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Rencontre sans frontières avec ڭليثر Glitter٥٥

Manar, plus connue sous le nom de ڭليثرGlitter٥٥, est pleine d’énergie. Avec ses plusieurs casquettes – manager d’artistes, DJ et résidente sur Rinse France – l’artiste marocaine nous fait voyager : entre électro anglaise, musiques traditionnelles maghrébines et percussions sud-africaines, sa musique est hybride et percutante. Elle jouait à Bruxelles cette année, lors de l’édition belge des Nuits Sonores. On s’est posées à LaVallée à Molenbeek pour discuter de ses podcasts et de son approche culturelle de la musique. Cheb Runner en arrière fond pour nous ambiancer lors de l’événement « extra » du festival, la Souk Sessions.

Après avoir joué à Kiosk Radio en fin d’après-midi, ڭليثرGlitter٥٥ retourne la salle Terarken du Bozar pendant une heure et demie. Dans un même set, plusieurs genres : « On va voyager un peu partout, explique-t-elle. On va faire un peu le Maghreb, on descend dans le sud de l’Afrique et on remonte. » Sa musique est dansante et pourtant, elle est bien plus qu’une musique de fête. Techno aérienne se mêle à de la musique traditionnelle maghrébine. On entend les percussions. En clubbeuse qui se respecte, Manar finira la soirée au C12 jusqu’aux petites heures du matin.

Croiser ses origines avec les musiques électroniques

Pour certains, ڭليثرGlitter٥٥ n’évoque que des paillettes. Ça tombe bien, l’artiste est passionnée des chaussettes pailletées. D’ailleurs là, elle en porte. Manar a grandi à Rabat, au Maroc, où elle a étudié la musique classique au conservatoire. Bach, Mozart, le solfège et la guitare n’ont plus de secret pour elle. A la maison, elle est bercée par la musique arabe, la musique orientale du côté de sa mère, le reggae et la fusion du côté de son père. Elle le revoit écoutant le groupe Nass El Ghiwane, fusion entre percussions marocaines et rock actuel. Son oncle écoutait en boucle une cassette de Jacques Brel dans la voiture quand il l’emmenait en week-end. Ado, elle est branchée rock et pop qui vient d’Angleterre avec des labels comme Sarah Records ou Fortuna POP!

Son engouement pour la musique électronique n’apparaît que bien plus tard. A l’époque au Maroc, l’offre de ce style musical n’existait pas dans les clubs. Ils·Elles s’échangent des morceaux entre potes sur MSN mais c’est tout. Elle débarque en France il y a dix ans et tout s’accélère. Elle sort en boîte, organise des soirées à Lille et manage des artistes. Par hasard, elle se retrouve derrière les platines en soirée et bidouille un truc. Ça lui plaît. Ses potes lui offrent des platines et elle s’amuse à la maison. Avec deux amies, elle monte un collectif. Mais elle veut un truc plus personnel : croiser ses origines avec les musiques électroniques. C’est le début de ڭليثرGlitter٥٥. Du côté gauche, elle a traduit glitter en arabe. A droite, « ٥٥ » représente le chiffre 55, une expression marocaine qui signifie « contre le mauvais œil ». Elle joue son premier set lors du festival Hasni Day, en septembre 2017 à La Java, à Paris – pour célébrer Cheb Hasni, l’artiste algérien surnommé le Rossignol du Raï, assassiné par le GIA le 29 septembre 1994, à Oran.

On lui propose d’autres dates : Petit Bain, Le Pop-Up du Label, Le Sucre. Et Le Sucre à Lyon, elle aime beaucoup : « Le public est très curieux et hyper dynamique. Je ne vois pas le temps passer. Et quand tu ne vois pas le temps passer, tu te dis ‘OK, là j’ai fait un bon set et j’ai passé un super moment’, sourit-elle. C’est vraiment un club qui m’épuise, dans le bon sens du terme. » Trois ans plus tard, ڭليثرGlitter٥٥ est toujours là.

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« J’aime le côté sombre des musiques électroniques »

Caroline Lessire / Bozar

Dans son répertoire musical, on trouve du raï – elle en écoute au moins une fois par jour obligé, comme un rituel – un peu de chaâbi marocain (de la musique populaire), de la pop et beaucoup de rap marocain ou maghrébin. La musique électronique, elle, occupe une autre place. C’est une autre pratique, une autre approche d’écoute : elle lance des playlists et retient les noms qui l’intéressent pour pouvoir les jouer. Elle explore tous les titres qu’elle écoute, dans les moindres détails, et prépare sa propre sélection. Elle sample des voix qui nous emportent et nous aident à nous fondre dans la musique.

Quand elle prépare un podcast ou un set, sa démarche est différente. L’approche est culturelle dans sa globalité. Mais sa série de podcasts, qui suit l’ordre de l’alphabet arabe, est plutôt artistique : « C’est une autre dynamique de création. Je suis dans une démarche beaucoup plus artistique parce que c’est l’un des moments où je peux vraiment travailler chaque son à part. C’est pas comme en club où t’as l’énergie du public et compagnie, là c’est vraiment tu t’enfermes pendant un temps et t’essayes d’enregistrer une heure d’une façon bien particulière. T’y penses bien en amont, c’est pas un truc d’improvisation, c’est plus spécifique. » Parfois, c’est politique aussi. Dans son podcast BAEب, l’introduction débute par des enregistrements d’interviews. Une journaliste interroge aléatoirement des garçons dans les rues de Casablanca sur la sexualité avant le mariage. Son set Boiler Room pour Le Bon Air Festival commence avec l’hymne national du Maroc. C’est une manière de défendre un patrimoine et de le transmettre. C’est un peu revendicateur aussi, ça permet de mettre en lumière certaines choses comme sur BAEب.

BAEب est plutôt trap – on retrouve les influences du rap marocain – alors que son podcast JADجاد est plutôt de la mise en transe. On entend les chants soufis, les percussions, les musiques mexicaines. Sa sélection est plus introspective, tout comme son set à Kiosk Radio : « J’aime le côté sombre des musiques électroniques, commente Manar. Quand je sample certaines voix, en général, je les fusionne avec des titres de techno très sombres. C’est ce que je préfère. » Et le format radio lui permet de jouer des choses qu’elle ne jouerait pas en club. En club, il y a ce côté festif. Dépendant de ce qu’elle joue, on danse ensemble ou séparément. Sur des morceaux du Moyen-Orient, « où t’as un truc un peu collectif », celles·ceux qui reconnaissent les titres se mettent en cercle et dansent entre eux : « C’est souvent les femmes entre elles et j’adore. A La Machine du Moulin Rouge par exemple, j’ai été à une soirée où des cercles de femmes se formaient et elles dansaient ensemble. C’est une musique collective, et là pour le coup c’était 100% du chaâbi. Ça se danse comme ça chez nous. C’était agréable de retrouver ça en club, en France. »

En ce qui concerne sa relation aux médias, Manar fait en sorte de ne pas se laisser envahir pour rester concentrée sur sa prestation : « Je mets énormément de restrictions sur scène au niveau des photos et de la vidéo parce que je trouve que ça sort le dj de sa propre expérience. C’est un peu le priver d’un moment avec le public. » Ça la sort elle-même de son set. De même pour les clubbers et clubbeuses qu’elle invite à éteindre leur téléphone pour qu’ils·elles se connectent plutôt avec la musique : « Tu ne vis pas, tu ne danses pas pareil quand tu as ton téléphone, tu fais moins attention finalement, enchaîne-t-elle. Déjà moi quand je garde mon casque trop longtemps, ça me coupe du public. Imagine quand tu as un écran devant toi. »

Imposer la mixité, confronter les esthétiques

Avec ses influences métissées et issues du continent africain, la musique de ڭليثرGlitter٥٥ est souvent définie comme de la ‘techno orientale’ ou de l’’électro arabe’. Or, elle trouve dommage d’être cataloguée, ramenée à un type de musique. Appartenir à un genre, pourquoi pas ? Mais ce genre doit-il forcément être culturel ? « J’imagine que ce sont simplement des repères pour les gens, pour leur donner une sorte de cadre. On peut aussi appeler ça un dj set de musique électronique avec des influences plutôt disco, techno, quelques sonorités arabes mais sans le gros label ‘techno arabe du Maroc’. » Manar refuse d’être considérée comme la voix de la « nouvelle scène électronique arabe » : « Ça dessert plus ces cultures-là qu’autre chose, commente-t-elle. Ça les cloisonne encore plus, ça rend le truc un peu exotique pour exciter les gens parce qu’ils·elles vont passer la soirée à danser sur des musiques dites chaudes et conviviales. »

Mêler ce type de line-up à une scène plus globale permettrait de valoriser une expression culturelle parmi d’autres mais aiderait aussi au dialogue entre les différentes cultures. Comme à la Concrete, en décembre 2018, où elle mixait aux côtés de Derrick May, Rrose, Sama et Helena Hauff. La mixité s’est imposée, les esthétiques se sont confrontées. « C’est là que ça devient réellement visible, dit-elle en s’émerveillant. C’est là que ça commence à prendre de la place dans la sphère de la musique électronique française ou européenne en général. » Et le public change aussi : il est différent sur une soirée labellisée ou sur un line-up tous genres confondus. « Tu proposes autre chose à des gens qui ne sont pas forcément avertis, et c’est ça qui est intéressant », conclut-elle.

Et puis pourquoi la limiter et la rattacher à un style musical alors qu’elle passe aussi des musiques mexicaines ? « Les sonorités sont assez similaires, les gens ne font pas la différence », rigole-t-elle. Au-delà de ses influences d’Afrique du Nord, elle joue beaucoup de musiques issues de toute l’Afrique, car non la musique marocaine n’a rien à voir avec celle d’Afrique du Sud ou de l’Ouest. Pourtant, Manar est consciente que même si elle ne souhaite pas être associée à la ‘techno orientale, elle la fait connaitre et, d’une certaine façon, la rend mainstream. Et elle ne se sent pas plus légitime que quelqu’un d’autre : « C’est de la musique, c’est ouvert à tout le monde. Il faut juste faire attention à ce qu’on utilise. » Quand on ne comprend pas ce que raconte un morceau, il est délicat de l’utiliser ou de l’exploiter : « Il y a un souci de langue aussi, assure-t-elle. Parce que les gens qui en jouent ne comprennent pas toujours ce que raconte une chanson. » Quand elle sort, elle n’aime pas regarder les gens s’ambiancer sur un titre qui a l’air joyeux à l’écoute, avec énormément de percussions, où en réalité le chanteur parle de la perte de sa mère. Idem pour les chants religieux : « Ce sont des choses qui se respectent, poursuit-elle. C’est comme si on s’ambiançait sur Ave Maria en club… »

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Caroline Lessire / Bozar

Pour s’inspirer, Manar va voir des styles totalement différents. Elle « pousse des portes par curiosité » et invite ensuite les producteurs et productrices qu’elle aime – et qu’elle joue – à ses soirées FISSA (collectif FISSA qu’elle a monté avec un pote). La première a eu lieu en avril dernier à La Java, à Paris. La deuxième à La Machine du Moulin Rouge, en août. Elle reverse une partie des fonds de la soirée à l’association W4, qui aide les femmes et les jeunes filles dans le monde entier. W4 s’allie à d’autres associations locales. Pour la première soirée, W4 travaillait avec une association marocaine, qui rassemble des équipes de juristes et médiateurs·rices culturel·le·s. Ils·elles parcourent les villages pour sensibiliser et informer les femmes et jeunes filles à propos des mariages précoces.

Avec FISSA, Manar veut créer des ponts entre le Maroc et la France pour commencer. L’Afrique plus largement plus tard. Elle organisera des événements en France avec des artistes marocain·e·s et au Maroc avec des artistes français·es. « Tout est dans l’échange », dit-elle en souriant. Et l’année 2020 sera une année FISSA.

Photos © Caroline Lessire / Bozar

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