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Une philosophie en musique, playlist #3 : Rompre, s’en remet-on vraiment ?

Aimiez-vous vos cours de philosophie ? Écoutiez-vous ce prof qui tentait de vous donner l’élan vers une nouvelle conquête intellectuelle, à un âge si instable et parfois belliqueux ? Parce qu’on se pose toujours beaucoup trop de questions, on pourrait continuer longtemps comme ça. On n’a pourtant jamais eu réponse à rien. C’est précisément ce qui nous plaît : maintenir l’illusion qu’on pourrait, à travers quelques concepts, apporter quelques éléments de réponses en musique. Troisième épisode de cette série « philo/musique » sur la question de la rupture, avec des morceaux choisis d’Hubert-Félix Thiéfaine, Björk, Volo, Léo Ferré, La Femme, The Dø et Gloria Gaynor.

Crédits visuel en une : Marianne Nicolas

1) Je t’en remets au vent – Hubert-Félix Thiéfaine

La philosophie questionne, son maître mot et le fondement de ses études est « pourquoi ». Parallèlement, une science telle que la psychologie offrira non pas tant un questionnement que des réponses et un mode d’emploi, son maître mot est « comment ». A propos de la rupture, qu’elle soit amoureuse, amicale, professionnelle ou familiale, la psychologie se demandera « comment supporter une rupture ? ». Et c’est bien ce qui intéresse celui qui quitte comme celui qui est quitté : survivre puis revivre. La philosophie, elle, se demandera plutôt : « pourquoi survit-on à une rupture ? Pourquoi continuons-nous d’être ? Et qui est-on alors ? ». Son questionnement est ontologique, il s’intéresse à la nature des choses, ici la nature de la rupture d’une part et celle du quitté ou du quittant d’autre part, ce qui les définit et les constitue à présent et pour un temps.

Mais il serait dommage de séparer la théorie de la pratique et, donc, la philosophie de la psychologie. Surtout si l’on considère que la philosophie a toujours été considérée comme « une médecine de l’âme », bien avant que la psychologie soit instituée en tant que science et pratique à part entière.

Et en musique, alors ? Chacun saura aisément rappeler à sa mémoire la chanson qu’il a tant écoutée avant, pendant et après sa ou une rupture. « Someone like you » bien-sûr (si si, ne le niez pas), ou encore « Don’t speak », « Late for the sky », « Ne me quitte pas » et « Cet air-là ». Particulière tout en étant universelle, la chanson de désamour nous accable tout en nous permettant de vivre une expérience cathartique. Mais que dit-elle de la rupture et de celui qui la vit, sur le plan ontologique ? Et quelles clés nous propose-t-elle pour y survivre ?

2) Black lake – Björk

« No hope in sight of ever recover
Eternal pain and horrors »

Rompre, c’est terriblement souffrir. Tellement que l’on se voit parfois dans l’incapacité, telle Björk, de continuer sa tournée, de chanter et donc de vivre à nouveau la rupture, de rouvrir à chaque fois la blessure. Rompre, c’est perdre. Perdre l’être aimé, perdre l’être qui n’est plus aimé, perdre de l’énergie à s’expliquer, à demander des justifications, perdre de la vitalité, perdre du temps, perdre le désir, perdre l’espoir, se perdre. C’est mourir un peu. L’existence toute entière consiste à constituer son identité, sa personne, ce que recouvre le pronom « moi » et ce qui nous engage dans l’existence, nous rend responsable de celle-ci et de nos actes. Nous constituons sans cesse notre personne, couche par couche, time after time, parce que nous sommes justement conscients d’être une personne, une seule et même personne, malgré les changements de personnalité, d’âge, de couleur de cheveux, d’orientation sexuelle, malgré les accidents de la vie.

Mais constituer, cela nécessite parfois de destituer.

Ainsi, rompre, c’est destituer. Destituer celui ou celle que l’on a mis sur un piédestal, d’une part. Or, que l’on quitte ou que l’on soit quitté, cette étape quoique nécessaire n’est pas aisée. Il s’agit ensuite d’accepter d’être destitué, destitué de sa fonction d’amant, destitué de son amour, de ce à quoi l’on tenait et que l’on pensait acquis pour toujours. Puis vient l’ultime destitution, le sujet ne semble plus trouver de sens à l’existence, ni d’espoir, il ne sait plus qui il est car longtemps il s’est défini comme « l’amant de », il doit se redéfinir, retrouver son identité première, la seule qui soit vraiment immuable, malgré les aléas. Il se perd, dit « je n’y survivrai pas », comme si ce « je » engageait toute son existence. Il sombre.

3) Bien zarbos – Volo

« Ça fait mal dans le bide »

Dans les abysses, dans l’alcool, dans la dépression, dans la fête, triste. Despair, hangover and ecstasy, chante Olivia Merilahti, de The Dø. Rompre, c’est attendre que ça passe. C’est donc savoir que ça passe. Rompre, pendant un temps, c’est en effet mal penser, mal juger. Penser qu’on ne s’en remettra jamais. Mais avec le temps, va…

4) Avec le temps – Léo Ferré

Pourtant… « Il n’est pas vraisemblable qu’un amour plein, né à la racine même de la personne, puisse mourir. Il est installé pour toujours dans l’âme sensible. Les circonstances, l’éloignement par exemple, pourront empêcher qu’il s’alimente comme il faut, et alors cet amour diminuera de volume, se convertira en un minuscule fil sentimental, en une petite veine d’émotion qui continuera de sourdre dans le sous-sol de la conscience. Mais il ne mourra pas : sa qualité sentimentale restera intacte. Dans ce fond radical, la personne qui a aimé continue de se sentir absolument attachée à la personne aimée. Le hasard pourra l’emporter loin de là dans l’espace physique et social. Peu importe : elle restera auprès de l’aimé. Tel est le symptôme suprême du véritable amour : être à côté de l’aimé, dans un contact, dans une proximité plus profonds que la proximité spatiale. C’est être vitalement avec l’autre. Le mot le plus exact, mais trop technique, serait : être ontologiquement avec l’aimé, fidèle à son destin, quel qu’il soit. La femme qui aime le voleur, où que se trouve son être physique, est avec le voleur, assise dans la prison. » José Ortega y Gasset, Études sur l’amour, 1926

On feint l’indifférence, on fait croire que l’on oublie, la voix, le prénom. Mais on n’oublie pas. Toutefois, vient un jour où le prénom de l’être perdu une fois nommé ne crée plus de sueurs froides ou d’associations d’idées. Par instinct, par amour de soi, pour ne pas rester sur une blessure narcissique, on survit. Parce qu’on s’aime plus qu’on est capable d’aimer une autre personne. Parce qu’on doit faire avec notre personne, parce qu’on lui doit de se remettre, parce qu’on est conscient de soi, du temps qu’il nous reste à parcourir, qu’on ne peut pas continuer ainsi, qu’il nous reste bien des plaisirs et des joies à vivre.

5) Le vide est ton nouveau prénom – La Femme

« Les étoiles ça filent pour de bon
Maintenant elle doivent veiller
Sur quelqu’un d’autre que toi »

Alors, tous ces mois ou ces années passés à aimer en vain, puisqu’au final il s’agit de rompre, sont-elles des années volées pour le « moi » qui toute l’existence se constitue ? Ce serait accorder trop d’importance à autrui. Car rompre, ce n’est pas entièrement perdre et se perdre. Il y a permanence. Peut-être est-ce pour cela que la rupture est tolérable, parce que le moi n’est pas tout à fait brisé. Il nous faut certes nous définir autrement et cela demande beaucoup d’énergie. Beaucoup de concessions faites à soi-même, aussi, car il nous faut à présent nous définir à partir de. A partir de la rupture et de l’être aimé qui fait partie intégrante de nous désormais, de notre conscience, de nos souvenirs mais aussi de nos goûts, de nos références, de nos aversions, de nos tendances à, des lieux que nous éviterons désormais à ceux où nous espérerons toujours, au fond, croiser un fantôme.

6) Miracles – The Dø

« Do you really want to go back in time?
I still have some pictures on my wall. »

Et pourtant, rompre, c’est et ce doit être accepter la rupture. Le moi vit des blessures psychiques, elles le constituent, c’est ainsi et c’est nécessaire. Survivre à une rupture, c’est cesser de penser que l’on laisse derrière puis devant soi un champ de ruines sur lequel on ne bâtira plus rien. Survivre à une rupture, c’est se savoir à présent seul mais c’est aimer cette solitude. Parce que rompre, c’est se retrouver. Ne plus parler à la première personne du pluriel, recouvrer son autonomie. C’est redevenir une personne, cette même personne dont nous devons prendre soin et qui est notre unique inaliénable possession.

7) I will survive – Gloria Gaynor

« I’ve got all my life to live »

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