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Avec Abstrack, à la recherche de la teuf inoubliable

Faktice, Fréquence Pure, Days, Fréquence Infinie ou encore l’imminent Residanse Festival, autant de noms de soirées et d’événements qui sentent l’amour et le brouillard dans l’esprit des fêtards nantais. Depuis huit ans, le collectif Abstrack fondé par Vidock (27 ans) et Akou Bayo (26 ans) et dont le jeune label a fêté sa deuxième release en juin dernier, a imprimé sa marque de fabrique. Que ce soit dans ses propres soirées ou celles auxquelles il est invité, son nom est un tampon d’accès à la sheitanerie.

Avec six DJ résidents, son propre système son et une boule à facettes, l’Abstrack Sound-System propose des fêtes libres, infinies, à taille humaine dans des spots souvent improbables. La dernière en date, la Fréquence Infinie, a eu lieu début août en pleine campagne nantaise et la « famille » comme ils se définissent eux-mêmes avait ramené pour l’occasion quelques 500 vinyles pour 24 heures de musique non stop. Forcément, j’y suis allé avant de retrouver trois des membres quelques jours plus tard pour qu’ils me racontent leur histoire et essayer de comprendre pourquoi leurs soirées font partie des meilleures de Nantes.

Je viens à peine de poser mon boule sur un des fauteuils à l’ombre de la tonnelle extérieure que je fous en l’air mon pastis tout neuf. A peine le temps de boire une gorgée, d’effriter ma weed que je dois retourner au bar, situé à quelques mètres, pour refaire le plein. « Hey mec, t’as une éponge là, si tu veux ! ». Comment ça on est en soirée et il y a des éponges à disposition pour nettoyer la table ?! Je termine de rouler mon pilon, remercie le gars à côté de moi du tuyau quand il me propose de faire une pétanque. Malgré son polo Lacoste full motifs Keith Haring, j’accepte ce projet. Des éponges et de la pétanque, après la manifestation contre les violences policières de l’après-midi, ça fait beaucoup niveau émotions. Nouveau verre de pastis et ça part en quête d’un terrain digne de ce nom.

S’il n’y avait pas les éponges, on pourrait croire à une scène classique de camping de festival où l’on croise des mecs rouges comme des bites de chien à quinze heures et Roméo Elvis venu nous faire chier avec ses acouphènes. Il n’en est rien. On est à Guéméné-Penfao, à une quarantaine de minutes au nord de Nantes, et ici, c’est Abstrack qui commande. Il fait encore jour et Bloody L (disco délirant/groove organique) prend la main après plusieurs heures de back to back entre membres de l’équipe. Dans la cour de cette maison de campagne qui accueille quelques cent-cinquante personnes, le soleil paye ses derniers rayons de la journée sur des corps brillants comme les narines de feu Jean-Luc Delarue. Le collectif nantais et sa team de bénévoles savent comment mettre bien « les danseurs » qui le leur rendent bien. Hormis le fait qu’on ait pas trouvé un spot de pétanque valable et que jamais, à la place, on ne foutra les mains sur un Mölkky, on se sent clairement à la maison.

Akou Bayo

ATEMI, membre de la « famille », boss du shop Wood Records et qui surtout les a vu grandir et évoluer, a été le premier à les programmer. A l’époque directeur artistique de L’Altercafé, il voit débouler Vidock et un de ses potes DJ, qui lui demandent de les booker. « Je leur ai filé une date toute pourrie ! Un jeudi 29 ou 30 décembre, je crois. Ils ont fait une teuf de ouf. Il y avait trois cent personnes dans le boui-boui. Ils ont bien ricané à la fin, en me disant « t’as vu, tu nous a donné une date toute pourrie et on a bien niqué ton truc» Je leur ai filé une résidence mensuelle pendant les deux années et demi durant lesquelles j’étais à l’Altercafé. » Contraints de monter une association pour facturer leurs prestations, ils s’interrogent dès le début sur le sens qu’ils veulent à leurs fêtes. « On s’est dit avec Akou et deux autres potes que si on montait une asso il fallait tant qu’à faire qu’on pousse la réflexion jusqu’au bout, qu’on se demande pourquoi on faisait ça. Quand on a commencé, on avait 150 euros de budget. 100 pour un invité et 50 pour la scénographie qui a toujours été au cœur d’Abstrack » raconte Vidock.

A l’époque, les nuits nantaises, comme un peu partout en France, commencent à sortir la tête de la minimale et sont de plus en plus avides de sonorités organiques et down tempo dans des soirées où DJ, danseurs et lieux reviennent sur un même pied d’égalité. Même si elle navigue clairement à vue, et si certains de ses membres jonglent entre études, boulots et organisations de fêtes, la famille Abstrack sent et sait que c’est cette direction qu’elle doit prendre. Inspirée par les soirées londoniennes Beauty & the Beat, c’est back to the rave direct, l’infoline et les sweats capuches champis dans le dos en moins. « C’est ATEMI qui nous a fait découvrir ce type de fêtes qui – en terme de cohésion du dancefloor, d’investissement des danseurs dans l’esprit de la fête, de qualité de la musique, d’ouverture musicale, de qualité du son, de l’acoustique des fêtes – ont eu un impact sur notre vision de la fête libre », précise la DJ.

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La Fréquence Infinie en est clairement le symbole. Il est 22 heures, Bloody L clôture l’open air devant des sourires zébrés de lumières multicolores et de restes de taboulé maison. Le pastis à deux euros et les produits locaux me font dire que je vais encore finir en boule dans ma Twingo. C’est à l’intérieur que ça se passe maintenant avec APU qui fait partie de l’extended family et des mecs qui savent fabriquer un sound-system digne de ce nom. C’est l’Amérique du Sud ici !

Système son hi-fi, bouffe homemade, absence de service de sécurité, DJ au même niveau que les danseurs, bienveillance et partage, des sets à détendre le lifting de Rachida Dati, scénographie cocooning, quelques cinq cent vinyles… terminé ping-pong, je veux rester ici toute ma vie. C’est bien pour ça que les soirées Abstrack sont régulièrement blindées car on y trouve ce que nous et eux aussi d’ailleurs ne trouvons plus dans les clubs à la programmation interchangeable et au bar hors de prix. Pour Vidock, dans un club, « tu ne maîtrises pas tout et c’est pour ça qu’on s’en est éloigné. Dans nos teufs, on a une plus grande liberté musicale. Le dancefloor est plus spongieux, plus prévenant. C’est une vraie expérience sociale et politique qui transpire sur le côté artistique. Tout ce microcosme qu’on arrive à construire, c’est à la fois une revendication, une vision sociale et ça permet d’être l’écrin de nos expérimentations et de nos propositions artistiques. »

Au Sucre à Lyon

Bordel, mais c’est ça qu’on veut, nous. Au milieu des danseurs torses et pieds nus sur les tapis qui jonchent le dancefloor et le petit robinet qui noie chaque fois un peu plus mon pastis, mon regard se perd sur la décoration du lieu. Suis-je le seul à ne plus savoir quid de la déco, quid de la scéno ? Et dire que j’ai failli avoir la flemme de faire une heure de bagnole. Ambiance teintée de lumière rouge. Shaman Boil et Megdoud (Electronique psyché/Organique déviant) nous poussent dans ce genre de moments où ton corps qui danse tout seul ne veut plus jamais faire de soirées à plus de deux cent personnes.

Pour reprendre les mots d’ATEMI, cette « recherche perpétuelle de lieux, du moment d’excellence, presque inoubliable, est un vrai travail. Il faut les créer ces moments-là. » Et ça, ça se fait souvent sans l’aide ni le soutien de la mairie et de la préfecture. Qui est surpris ? Comme l’impression que quand la culture ne rapporte ni argent, ni touristes, ni nouveaux habitant·es en quête d’une qualité de vie plus healthy qui jouissent dans leurs shorts pastel en parlant du Voyage A Nantes, il n’y a plus personne.

Normal que quand on aborde le sujet avec Vidock, il ait besoin d’une gorgée de bière avant de s’exprimer. « Ça fait un moment qu’on connaît les gens de la mairie. On a pas mal de projets qui font qu’on peut avoir à faire à eux, que ce soit la Radio DY10, le Good Morning Africa Festival. Pour la teuf à proprement parler, on n’a jamais demandé d’argent, de subventions. On a plutôt à faire avec eux sur des demandes d’horaires ou de lieux et ça s’est toujours mal passé. Le problème à Nantes c’est qu’ils portent très haut le drapeau de la culture, de l’alternatif sauf qu’en fait pour moi c’est totalement galvaudé. Ils essaient de s’accaparer des initiatives et défendent une pseudo alternative. » Akou Bayo poursuit : « Dans alternatif, on entend le fait qu’il n’y ait pas d’objectif en soi de faire en sorte que la ville soit attractive. Alternatif, c’est juste une expérience culturelle. On a essayé d’aller dans tous les débats citoyens, parce qu’il y en a eu quand même, mais en fait ce sont des pseudo-débats et le constat a été le même dans tous les milieux. La poésie, le théâtre…tout le monde disait qu’il ne pouvait rien faire. C’est un peu triste parce qu’avec le vivier artistique qu’il y a à Nantes, c’est dommage que si peu soient représentés. »

C’est d’ailleurs un peu dans cet esprit-là que la radio DY10 voit le jour il y a trois ans. « C’est aussi arrivé à un moment où on a commencé à devenir de plus en plus exigeant musicalement, intransigeant avec nos invités, et à nous dégager une identité forte. Il n’y a plus d’invités dans nos teufs maintenant, à part sur le Residanse Festival. La radio, c’était aussi pouvoir continuer de défendre la scène nantaise, de porter leur musique haut et fort, de rester en contact avec ces gens-là. » explique Vidock. Aller à un événement Abstrack, c’est désormais partir à l’inconnu, sans line-up, pour des sets de plusieurs heures sur un sound-system maison, avec une scénographie qui donne le sentiment d’être dans leur salon. Le projet, c’est de prendre le temps, d’apprivoiser les choses et de, comme le dit Vidock, « de sortir du consommable. Maintenant, on fait des sets de trois ou quatre heures, voire plus parfois. A Nantes, on a des soifards de la fête mais aussi de plus en plus de gens qui viennent pour se ressourcer en énergie. » C’est ce qu’ont pu apprécier ceux qui les ont vu à Astropolis cette année, à la Fréquence Infinie ou plus récemment au Sucre à Lyon.

Il est quatre heures du matin. A vol d’oiseau, je suis à deux heures de la banquette arrière de ma caisse. ATEMI (Down tempo/ Electronique organique) a sa tête des grands soirs et paye sa tournée dans l’espace. Moi, j’alterne moments d’intenses sudation sur le dancefloor et courtes pauses sur un des nombreux canapés de la pièce. On se croirait à Cuir Center, sans le cuir, tellement il y en a. Après un énième « bon après celui-là, je vais me coffrer ! », un « allez-y les gars, je vais pisser, je vous rejoins ! », je reprends la direction de Nantes pour un plat de pâtes et une journée de sommeil.

Prochaine sheitanerie le 4 Septembre pour l’Opening du Residanse Festival #4.

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