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Mustang « On fait des disques libres et variés, c’est notre idéal »

Que ce soit par leurs compositions ou par leurs reprises, les musiciens de Mustang sont des fous de musiques. Des mélomanes libres dans leurs choix, éclectiques, oui, mais toujours avec le rock dans les sillons. Rencontre avec un groupe sans clichés pour leur quatrième album « Memento Mori ».

Mustang est à l’évidence un groupe de rock. Et un groupe de rock chantant en français. Commencer par rappeler ça pourrait sembler inutile, mais il n’en est rien, tant ce point est revenu au fil de l’entretien dans les mots de nos musiciens : « tourner dans un pays où les gens ne comprennent pas la langue fait qu’il n’y a pas de discussion possible sur le fait que l’on soit un groupe de rock » affirme Jean Felzine au sujet des tournées japonaises et anglaises. Des incompréhensions à leur sujet, le groupe semble y être comme abonné.

Mustang, par exemple, n’a que peu avoir avec les artistes auxquels il se trouve, malgré lui, associé par une presse peu regardante en raccourci et surtout vendeuse d’étiquettes (comme celle de rockabilly). Ils n’ont pas davantage de rapport avec ce que l’on appelle le « rock français » (Noir Désir, Luke, Eiffel and co) ! L’importance accordée à la composition bien troussée, associée à un chant très américain font de Mustang un groupe singulier dans le paysage français. Bref, Mustang serait trop machin pour être truc, et pas assez truc pour être rock.

Mustang c’est aussi, et surtout, un groupe de scène, du genre à composer ses chansons en pensant concert. C’est aussi une formation accordant une place importante à la spontanéité : nulle démarche réflexive ou conceptuelle dans la musique de notre trio, simplement l’envie, pour ces trois-là, de faire la musique qu’ils aiment, celle qu’ils ont aimée, mais sans rétroviseur, nostalgie, revival ou pastiche involontaire.
Actuellement en pleine tournée, l’entretien avec le groupe a été réalisé à l’occasion de leur concert toulousain au Rex. Malgré un public «à fond», mais parsemé (le prix des places n’y étant sûrement pas pour rien) le groupe a offert un concert élevé et énergique. Le genre du public à courir récupérer la set list après le concert et à vider le merchandising tout en prenant des selfies avec les masques en tissu estampillé du nom du nouvel album : Memento Mori . Peut-être pourrions-nous y voir là un avis sur la gestion de la crise sanitaire ? En tout cas certainement le signe de leur humour, toujours incisif, noir et grinçant.

Mustang est un groupe de rock. Blondie ne s’y est pas trompé. Et il suffit de les voir en concert pour s’en assurer : avis aux amateurs de power trio !

Vos goûts sont larges et éclectiques, cela se ressent dans les compositions et les arrangements. Avec ce nouvel album, je vous trouve plus libres, moins dans des sillons. Vous parvenez à produire un album à la fois libre et cohérent, aux arrangements précis : est-ce la conséquence des projets parallèles des uns et des autres ? De l’émancipation par rapport à l’idée de toucher un certain public ?

Johan : D’une part avec le temps nous avons gagné en expérience et sommes devenus meilleurs arrangeurs et musiciens. Lorsque nous avons enregistré A 71, notre premier album, c’était parfois foutraque, mais nous avions 20 ans. Aussi, nous avons mis plus de temps pour faire cet album : nous n’avions, au départ, pas de maison de disque donc on l’a fait au fur et à mesure.
Jean : Oui, enfin, on aurait aimé en prendre moins quand même ! En termes d’arrangements, beaucoup ont été faits chez moi, donc fatalement avec moins de choses à disposition. Mais en fait je pense que l’on court après le même disque depuis le début et je ne comprends pas lorsque l’on nous dit « vous avez changé de style ». Pour moi, il y a clairement une continuité depuis le premier album. Sur tous nos disques, il y a des chansons à guitares avec des synthés, assez pop, assez courtes et mélodiques. Nous avons toujours fait des disques assez libres et variés, c’est notre idéal. Un peu comme le 1er album du Velvet Underground et Nico, qui est un disque fondateur pour nous.

C’est l’un des premiers disques qui a marqué notre adolescence et c’est vraiment comme ça que j’imagine un album : avec plusieurs émotions. Pour ce qui est de la cohérence, on a toujours travaillé chanson par chanson et fait en sorte que chacune puisse être écoutée de manière isolée. À chaque fois c’est du cas par cas : comment est-ce qu’on peut développer telle chose ? Quant à l’idée de toucher un certain public, on n’en a jamais rien eu à faire, sinon nous n’aurions pas fait une reprise d’Aphex Twin sur A 71. Nous n’avons jamais réfléchi en termes de public. Et l’étiquette de groupe rockab a toujours été fausse. D’ailleurs le public rockab ne nous aime pas particulièrement. Il faut dire qu’en France pour toute une frange de puriste du rock, le fait que l’on chante en français fait que l’on ne nous considère pas comme un groupe de rock : ce côté chanson, voix en avant…Comme s’il n’y avait pas la voix en avant sur les disques d’Elvis !


Continuons sur les textes, ceux de Mustang, qu’ils soient tendres, ironiques ou mordants, me semblent toujours incisifs et bien souvent ancrés dans le réel social sans être pour autant des protest song. Comment caractériseriez-vous les textes de Mustang, par différence par exemple avec ceux pour Jo Wedin et Jean Felzine ou encore le solo de Jean ?

Jean : Eh bien peut-être que ce sont les plus drôles de tous ceux qui sont le plus susceptibles d’avoir un certain punch en concert. Mon EP solo portait sur l’amour, disait des choses gentilles aux gens, ce qui, de fait, excluait certains textes.
Johan : Eh bien disons que Jean a gardé les choses un peu plus douces pour son EP solo. On avait eu cette discussion et on voulait garder les choses plus incisives.
Jean : Mais ce n’est pas non plus une formule, il ne faudrait pas que chaque chanson soit comme ça. Le Vin n’est pas comme ça, ni Maison sur la Colline. Ce serait pénible sur tout un album ! On pourrait très bien faire tout un disque de Mustang qu’avec des chansons d’amour. Ce qui compte avant tout c’est que ce soit des chansons à guitare.

Vos textes sont aussi toujours très limpides, clairs, avec un thème défini, parfois à la limite du narratif, assez éloigné donc des canons français actuels (Bashung, Belin) et le chant les porte, les donne à entendre : peut-on y voir là-dedans l’influence « chanson française », mais avec le souci de song-writing, de chant et de placement de voix très anglo-saxons ?

Jean : Oui c’est ça. Mais à part l’école gainsbourienne, la chanson française a toujours été très chantée et n’a pas de problème à trouver des mots pouvant être chantés d’une façon un peu lyrique. Et en plus c’est toujours plus marrant en concert, quand les gens comprennent ce qu’on chante, ça a plus d’impact.

La chanson française on a écouté, oui, mais après ce n’est pas une influence particulière en termes d’écriture. On écoute surtout de la musique de chanteur chantant assez puissamment et, oui, on comprend ce qu’ils disent. N’importe quel artiste américain faisant aujourd’hui de gros shows chante très bien et a commencé par jouer dans des bars. Il a un terreau réel et vivant. Par la suite, il monte et fait des shows dantesques. Je suis certain que si tu mets Beyoncé en guitare voix dans une salle comme ça, elle défonce tout, pour beaucoup d’artistes français c’est moins sûr.

Pour la chanson Dissident vous faites le choix de vous mettre à la place de la personne (ce que vous avez sur d’autres titres par ailleurs) et les références à Zemmour, Dieudonné, Faurisson and co soulignent la distance : j’ai comme l’impression que ce choix de la première personne traduit une certaine empathie, en tout cas le refus d’une position de surplomb et de condescendante vis-à-vis de ces personnes, suis-je dans l’erreur ?

Jean : Non, parce que je trouve que cette position n’est pas intéressante à faire en chanson. Ceux dont je parle dans ce morceau sont avant tout des gens influencés par des escrocs parce que c’est de l’escroquerie, non seulement intellectuelle, mais aussi pécuniaire : ces mecs sont là pour gérer leur petite boutique. Mais je peux comprendre qu’on tombe dans le panneau. En fait comme en littérature ou en cinéma nous créons des personnages. Et pour épouser les différents points de vue, il faut pouvoir se mettre à leur place. Il n’y a pas d’émotions s’il n’y a pas un minimum d’empathie.
Et d’une façon générale je déteste les textes écrits à l’infinitif : « savoir aimer », « faire de chaque jour un machin »… Je trouve ça horrible comme procédé d’écriture !

À rebours de la scène néo-psyché qui donne parfois l’impression de n’être qu’une addition d’effets sur effets, ou de la chanson française qui trop souvent délaisse la composition, j’ai l’impression que pour vous une chanson est avant tout un texte, une mélodie et une structure et que la production vient après, sans pour autant qu’elle soit négligée : pouvez-vous expliquer comment vous fonctionnez ?

Johan : Ce qu’on fait c’est de l’artisanat, c’est comme si on fabriquait une chaise. On a le bout de bois, on commence, on ajoute des choses puis on choisit les tissus. On part de la base, mais on essaye de ne rien négliger. Cette façon de faire nous est assez naturelle en fait, on a appris comme ça. Il y a des exceptions comme le morceau La princesse petit pois qui part d’un riff de guitare ou encore Ce n’est pas toi et Écran total qui sont un peu nés de jam. Mais nous, c’est plutôt texte – mélodie / harmonie.

Jean : On fait par étape, mais il faut dire que nous n’avons jamais eu les moyens d’écrire en studio donc il fallait toujours que nous arrivions avec des chansons finies, bien répétées, avec la structure prête. Nous avons beaucoup écouté des chansons ayant été faites ainsi et c’est un peu comme si on reproduisait, toute proportion gardée, la grande distinction qu’il y avait dans la chanson américaine à l’époque du Brill Building : composition / écriture / orchestration. Mais c’est foncièrement une façon désuète de faire de la musique, car aujourd’hui composition et production se confondent. J’attends d’ailleurs le moment où nous verrons naître une nouvelle musique, comme la bossa-nova ou le highlife, reposant sur une façon de jouer et non sur une façon de produire. Peut-être que ça existe dans d’autres pays parce que nous, en France, de ce côté-là, nous n’avons plus grand-chose à proposer.

Quel rapport entretenez-vous avec la direction artistique ?

Jean :  Je pense que nous n’avons jamais fait un disque avec une vraie direction artistique. Même celui-ci. Mais en même temps les disques avec une forte direction ne sont pas forcément ceux qui vieillissent le mieux. Il y a des tas d’albums ayant été faits d’une manière bordélique et qui sont plus attachants. De notre côté, il n’a jamais été facile d’unifier des chansons un peu disparates, nous le faisons bien souvent par le travail de mixage. Mais ce serait bien qu’un jour on ait un disque plus unifié. Ce qu’on a pu faire de plus cohérent, à la limite, c’est le EP Karaboudjan : il sonne tout crado, mais il y a un son en tout cas. Mais bon il n’y a pas vraiment de producteur de rock en France. Ce n’est pas pour rien que les ¾ des groupes français faisant cette musique vont enregistrer à l’étranger (en Suède et aux USA). Ici on a des types qui font de la grosse production, mais pas du rock.

Pouvez-vous nous raconter votre tournée anglaise avec Blondie (ayant donné lieu à un disque live) ?

Jean : Eh bien elle s’est super bien passée ! On a fait 6 ou 7 dates avec eux. C’est assez fou parce que ça fait un moment que les gens nous parlent plus des textes que de la musique et là, pour eux, on était vraiment un groupe de rock. Le public anglais a sans doute trouvé moins ridicule que l’on chante en français plutôt qu’en chantant mal en anglais. Il y avait un certain enthousiasme chez certains, mais en tout cas pas d’indifférence.
Johan : Notre rencontre avec Blondie s’est faite au moment de leur concert à l’Olympia. On faisait leur première partie et le batteur historique de Blondie nous a dit « Super concert ! » et après « Let’s keep in touch ! » on se reverra peut-être et quelques semaines après on a eu un coup de téléphone. Certaines personnes nous ont dit qu’on leur évoquait quelque chose entre les Shadows et les Clash.
Jean : Ou Orange Juice aussi, alors qu’on n’a même pas écouté. En tout cas, aucun d’eux n’a parlé de rockabilly et ça fait du bien parce qu’ils savent ce que c’est, pas comme ici. En plus le rockabilly c’est très peu de choses : c’est une musique de blancs, quelques labels et ça dure trois ans. Or en France beaucoup pensent que Chuck Berry c’est du rockabilly.

Et quel est votre rapport à la radio ?

Jean : Les ¾ des musiques que j’écoute ce sont des tubes ! Je me souviens m’être un peu engueulé avec Didier Wampas parce qu’il avait déclaré : « ouais Jean c’est bien, il a du talent, il a bon goût, mais on sent trop qu’il veut que ça marche ! » Je lui ai expliqué que si on fait des chansons de 2 minutes 30 ou 3 minutes c’est parce que c’est ce que l’on écoute. Si on fait des chansons efficaces, déjà c’est parce qu’on sait le faire – ce qui n’est pas le cas de tout le monde – et aussi parce que c’est ce que nous aimons. C’est par goût, non par opportunisme. En fait il y a un malentendu sur le rock, c’est une musique commerciale, et ce dès le début. C’est de la chanson populaire et si on peut la fredonner, c’est génial. Tout le reste ce sont des considérations n’ayant aucun sens dans la chanson populaire. On se pose des questions d’efficacité pour notre musique et pour nous.  Pas uniquement avec l’idée en tête d’un passage radio : qu’est ce qui marche le mieux sur scène ? Voilà la question !

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