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T’as mordu la ligne, Swift Guad

Swift Guad a beau posséder autant de tatouages qu’il a gardé de mômes à l’école maternelle de Montreuil, il n’en reste pas moins un personnage à la douceur contagieuse. Quelques mois après la sortie du volume 3 de sa série d’albums Vice et Vertu, on a rencontré le rappeur / toaster pour parler d’indépendance, d’enfance, et de l’époque.

Swift Guad est un musicien de Montreuil, un narvalo de plus dans l’immense bouillonnement créatif de la banlieusarde gentrifiée, qui a eu le chic de nous taper dans l’œil. Faut dire qu’il y a de quoi se plonger dans la discographie et l’histoire du bonhomme : une dizaine d’albums solo ou accompagnés (dans Inglourious Bastardz ‎avec 10vers, Furax Barbarossa, Jeff Le Nerf, ou encore avec Mani Deïz) en 10 ans. Du beatmaking « pour les autres » au ragga et au rap « pour moi », du tatouage et du sport extrême, un son de roublards pour les loubards, c’est tout ça Swift Guad.

C’est un gars qui rassemble les traînards de la Croix de Chavaux, les bandes de Parigos qui ne tiennent pas en place, les anciens et les familles de Montreuillois qui sortent le jour de marché, ou ceux qui vivent sur les terrains de manouche dans les murs à pêches. Connu comme le loup blanc dans sa ville – pour laquelle il a donné 17 ans en tant qu’animateur dans une école maternelle – on peut aujourd’hui le retrouver partout en France. Récemment libéré de son travail social (qui a durablement laissé sa marque sur lui), il s’adonne depuis 2 ans au métier d’artiste à temps plein. Alors, on a discuté avec lui de sa vie, ou plutôt de ses vies, d’une époque – pas si lointaine – où indépendance rimait avec subsistance, et d’aujourd’hui, où elle rime avec intermittence.

On ne se lancera pas dans une explication de texte, le mieux étant que vous, chers lecteurs, écoutiez soigneusement le flow et les textes sans trous de Swift, son rap de prolo à destination des laissés pour compte, son ode à la fierté, au vice et à la vertu, à ses paysages non-filtrés.

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INTERVIEW

Tu peux me parler de ton enfance à Montreuil ?

Enfance plutôt heureuse, un peu bringuebalée de droite à gauche, mais à Montreuil. J’ai fréquenté tout ce qui peut se fréquenter : les écoles, les centres de loisir, les colonies de vacances. J’ai été aussi employé pour la ville de Montreuil, j’ai gagné et dépensé mon argent à Montreuil. J’y habite encore. C’est une ville l’où on est bien, vachement tranquille. C’est une ville qui a changé.

La musique, tu l’avais à la maison ou en dehors ?

Le rap, c’était plutôt dans la rue, c’était ce que les grands écoutaient. Mes parents étaient séparés, mais d’un côté de la maison comme de l’autre, j’avais des mélomanes. J’avais des grandes sœurs qui étaient dans la musique, un petit frère aussi dedans. On est tous des artistes, façon de parler.

La MC Billie Brelok, qui vient elle de Nanterre, nous disait que là-bas, c’était les open mics dans la rue qui incitaient beaucoup de rappeurs amateurs à faire leurs premières « scènes ». C’était le cas à Montreuil ?

Non, c’était très reggae et ragga. Là où j’ai fait mes armes, c’était à Paris. Les open mics, les battles, les concours… Dès qu’il y en avait, on montait au créneau. Le concours Hip Hop Starz sur la radio Generations au début des années 2000, les battles 12inch all stars sur les péniches Alternat et Batofar, les battles Arena, les Dégaine ton style, voilà comment je me suis entraîné : par la scène. Parce qu’avant j’étais beatmaker.

Montreuil, c’est aussi la multiplicité des scène : rock, jazz manouche, musique des Balkans, les Tarace Boulba, Alma Dili, Johnny Montreuil… Est-ce que vos routes se sont déjà croisées, musicalement ?

Tarace Boulba, forcément, ils sont là depuis toujours… Montreuil est une ville très artistique, avec les musiques africaines avec Toure Kunda, rock comme Johnny Montreuil, reggae avec Demolisha, rap avec Prince Waly ou Ichon, donc forcément, c’est difficile de croiser les routes de tout le monde. Et surtout, moi, quand j’étais jeune, les artistes ne collaboraient pas trop. Les gens étaient plutôt à se tirer dans les pattes. Maintenant, ça change avec les nouvelles générations, il y a beaucoup plus de collaborations. Après, à part pour faire kiffer les Montreuillois, je ne vois pas l’intérêt de faire une collaboration avec Sanseverino. L’expérience humaine, c’est ça qui compte vraiment. Je ne pense même pas qu’il y ait des initiatives de compiles d’artistes montreuillois. A l’époque oui, avec les mixtapes 93 SANG qui sortaient régulièrement.

L’idée selon laquelle il existe des scènes locales est faussée ?

Oui, voilà. Tu as le rappeur Black M qui habite à Montreuil, mais on ne le croise jamais, à part quand il va chercher son gamin à l’école.

Tu étais animateur dans une école maternelle à Montreuil… Tout en rappant ?

Ayant vécu toujours avec les institutions de Montreuil, en grandissant, j’ai eu envie de mettre ma pierre à l’édifice. J’ai bossé à la mairie de 1999 jusqu’à 2016. Quand ton son commence à tourner, que tu fais des lives devant 500 ou 1000 personnes et que tu reviens et que le lundi matin, et que là, un gamin te remet en place, tu gardes les pieds sur terre. Ça évite d’avoir le melon, de s’envoler, ça donne un équilibre. Au bout d’un moment, j’avais du mal à lier ça et la musique, et j’ai choisi de ne faire que de la musique. Ça a été de bonnes années. J’ai quand même attendu d’avoir 35 ans avant de faire ce choix parce qu’il faut être un peu mature.

A t’entendre, on a l’impression que c’était volontaire et prémédité d’avoir les pieds dans ces deux univers ?

Non, mais c’est aussi une sécurité d’avoir un boulot à côté. La musique, c’est fluctuant, ça monte, ça descend. Un jour, il y a un projet qui marche, on te demande de faire une tournée, l’autre jour, il marche un peu moins, et tu es moins demandé. Aujourd’hui, l’intermittence me permet de vivre uniquement de la musique. J’ai dû signer avec une maison de booking, c’est une organisation à laquelle on n’avait pas accès avant quand on était vraiment indépendant. Tout comme on n’avait pas d’éditeur, qui déposait nos fichiers à la Sacem. On n’avait pas des maisons de production qui finançaient nos clips.

Comment on se débrouillait à l’époque ?

A l’époque, il n’y avait pas grand chose. Un indé, s’il voulait un clip, il se le payait. S’il voulait une page de pub dans un magazine, il devait la payer, s’il voulait un article, il devait déjà payer une page de pub. Tout était payant. L’indé allait prendre un crédit à sa banque pour sortir un album, et certains ne s’en sont jamais remis. Si tu voulais des concerts, il fallait aller les démarcher toi-même, si tu voulais être distribué dans une Fnac, il fallait limite aller voir le vendeur et lui demander gentiment de commander tes CDs. Si tu voulais être visible, il fallait aller coller toi-même tes stickers et tes affiches dans la rue. C’était une autre démarche. Aujourd’hui, un sponsoring Facebook suffit pour avoir la même visibilité.

Ce que beaucoup ont fait pour survivre dans cet écosystème, c’est de se regrouper en collectif…

Ouais, mais même si t’étais en collectif, c’était mal vu. Je te parle de la fin des années 90. Un concert de rap, c’était synonyme de bagarre pour les salles. On ne trouvait pas de concerts. On n’était pas invités dans les radios. Aujourd’hui, des festivals de rap indépendant, il y en a partout. Des artistes comme moi qui tournent toute l’année, il y en a plein.

Toi personnellement, tu as vécu des années d’extrême galère en voulant en vivre ?

Non, pas particulièrement. Au début, je m’investissait plutôt pour les autres, avec le beatmaking. Quand j’ai commencé à vouloir bosser pour moi – avec le rap – c’était pile dans ce moment de transition positive pour les artistes indépendants. Moi, je suis la génération Myspace. C’était génial pour se faire connaître. On a réussi à se faire un réseau, attirer du monde, se faire distribuer. Des fois, quand je vois comment les majors se cassent la gueule, je me dis qu’il vaut mieux être en indépendant et vendre 2000 – 3000 disques plutôt qu’en vendre 10000. C’est plus intéressant. Un indépendant a un développement sur le long terme. Dans une grosse maison de disques, tu ne fais pas tes chiffres, t’es largué du jour au lendemain. Un indépendant, c’est un artiste, j’allais dire, de « variété ». C’est ça un artiste de variété, c’est quelqu’un qui tient sur la durée.

Passons à la création : as-tu besoin de t’enfermer quand tu écris ?

Je vois ce que tu veux dire, ce côté « résidence » mais non, moi j’ai besoin que ça vive. Si je suis sur un bord de plage, je me sentirais enfermé pour écrire.

Lucio Bukowski dit notamment à ce sujet qu’il ne ferait probablement pas la même musique s’il n’était pas à Lyon, et que potentiellement il ne ferait de musique du tout s’il était à la campagne… Qu’il ferait plutôt de la peinture…

C’est pareil pour Paris, pour moi. Tu peux être dehors mais enfermé dans ta tête. Moi, tu me fous à Tahiti, je vais te faire un texte de merde qui parle de la Piña Colada et du soleil, mais ça ne va pas m’inspirer plus que ça.

Tu es à l’origine, avec d’autres, du Narvalo Show. Tu peux m’en parler ?

A la base, le Narvalo Club, c’était une bande de potes. On a commencé à organiser des événements pour tous nos potes activistes : des graffeurs, des expos, des lives, des tatoueurs, des rencontres, tout ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui du street art. Au premier anniversaire de l’asso, on s’est dit qu’on allait faire une scène en invitant tous les potes à venir chanter gratuitement, et c’est devenu le Narvalo City Show. Les deux premières éditions, c’était dans des terrains de manouche dans les murs à pêches, c’était un peu Woodstock avec la terre, c’était génial. Et ça a tellement marché qu’en terme de sécurité, on ne pouvait pas rester sur ces terrains-là, alors la mairie nous a proposé de nous prêter des stades de foot.

Ça a du sens que ça reste dans des lieux communs comme ceux-là. Encore aujourd’hui ?

D’un délire de potes, c’est vite passé à l’événement à 500 personnes, puis à 3500-4000 personnes, et c’est là que sont nées les tensions, les intérêts différents… Dès qu’il y a de l’argent qui entre en compte, en fait. Et puis, il a fallu faire des assemblées, des votes. Paradoxalement, c’est parce que ça a trop marché que ça s’est cassé la gueule. ça avait perdu son côté humain. L’année dernière, on l’a fait à la Bellevilloise mais ça avait perdu de son charme, vu que c’était en intérieur, fermé, sur deux scènes, assez sombre. On était contents, mais c’était coûteux en énergie et en argent. Je me suis dit que c’était pas mon métier d’être organisateur de concerts, je veux bien le faire de temps en temps pour faire me faire plaisir mais la charge de travail me permet pas de faire aussi ma musique.

Parallèlement, tu as aussi un projet de roman… poétiquement intitulé La mère Noël est une grosse pute. Superbe, ce nom.

J’ai deux projets de bouquins sur le feu, mais j’ai tellement de trucs à faire que j’avance doucement. J’ai de la chance d’avoir les conseils de Johann Zarca qui est quand même un écrivain assez reconnu, qui a écrit Paname Underground l’année dernière, ou de Benjamine Weill, une philosophe et spécialiste rap, bref des gens qui manient la plume à merveille.

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