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Aliens, autoprod, rareté : une tranche de vie du mythe de la soul Tim Maia

Vingt ans après sa disparition à l’âge de 55 ans, Tim Maia reste l’un des plus grands musiciens brésiliens soul et funk de sa génération. L’occasion de revenir sur un épisode hautement périlleux et créatif de sa discographie à travers les compilations psychédéliques « Racional » et la folie « Disco Club » qui a suivi. Instant légende.

Né et résident à Rio de Janeiro, le grand musicien, compositeur et interprète brésilien Tim Maia a déjà une belle carrière derrière lui. Héros, voire parrain d’une soul teintée de funk et habitée par sa voix immensément douce, il fait partie de ce genre d’artistes à sortir un album par an depuis le début des 70’s. Les quatre premiers volumes de Tim Maia (Vol. 1 à 4, donc) sont des bijoux de synthèse de ce qui se fait de mieux aux USA au même moment entre la soul – son amitié avec Curtis Mayfield ne vient pas de nulle part – et les musiques traditionnelles brésiliennes. Le meilleur des deux mondes, en somme, vous avez dit ? Bref, un groove d’enfer, une chaleur à crever… Ah, qu’il fait bon vivre dans les disques de Maia. « Réu Confesso », « Gostava Tanto De Você » ou encore « Primavera (Vai Chuva) », autant de tubes qui nous foutent en l’air dès que l’occasion se présente.

Un beau jour, tranquillement en route pour la gloire éternelle, cette immense star de la soul et du funk tombe sur un bouquin étrange, Universo em Desencanto – L’Univers en Désenchantement. Ce livre est en fait un recueil de textes, une sorte de Bible qui fait office de table de loi de la secte Cultura Racional, fondée dans les années 30 dans la banlieue de Rio. Manoel Jacintho Coelho, l’homme derrière tout ça, pratique un ésotérisme farfelu à la Raël où tous les fidèles attendent le retour des extra-terrestres sur Terre pour nous sauver, ou quelque chose comme ça. Tim Maia, se laisse prendre au jeu, s’habille en blanc de la tête aux pieds comme le veut la coutume, et entre ensuite en intense phase créative. Lors de ce changement qui s’opère en lui, il s’attelle à mettre en musique cette nouvelle façon de penser, ses nouvelles fixations et lubies. Comme le relate Jacques Denis sur Nova dans son émission Néo Géo, Polydor, sa maison de disque d’alors, décide de ne pas suivre l’illuminer et voilà notre homme qui s’en va en quête d’auto-produire le tout.

Alors voilà, le batteur puis guitariste croit dur comme fer aux extra-terrestres. L’homme à la frimousse adorable, sorte de Barry White sud-américain moustachu – physiquement et vocalement imposant – se persuade que des êtres de galaxies plus ou moins lointaines vont se pointer incessamment sous peu pour le saluer. Nous sommes alors pile au milieu des 70’s et l’artiste n’a pas une hygiène de vie irréprochable – inutile de vous faire un dessin – en ce qui concerne les petits remontants chimiques. Aucun lien, fils unique. Mais qu’importe, la musique est composée, et finie.

Le résultat est un magma intense de soul spirituelle hallucinée, où sa voix, encore elle, nous charme et nous transporte vers d’autres planètes. Sur le volume 1 de ses travaux, Tim Maia Racional vol.1, le musicien semble laisser libre court à toutes ses envies : guitares rappelant les plus belles (hum) heures de Santana sur « Que Beleza », auxquelles s’ajoutent des envolées de violons sur « Bom Senso » avant cet Himalaya de la défonce de près de douze minutes, « Racional Culture ».

Sur un combo basse/claviers qui semble être directement joué par les doigts de Grover Washington Jr., Tim ouvre ce chef d’oeuvre (écouter ci-dessous) par un très simple « We’re gonna rule the world / Don’t you know, don’t you know’ / We’re gonna put in together« , aussitôt repris par un chœur féminin façon disco. En boucle, encore et encore, une ligne de basse fondante, des claviers tendance orgue qui rappellent le gospel, et des paroles supposément prophétiques. Encore et encore, durant douze minutes, jusqu’à ce que la musique ne se trouble, que les paroles ne dansent devant nos yeux et que oui, nous nous apprêtions à remettre le monde dans le droit chemin, c’est certain. Où est-ce que je signe, bordel ?

Cette formule funk-soul-gospel, mais faite au Brésil, Tim Maia la réitère avec encore plus de talent et de classe dans le volume 2 de son échappée chamanique. Car bien que réalisées à travers un système de pensée disons, peu rationnel – après tout, libre à chacun de croire en ce qui lui semble juste – les chansons n’en restent pas moins des dingueries absolues. Groovy, suaves, sans tomber dans le kitsch ni l’effet pompeux, « Do Leme Ao Pontal », « Let’s Have A Ball Tonight », « Where Is My Other Half » – car oui, il écrit et chante également en anglais – ou encore l’immense « O Caminho Do Bem » s’écoutent en boucle, encore et encore.

Mais l’aventure ésotérique ne durera pas très longtemps : entré en 75 parmi les disciples de la secte de Coelho, il claque la porte début 77, se rendant compte d’une certaine errance intérieure et des (quelques) absurdités chantées. En témoigne le très court mais difficilement oubliable « You Don’t Know What I Know ». Que faire alors, de tout cela ? Faire comme si de rien n’était et reprendre le cours normal de son existence ? Ayant tout bossé en auto-production et, de ce fait, propriétaire et responsable de tout, il décide, probablement dans un souci de crédibilité et d’oubli de cet épisode de sa vie qu’il pense honteux, de tout détruire. 20 ans plus tard, Maia meurt, et ne se doute pas du remue-ménage qui se prépare.

La suite est un schéma récurrent dans l’histoire de la musique : portés par l’intérêt suscité par les rares enregistrements restants, des fans collectionneurs font grimper le prix du 33T, atteignant des sommets (500$ la galette, quand même) avant que plusieurs labels, Lukua Bop Record en tête, ne s’emparent du sujet et ne rééditent le tout en 2012. Plus que la rareté, ces compilations rappellent une période fantasque et mystérieuse de la vie de Tim Maia, et peut-être symptomatique d’une carrière d’un musicien au cours des 70’s : l’appel du large, de l’ailleurs, les philosophies New Age alors en plein boom, et toute la caravane mystique d’un ésotérisme bon marché, qui s’infiltre alors partout.

Épisode clé de la carrière de Maia, les Tim Maia Racional Vol. 1 & 2 l’emmènent vers un nouveau territoire, esquissé un peu trop sobrement dans le « Brother Father Mother Sister » sur la-dite compilation : le disco. Celui qui tâche, qui brille. Tim a trouvé son nouveau terrain de jeu. Clinquante dans la nuit, la cover de son album suivant, Disco Club (1978) annonce la couleur, entre néons criards et discoball. En résulte probablement le titre le plus dancefloor de sa discographie, « Acenda O Farol », un hymne aussi efficace en après-midi au bord de l’eau que dans un club moite, et qui synthétise une nouvelle fois le meilleur de deux mondes. Le mieux, c’est de l’écouter, encore et encore.

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