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Béziers, entre musiques actuelles et politiques médiévales

Sans trop se mouiller, on peut penser qu’une municipalité qui suscite suspicions de fichage des origines ethniques, qui bosse sur le grand remplacement culinaire en virant les kebabs et qui supprime deux festivals estivaux, n’a pas comme cheval de bataille les musiques actuelles. Béziers, ses grands bâtisseurs et ses hauts lieux culturels d’époque, serait-elle aujourd’hui morte ? Ou simplement en sommeil ? Avec l’arrivée de Robert Ménard à sa tête, des âmes ont dû connaître certaines longues nuits d’angoisse. Qu’en est-il au regard de la scène musicale ? L’équipe du festival Fabrique, à mettre vraiment en haut de la pile, a tenté de nous filer quelques tuyaux.

Comment décririez-vous Béziers, en quelques phrases ?

Pour nous, Béziers est, comme le fut Bordeaux dans le passé, une « Belle endormie ». Béziers est une ville riche d’histoire où les hommes vivent depuis près de 27 siècles. Longtemps capitale mondiale du vin, la ville a alors connu un essor florissant, ce qui a permis sa gentrification, par exemple durant le 19e et 20e siècle. On compte alors pas moins de 14 salles de cinémas, 4 théâtres, plusieurs salles de concert et une arène initialement dédiée au lyrique ; l’ensemble bâti sous l’impulsion de mécènes vaut à la ville le surnom de « petite Bayreuth ». Aujourd’hui, ne restent que des ruines de cette époque faste, comme en témoigne le Théâtre des Variétés, haut lieu du début du XXe siècle classé aux Monuments Historiques, désormais inusité. Béziers fut également une grande ville de rugby, impulsant un second âge d’or dans les années 70. Comme de nombreuses villes de la façade méditerranéenne, Béziers est un carrefour de civilisations ; c’est ainsi plus d’une centaine de nationalités qui s’y côtoient. Malheureusement, les années 80 ont vu décliner la ville, déclin qui se poursuit toujours, malgré quelques sursauts. La ville se trouve rongée par le chômage et la misère en dépit de ses richesses environnementales, de bien-être, historiques et culturelles.

Y a-t-il un grand sentiment d’appartenance propre aux Biterrois ?

Les Biterrois sont très chauvins. Malgré les difficultés qu’ils éprouvent, les habitants sont très fiers de leur ville, de son histoire et de son mode de vie, parfois même envers et contre tout, comme l’actualité peut nous le montrer. La féria est un événement annuel qui rassemble toutes les franges de la population. Il y règne un fort sentiment de nostalgie très probablement dû à la riche histoire de la ville. Ils y incarnent un esprit dense et unique, propre aux ambiances méridionales.

Théâtre des variétésThéâtre des Variétés © Philippe Hugonnard

Quel est votre rôle au sein du secteur musical à Béziers ?

Nous sommes le Collectif FABRIQUE, fondé en 2010 sous l’impulsion d’une jeune scène alternative bouillante. Le collectif unissait au départ une quinzaine de groupes et de nombreux membres et organise depuis 5 ans désormais un festival annuel initialement très modeste qui, avec le temps, a pris avec le temps une nouvelle dimension. Nos actions se déclinent maintenant tout le long de l’année avec l’organisation de concerts et soirées thématiques où se mêlent musiques, arts visuels, performances et installations. Il s’agit de réunir les artistes du cru mais aussi des créateurs venus de tous horizons. Au niveau musical, nous avons ainsi pu proposer à notre public au cours des derniers mois des concerts de Pneu, Black Karma Market, Forever Pavot, Marvin, JC. Satan, Aquaserge, Oh ! Tiger Moutain, etc. La programmation de l’édition des 18 et 19 décembre derniers était dans cette continuité avec les venues notamment de Quetzal Snakes, Kaviar Special, Marietta ouencore Syracuse.

La chanson qui décrirait le mieux Béziers ? « Massilia Sound System : Ma ville est malade » Pourriez-vous décrire les difficultés liées directement à votre travail ?

La principale difficulté que nous éprouvons vient de la relative indifférence du public biterrois. Cette indifférence peut être mise sur le compte de politiques culturelles ayant cours depuis plus de 20 ans et manquant cruellement d’ambition. Aujourd’hui encore, l’offre culturelle biterroise reste pauvre, les lieux de diffusion étant toujours uniquement dédiés à une programmation faite au détour de tournées nationales (one man shows, stand up, humoristes et concerts de type Kenji Girac), sans laisser place aux créations et productions locales. Cependant nous avons su transformer certaines de ces difficultés en force, à commencer par cette pénurie qui nous permet d’incarner une alternative culturelle crédible, active et importante. Nous sommes également soutenus par le département de l’Hérault au travers du domaine départemental d’arts et de culture de Bayssan / Théâtre SortieOuest. Cette structure participe à notre professionnalisation et nous permet d’accéder à une scène hors d’accès sans cela.

Qúetzal SnåkesQúetzal Snåkes au festival Fabrique 2016 © DR

De quelle manière les musiques actuelles existent à Béziers ? Par quels réseaux professionnels ou amateurs ?

L’existence des musiques actuelles à Béziers est principalement l’œuvre d’initiatives privées, souvent jeunes et amatrices. Il existe plusieurs associations comme GabuAsso ou encore Univart qui militent pour l’amélioration de l’offre culturelle et musicale. Les lieux les plus importants sur le biterrois sont presque exclusivement des bars alternatifs comme le Carphanarhum, le Nashville et le Korrigan, qui à eux seuls ont dû voir passer près de la moitié des groupes alternatifs venus visiter Béziers. Sur le plan professionnel nous pouvons citer le théâtre SortieOuest qui est un partenaire essentiel de la pérennité de beaucoup d’initiatives culturelles. La Cigalière à Serignan est aussi un lieu de diffusion important car elle propose une programmation qualitative bien que la salle soit située dans un village à l’extérieur de Béziers. La salle Zinga Zanga, régie de la mairie de Béziers, est un bloc de béton sans âme totalement excentré de la ville ; sa programmation de celle énoncée dans la réponse ci-dessus, de plus cette salle n’offre que très peu de perspectives pour le développement de la jeune création.

« Ménard n’a pas encore pris pour cible nos initiatives, et nous pensons qu’il ne le fera pas »

Quelle serait la chanson qui décrirait le mieux Béziers ?

Massilia Sound System : « Ma ville est malade » (ça). Nous ne sommes pas de très grand adeptes de la dub et du reggae mais cependant ce texte nous parait vraiment très pertinent. Il suffit de transposer les paroles de cette chanson à Béziers, et on est en plein dans le mille, à l’instar de nombreuses autres villes du sud de la France et de l’Occitanie.

Décrivez-moi le paysage culturel et musical de Béziers pendant le mandat de Raymond Couderc ?

Raymond Couderc était un maire « bâtisseur », qui a surement fait ses armes sur le jeu « SimCity » ; de nombreux bâtiments ont été construits comme le pôle universitaire, la médiathèque Andrée Malraux, la fameuse salle Zinga Zanga, mais ces réalisations sont surtout marquées du sceau d’une mauvaise concertation avec les acteurs déjà installés sur le territoire biterrois. C’est là le moment de cassure avec une scène pourtant riche, portée notamment par le groupe Sloy d’Armand Gonzales, les Zazous Associés et les Tulaviok via le festival alternatif punk La Furia. On peut citer par exemple l’attribution de résidences grassement financées par les deniers publics et qui n’ont vu que très peu de réalisations concrètes malgré les fortes sommes d’argent investies.

Sloy – Pop

Le tableau n’est néanmoins pas totalement noir. On peut citer par exemple deux festivals estivaux grand public qui ont su rassembler une large partie de la population biterroise, à savoir « Swing les pieds dans l’Orb » ou encore « Festa D’oc ». Durant les vingt années du mandat de Raymond Couderc, de nombreuses initiatives privées dont la nôtre ont vu le jour, – citons également l’Infernale Machine, studio d’enregistrement vintage qui a vu défiler une grande partie des formations locales. Cependant, ces initiatives n’ont reçu que trop peu, voire aucun soutien. Le manque de crédit qui nous a été accordé voire l’infantilisation dont ont fait preuve certains responsables municipaux n’ont que peu encouragé le développement de nos entreprises

Qu’a changé concrètement l’arrivée de Robert Ménard à la mairie de Béziers pour la culture, la musique et les musiques actus plus précisément ?

A notre sens, l’arrivée de Ménard n’a dans les faits que peu changé la donne. En effet, Ménard n’a pour le moment pas pris pour cible nos initiatives, et nous pensons qu’il ne le fera pas. Notre intérêt est le même que le sien ; rendre à Béziers ses lettres de Noblesse, son rayonnement culturel et donner envie à nos jeunes de ne pas fuir pour Montpellier ou Toulouse comme la plupart le font, et ce malgré la densité de talents et de bonnes volontés dont regorge notre ville. Cependant, il est évident que les moyens divergent.

Le nouveau maire ayant conservé une grande partie de l’ancienne équipe culturelle municipale, les changements ne sont que très peu visibles. Les festivals estivaux « Festa D’oc » et « Swing les pieds dans l’Orb » ont été supprimés tout comme les « Faenas Digitales », festival électronique de fin d’année. Ces trois événements gratuits ont été remplacés par plusieurs séries de shows dans les arènes – par exemple Gad Elmaleh, Kev Adams ou encore une fois Kenji Girac.

Ces décisions relèvent plus à notre sens d’une volonté de vouloir bousculer les habitudes et de ce fait marquer les esprits plus qu’une réelle vision d’une politique culturelle sur le long terme qui reste entretenu telle qu’elle l’était auparavant, anémique et peu variée.

Pour notre part, à la suite même du nom de notre collectif au carrefour de divers arts, FABRIQUE, nous veillons à rester dans notre domaine d’action et à densifier concrètement une démarche entreprise avant l’arrivée de Robert Ménard, et que nous espérons poursuivre à sa suite, afin de bâtir et incarner une alternative culturelle au public et à ses esprits, avec en bandoulière la conception d’une culture qui a et doit avoir quelque chose à dire de son temps, ; et quoi de mieux dans le contexte biterrois ?

fabrique

L’affiche 2015 du festival
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