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En Ukraine, les musiciens face à la guerre

Ils n’entendaient pas la guerre et pourtant, à Kyiv, elle a frappé à leur porte le 24 février dernier. De l’orchestre national aux clubs les plus underground de la capitale, les musiciens ukrainiens sont tiraillés entre la volonté de se battre et celle de continuer à créer. Et beaucoup d’entre eux s’organisent pour que les bombes ne couvrent pas le son de leurs notes.

Photos tout au long de l’article © Louis Witter

Hennadiy Kot et sa femme Oksana arrivent d’un pas lent sur la place Kontraktova à Kyiv en Ukraine ce lundi 14 mars. Au loin, le bruit des bombardements leur fait à peine lever les yeux au ciel. Au bout de près de vingt jours de guerre, le couple de musiciens de l’Orchestre National d’Ukraine ne fait presque plus attention aux détonations lointaines. Lui est premier hautbois, elle est violoniste et ils ont tous les deux choisi de rester dans la capitale malgré l’avancée de plus en plus perceptible des forces de Vladimir Poutine.

L’homme sourit d’un air désolé, « on ne veut pas partir, on ne peut pas partir et nos parents non plus. De toutes manières, notre vieille chienne Teresa est aveugle, on ne pourrait pas aller bien loin ». Le 23 février dernier, à la veille de l’invasion, c’est la dernière fois que l’Orchestre a tenu représentation. Une éternité. « A l’heure actuelle, la direction prépare des sessions à l’international, ça servirait à lever des fonds pour venir en aide à la population ou à l’armée » précise Hennadiy. Ce mois-ci, comme les autres professionnels de l’orchestre national, ils n’ont touché que 60 % de leur salaire, « pas un problème ». A la maison, le son des instruments s’est tu, le couple préfère « écouter le silence ».

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Oksana et Hennadiy Kot, de l’Orchestre national  de Kyiv © Louis Witter

Professeurs de musique, ils ont vu ces derniers jours fuir une bonne partie de leurs élèves. Oksana craint de ne plus jamais les revoir, « certains sont partis se réfugier en Europe, ils sont tellement talentueux que les conservatoires des autres pays voudront les garder ». La guerre qui grondait à l’est du pays depuis 2014, personne n’avait imaginé la vivre au cœur de la capitale. Pour ces artistes, « Poutine veut tout détruire. Notre héritage, notre culture, il veut détruire cela physiquement, mais aussi dans nos têtes ». Quand l’offensive a commencé, ils se sont réfugiés comme de nombreux habitants dans les abris au sous-sol, « pour passer le temps, je jouais de la musique dans ma tête » confie Hennadiy.

Également musiciens de l’Orchestre national, Georgiy et Horst ont rejoint une cuisine en plein air installée à deux pas d’un checkpoint de l’armée ukrainienne, au nord de la ville. Ici, les combats ne sont pas loin et le sol tremble à chaque bombardement. C’est un endroit stratégique, impossible de faire des photos. Georgiy, dix ans d’orchestre derrière lui en tant que percussionniste, s’amuse d’être passé en cuisine, « les casseroles ressemblent un peu à nos instruments, sauf que là, je ne tape pas dessus ».

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Georgiy Orobinskyi, percussionniste de l’Orchestre national de Kyiv

Si le couple Kot n’écoute pas de musique, le quinquagénaire originaire de Zhytomyr en ressent lui souvent le besoin en ces temps troubles. Et Miroslav Skoryk, compositeur ukrainien contemporain, l’accompagne souvent avec sa « Mélodie » : « c’est le morceau que j’écoute le plus en ce moment, il résume la situation aussi bien que mes sentiments. C’est un air nerveux, certes, mais aussi porteur d’espoir. Nous l’avions joué aux États-Unis et conclu par un grand Slava Ukraina ! Vivement que l’on rejoue, quand tout ça sera fini ».

Dès le début des combats, Horst a fui sa maison, à deux pas d’une base militaire. Il a rejoint cette cuisine de quartier où, chaque jour, plus de cinq cent repas sont distribués. La dernière fois qu’il a touché à son alto, c’était dans l’abri où le quartier descendait en cas d’alertes aux raids aériens. Les deux hommes se connaissent depuis un bout de temps. A Maïdan, déjà, ils étaient volontaires. Alors comme bon nombre d’Ukrainiens, leur seul espoir est aujourd’hui la victoire de l’armée de leur pays, « et la reprise de la vie qu’on avait il y a encore un mois ».

Une jeunesse qui crée

A Masterskaya, l’immense studio de Kyiv fondé par le DJ ukrainien Ivan Dorn, « il y a trois chats, un chien, et dix personnes qui y vivent en ce moment » s’amuse Yulia, chanteuse de vingt-sept ans. Ici, ils entreposent des vivres et des médicaments.

Quand trois jeunes soldats de la garnison voisine débarquent en armes, l’accueil est chaleureux. Sur un vieux piano Steinberg, Monsto, un rappeur local, joue quelques accords alors que la discussion va bon train. L’un des militaires, Serguei, pose son casque sur la tête de Yulia en souriant. Ils savent qu’ils peuvent trouver à n’importe quel moment un peu de répit et un café chaud. Avec Jandy et Ivan Taiga, deux musiciens, Yulia a composé en quelques jours seulement dans ces studios aux allures de bunker un morceau pour sortir de l’état de sidération et affirmer son soutien à celles et ceux qui se battent. « Dans la musique populaire, depuis 2014 et le début de la guerre, la nouvelle génération s’est emparée des sonorités traditionnelles et du folklore ukrainien » entame Andriy, aka Jandy.

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Un immeuble détruit de la rue Podilsky, à quelques kilomètres du quartier des boîtes de nuit

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Yuyu et Jandy, dans les studios Masterskaya

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Yuyu et Jandy, dans les studios Masterskaya

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Yuyu et le rappeur Monsto, dans les studios Masterskaya

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Le clip de Yuyu, Jandy et Ivan Taiga, projeté dans les studios Masterskaya

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Les médicaments à destination des militaires, dans les studios Masterskaya

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Dans les studios Masterskaya

L’artiste au bonnet rose toujours enfoncé sur la tête le concède, « c’est plus dur de composer dans des abris que dans des studios ». Ce titre, « Kamenrayi », signifie « tailleurs de pierre ». Il est tiré de vers du célèbre poète ukrainien Ivan Franko et musicalement inspiré d’un chant traditionnel, « Ravin de brouillard, vallée de brouillard ». Pour Andriy, « quand la Russie a envahi le Donbass, ça nous a poussé à redécouvrir ces chants locaux, ce qui nous a fait nous et notre culture ». Yulia, elle, est en Ukraine depuis quelques années maintenant, « en 2014, je suis retournée voir mes parents en Russie et je me suis rendue compte à quelle point la désinformation était à l’œuvre dans le pays. Alors oui, j’ai des racines russes, mais je pense comme une Ukrainienne ». Dans le sous-sol, le 8 mars, le groupe d’artistes a même célébré le mariage de deux d’entre eux. Si la guerre s’approche de plus en plus, la vie, elle continue.

Techno et cocktails-molotov

A Podil, haut lieu de la fête et de l’underground ukrainien, les caissons de basse ne résonnent plus depuis le 24 février. Dans une usine de ruban désaffectée et transformée depuis 2012 en boîte de nuit, quelques trentenaires s’activent. L’un d’eux, masque à gaz sur le nez et entonnoir en main, fait doucement couler un épais liquide dans une bouteille en verre. La forte odeur d’essence laisse peu de doutes sur la finalité de la préparation.

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Andrew aka DJ Super Elite, dans la boîte de nuit techno Otel

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Andrew aka DJ Super Elite et Bonifacio, dans la boîte de nuit techno Otel

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Andrew aka DJ Super Elite, dans la boîte de nuit techno Otel

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Dans la boîte de nuit Otel, Maksym fabrique des cocktails Molotov

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Dans la boîte de nuit Otel, Tania fabrique des cocktails Molotov

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Dans la boîte de nuit Otel, Maksym fabrique des cocktails Molotov

Maksym, directeur artistique, rigole en enlevant son masque, le « premier vrai masque » qu’il a depuis qu’il bosse ici : « voilà de jolis cocktails Molotov ! ». Dans ces deux clubs voisins, le Closer et le Otel, Andrey et d’autres vivent depuis maintenant près de deux semaines et s’investissent dans la résistance. A trente-cinq ans, le DJ a ouvert le Otel pour y donner une place aux musiques hip-hop, hard metal, techno et experimental, « ici, tout le monde vient, c’est un peu moins guindé que le Closer a côté et ça dure généralement jusqu’au bout de la nuit ». Dans cette usine désormais, ils fabriquent à la chaîne des barres de métal à la disqueuse, qu’ils soudent pour en faire des obstacles anti-chars. La ville en manque, certains ont même été sortis des musées de la seconde guerre mondiale. Ils cuisinent également, pour les gars des checkpoints alentours. « Hors temps de guerre, il n’y a qu’un endroit comme ça en Ukraine et c’est ici » dit-il en branchant son ordinateur sur le sound-system du club, « c’est plus sûr que nos appartements, au moins il n’y a pas de fenêtres ! ». Depuis le 24 février, les deux clubs n’ont accueilli que des volontaires. La période n’est plus à la fête et comme dans de nombreuses villes du pays, un couvre-feu strict est en place de vingt heures jusqu’au petit matin pour éviter les intrusions de « saboteurs » russes. Même la vente d’alcool est interdite, dans les commerces comme dans les bars.

A quelques encablures, c’est un endroit de toutes les expérimentations qui a rouvert ses portes avec la guerre. Sergey Well, le patron, le définit comme « une résidence et un lieu de rencontres entre artistes sonores, visuels et musicaux ». T-shirt en forme de col romain, le grand prêtre du lieu qui ressemble plus à un hangar qu’à une église s’amuse de ses nouveaux liens avec l’armée, « ici, on expérimente beaucoup et on a énormément de matériel que l’on prête en temps normal aux artistes ». Des lumières, des lumières, mais aussi de grosses enceintes qui peuvent envoyer du décibel en masse, « alors avec les gars des forces spéciales, on réfléchit à des techniques pour nous défendre ».

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Anatolii Borysenko, dans la résidence d’artistes, qu’il a transformée en lie d’expérimentation sonore et visuelle

De Pologne, il a fait venir une multitude de lasers pour ses musiciens ces derniers temps, dont Stanislav Tolkachev, ponte de la techno ukrainienne, « désormais, on essaye d’en faire des armes pour contrecarrer les tanks russes, équipés de reconnaissance laser. Si on met plein de lasers partout, ils ne sauront plus où donner de la tête ! ». Sergey, AK-47 en bandoulière, s’en réjouit, amusé, « de toutes manières, j’ai arrêté d’avoir peur quand mes meilleurs amis sont morts dans l’est, en 2014 ». Il la change, de côté, oscillant dans son ton entre nervosité et résignation et conclue, « alors depuis, les Russes, je les attends de pied ferme. On ne veut pas d’eux ici. Bien sûr, on veut être connecté au monde… Mais pas le monde de ces fous ».

Photo en une : Yuyu et un soldat dans les studios Masterskaya © Louis Witter

Photos tout au long de l’article © Louis Witter

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1 commentaire

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olivier poizac 24.03.2022

Bravo !!!!!

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