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Clara Luciani : « Je détesterais être la muse de quelqu’un »

Dans la famille « je ne suis pas là où l’on m’attend », on demande la fille. Clara Luciani grandit à Marseille, rejoint à 19 ans le groupe La Femme, sort en 2017 un EP aux relents de cœur brisé, chante avec Nekfeu et renaît aujourd’hui avec un premier album, « Sainte Victoire », où elle alterne combat et aveu d’impuissance. Si ça ne vous donne pas envie de la rencontrer, nous oui. Ce jour-là, comme par hasard, y avait du soleil.

Les derniers souvenirs qu’on avait d’elle s’appelaient « Pleure, Clara, pleure » ou encore « A crever », titres phares et pour le moins évocateurs présents sur son premier EP sorti l’an dernier (« un journal intime, qui a fini par être un journal public »). Pas besoin d’être psy pour comprendre qu’elle n’allait pas bien, du tout, du tout. Clara Luciani n’est ni la première, ni la dernière à avoir tenté de traduire une douleur en chanson, de l’apprivoiser, de l’apaiser. La technique semble avoir fonctionné, puisqu’après avoir transcendé une rupture si éprouvante qu’elle dit elle-même qu’elle a cru en mourir, elle apparaît aujourd’hui déterminée, prête à toutes les luttes et reconnaissante de cette soupape que l’écriture lui offre. « Ma citation préférée de tous les temps c’est « tout art est exorcisme » d’Otto Dix. Je suis tellement sensible, tellement touchée par tout que j’ai besoin de m’extérioriser,  sinon j’étouffe. Je ne sais pas comment font les gens qui n’ont pas ça. C’est garder ses démons pour soi. Je suis admirative quelque part, moi je ne pourrais pas. Dans la vie quand il t’arrive un truc pourri soit tu restes dans ton lit et tu sors plus soit tu fais pousser des fleurs sur le fumier. C’est la magie de l’art en général. Pour cet album, j’allais mieux et je voulais que ça s’entende, qu’on entende l’éclaircie, l’espoir, le combat, parce que la vie est un combat, depuis mes 19 ans où j’ai quitté Marseille pour venir à Paris et faire de la musique ça n’a été qu’un combat, il faut sortir les armes et se battre. J’avais envie qu’on entende tout ça, sans pour autant masquer trop ma fragilité, ma vulnérabilité parce que c’est aussi ce que je suis. »

« Il y a quelque chose de la guérison dans cet album. Moi, je pense à la guérison du chagrin d’amour, mais en fait ça peut être guérir d’une maladie. On compare souvent l’amour à une maladie d’ailleurs. »

Au fil des titres, on découvre en effet une personnalité complexe, contrastée. Oui, on entend la combattante. Dès le premier titre, « La grenade ». Beat soutenu, vocabulaire offensif, pas question de se laisser faire, de ne pas riposter. Cette Clara ne baisse ni les yeux ni les poings. En disant tout simplement ce qu’elle ressent, ce qu’elle vit, ce qu’elle voit, maintenant qu’elle a repris des forces et qu’elle n’est plus à terre, elle transmet un message indéniablement féministe. Pas forcément militant pour autant, même si la réalité la rattrape parfois. « Des femmes atteintes de cancer du sein m’ont écrit, par rapport au refrain « sous mon sein, la grenade », l’une m’a dit « je suis une combattante et cette chanson m’aide ». Il y a même une association qui l’a pris comme hymne. Je trouve ça génial. Il y a quelque chose de la guérison dans cet album. Moi, je pense à la guérison du chagrin d’amour, mais en fait ça peut être guérir d’une maladie. On compare souvent l’amour à une maladie d’ailleurs. Je trouve ça beau ce que les gens projettent sur les chansons, ce qu’ils voient, ce qu’ils entendent, à quel point ça résonne avec leur propre vie. Ce sont des chansons que je chante pour les gens plus que pour moi. ». Et quand dans « Drôle d’époque » elle avoue une sensation d’impuissance devant tout ce que la société attend, voire exige des femmes et notamment de leur apparence, là encore elle fait mouche auprès du public, et là encore, elle est agréablement surprise. « Plein de mecs m’ont dit « j’ai écouté « Drôle d’époque » et j’ai compris que j’en attendais trop des femmes, ou que mon rapport aux femmes était malsain ». Peut-être que cette chanson s’adressait finalement plus aux hommes qu’aux femmes.» Au-delà de la démarche, définitivement intime, voire égoïste, de se réparer elle-même, Clara Luciani aura donc écrit des mots qui laissent des traces, qui inspirent et donnent à réfléchir.

« La chanson commence à être réhabilitée, à retrouver ses lettres de noblesse justement parce qu’elle trouve de nouveaux visages mais je crois pas que ce soit le truc le plus évident. Mes chansons ont cette forme-là, je sais que c’est pas la mode mais j’en ai rien à foutre, je peux rien faire de plus honnête que ça. »

Pour être complètement honnêtes, et sans rien enlever à son talent, elle arrive peut-être aussi au bon moment, au bon endroit. Car la victoire, sainte ou profane, n’est pas que la sienne, elle est celle de toutes les femmes, et notamment les auteures-compositrices, qu’aujourd’hui on entend, on écoute, on respecte, elle est une parmi d’autres qui pavent le chemin débroussaillé, un peu plus dans la solitude, par les Françoise Hardy, Anne Sylvestre, Véronique Sanson, Catherine Ringer. Une filiation, sinon dans le style, du moins dans cet esprit d’indépendance, de liberté, voire de rébellion, qu’elle reconnaît bien volontiers, entre gratitude pour les portes qu’elles ont entrouvertes et souci constant de n’être personne d’autre qu’elle, de ne jamais singer. De ne pas se plier aux exigences du marché du disque non plus. Clara Luciani fait de la chanson, c’est comme ça, elle n’a pas l’intention de se mettre à rapper juste parce que c’est ce qui se vend. « Il y a un genre qui est de nouveau admis, qui a été dépoussiéré, notamment grâce à Juliette Armanet, évidemment, mais je pense que c’est elle qui est à contre-courant, et que le véritable truc à la mode c’est le rap, l’urbain, comme le rock a pu l’être à un moment donné. La chanson commence à être réhabilitée, à retrouver ses lettres de noblesse justement parce qu’elle trouve de nouveaux visages mais je crois pas que ce soit le truc le plus évident. Mes chansons ont cette forme-là, je sais que c’est pas la mode mais j’en ai rien à foutre, je peux rien faire de plus honnête que ça. En dehors des modes, ce qui a le plus de chance de toucher les gens c’est quelque chose qui est fait avec le cœur et les tripes. »

Ok. La chanson. Le cœur, les tripes. La mode, on l’emmerde. La vie est bien faite puisqu’on voulait justement lui parler de Gainsbourg. On l’a un peu entendu dans l’album de Clara. On s’est dit qu’elle lui aurait sans doute plu, voire qu’elle l’aurait inspiré, mais pas seulement. Dans l’écriture pure, directe, dans l’élégance, dans cette sensibilité qui peut frôler l’impudeur. Et aussi dans la construction de ce disque, qui sans être un album concept n’en forme pas moins un tout, avec un début, un milieu, et une fin. Une fin sous la forme de cet épilogue parlé qui lui donne son titre, le court mais saisissant « Sainte-Victoire » (qui n’est pas sans nous rappeler, aussi, ces monologues féminins sur les albums de Vincent Delerm). « Pour moi, un album c’est comme une histoire, j’avais envie que les gens l’écoutent du début à la fin. J’ai réfléchi et je me suis dit « comment ça marche un album que j’ai envie d’écouter du début à la fin ? », et je pensais à « La superbe » de Benjamin Biolay, aux albums de Gainsbourg aussi, oui, qui sont toujours construits avec une espèce de narration, de cohérence. »

La référence à Gainsbourg, si elle la flatte, a quand même ses limites. Clara Luciani est fan de beaucoup mais elle n’est la chanteuse de personne. « Gainsbourg, j’aime toutes les femmes qu’il a approchées. Mais je détesterais être la muse de quelqu’un. Ça m’emmerderait, t’imagines même pas. Ou alors il faudrait qu’il soit ma muse aussi. Et encore… Mais je n’aimerais pas être utilisée pour dire les mots d’un garçon, ça m’énerverait. J’ai envie de me débrouiller toute seule. » Elle va jusqu’à nous confier que si Serge était là et lui proposait d’écrire pour elle, elle dirait « non merci ». On écarquille un peu les yeux, on en rit avec elle, on commence à la trouver géniale.

Avec cet album, elle a envie de tourner, et puis d’écrire encore, et puis de faire mille autres choses. Elle cite Patti Smith, « Mon rêve de carrière. Elle écrit des bouquins formidables, elle fait des photos trop belles… moi ce serait plutôt le dessin, j’aime bien dessiner. » On rebondit sur Alison Mosshart, on lui apprend qu’elle peint, qu’elle expose, et là aussi, ça la fait triper, ça lui donne faim de tout. « Mon rêve absolu c’est d’écrire un livre un jour. Je serais tellement satisfaite. Quand j’étais jeune je ne me voyais pas musicienne, je me disais « je vais écrire ». J’étais obsédée par Simone de Beauvoir par exemple. Je voulais venir à Paris, faire des études, je me voyais au Café de Flore, avec des intellectuels parisiens. Mais pour l’instant, je n’ai ni la rigueur ni le talent pour ça. »

Voilà.

C’était Clara Luciani.

On avait adoré son album, et on a adoré la rencontrer, vous n’avez pas idée. Parce qu’elle n’est ni l’image cliché de la parisienne-rive-gauche-à-frange qu’on a parfois tendance à lui coller sur le dos (« je suis à des années-lumière de ça »), ni différente à tout prix, parce qu’il faudrait l’être, pour être cool, mais juste Clara.

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