Leur audace a souvent signifié désobéir, s’opposer, quitter. Se défaire, même un peu, des autres. Refuser, même pour un temps, leur influence. Une fougue réjouissante et salutaire, celle d’une jeunesse pleine d’espérance et d’ignorance à la fois. « L’adolescence, c’est une période vraiment capitale, parce qu’on découvre le monde, les rêves et les émotions sont très forts et nous imprègnent d’une façon fondamentale. Ça lance des étoiles vers le futur et toute notre vie on marche sur ces étoiles qu’on a lancées dans le ciel. Après, il y a aussi le côté ridicule de l’adolescence. On est très arrogant, on a cette illusion de croire qu’on connaît la vie et que cette énergie printanière qui nous habite est la vérité. Donc on regarde les adultes avec un peu de condescendance. Cette espèce de non-doute est insupportable pour les adultes. L’adolescent est à la fois stupide et merveilleux. Et parfois, il fugue, parce qu’il estime que le monde des adultes n’est pas du tout satisfaisant, qu’il va refuser d’obéir à ses règles et le seul moyen de désobéir c’est de s’enfuir ».

Quelques années plus tard, s’il dit être « encore en train réaliser [ses] rêves d’adolescent », Arthur tempère un peu. « T’as pas besoin physiquement de voyager pour voyager, de désobéir pour désobéir. C’est assez capital de désobéir intérieurement, de ne pas complètement adhérer à tous les dogmes qu’on nous impose. C’est une espèce d’écologie mentale. Après, je n’ai pas besoin de frauder dans le métro ou de dire « fuck » à un policier, mais intérieurement j’ai besoin de me désolidariser du système, de ne pas y croire tout en l’acceptant ».

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Arthur H. Collection personnelle

Lire Fugues, c’est aussi prendre le risque de développer une furieuse envie de rencontrer Nicole Courtois, la mère d’Arthur H. Pour avoir, par imprégnation, un peu de son courage, de son entêtement, de sa poésie. L’écriture de ce livre, dont elle est la vraie héroïne, a été pour Arthur l’occasion d’en apprendre plus sur sa vie. « Il y a assez peu de temps, elle m’a révélé cette fugue, j’étais étonné car elle ne m’en avait jamais parlé. A part le fait que ce soit ma mère qui l’a vécue, j’ai trouvé l’histoire très romanesque, c’est le genre d’histoire qui me touche beaucoup, des enfants sauvages qui partent à l’aventure, leur courage, le côté démuni de ces jeunes gens ».

Au beau milieu de l’escapade rocambolesque de Nicole et ses amis, qui quittent Argenteuil bien décidés à rallier Tahiti en radeau via la Corse, le récit s’obscurcit. Un homme tente de violer Nicole. Au prix d’une bataille forcenée, elle parvient à lui échapper. Un passage du livre forcément tendu, brutal, une belle montée en puissance narrative, et pour Arthur, un choc. « C’était un moment très pénible, très douloureux à écrire, c’était une chose assez violente, et qui en plus est arrivée à ma mère. »

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Arthur H. Collection personnelle

Arthur raconte comment ce moment terrifiant fera de cette toute jeune fille une personne un peu nouvelle, moins insouciante, même un peu moins jeune peut-être. Une guerrière. Qui comprend tout. Une féministe qui, paradoxalement, ne pourra jamais se libérer du carcan de son époque. « Ce cadre de la société, elle luttait contre, mais elle ne le remettait pas en question, parce que c’était juste complètement normal. Être traitée comme un objet, se faire emmerder, se faire violer même. Elle n’en voulait même pas aux mecs, elle avait au contraire pitié pour cette espèce de gigantesque misère, ce manque, cette incapacité d’avoir un rapport normal avec les femmes. Elle était très marquée par les préjugés de son époque, elle ne s’est jamais sentie l’égale des hommes. Pour les jeunes filles aujourd’hui ça peut être tout à fait normal de se sentir l’égale d’un homme, ni plus ni moins, pour ma mère non, ce sentiment d’inégalité était trop ancré dans la société, trop partagé pour qu’elle puisse s’en extraire ».

Fugues est paru dans la collection « Traits et Portraits », dont Arthur H est le seul musicien, ce qui lui procure, de son propre aveu, une certaine fierté. Cette incursion en territoire littéraire semble lui avoir laissé un petit goût de reviens-y. « Il y a le plaisir purement littéraire de travailler avec les phrases, avec les mots, j’adore totalement ça. Et après, il y a le plaisir de l’approfondissement. Une chanson, c’est une énergie, c’est un haïku, une suggestion, l’espace d’un moment, mais c’est pas creusé, c’est pas prendre sa pelle et aller au fond des choses, au fond d’une histoire, d’une émotion, d’une situation, comme là j’ai eu l’honneur de le faire ».

Notre honneur à nous aura été de lire ces histoires qui se font si joliment écho, celle d’un fugueur d’un autre siècle, celle d’une boxeuse amoureuse et celle d’un jeune bachi-bouzouk.

Crédits photo en une : Francesca Mantovani pour Gallimard

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