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Sharon Jones, « Queen of Funk » malgré elle

La musique soul a ceci de particulier qu’elle est profondément humaine et intimement  liée à des destins dignes des plus belles tragédies grecques. Des enfances malheureuses devenues destinées glorieuses, des vies brisées en pleine lumière ou encore des parcours personnels devenus chaotiques avec la célébrité. Peu d’histoires banales. Depuis 50 ans, le refrain reste le même et c’est sans doute ce qui rend cette musique aussi particulière pour les amateurs du genre : des émotions intenses avant tout, exprimées par des paroles souvent très intimes, par des voix déchirantes et cela même quand les arrangements et les tenues d’époque laissent plutôt une image de jovialité et de paillettes.

L’âme, c’est tout

C’est là toute son unicité. Historiquement, la dénomination de « Soul Music » apparaît à la fin des années 50 pour définir un genre musical issu d’influences religieuses avec le gospel et profanes via le rhythm and blues. Cette fusion devient alors « la musique de l’âme », la soul, au sens large du terme « âme » et non plus religieux.

Noël 2006. Une foule immense investit l’Apollo Theater à Harlem. La nouvelle s’est répandue quelques heures auparavant. La légende n’est plus. Le mythe s’est éteint. « Mister Dynamite », « The Godfather of Soul », James Brown, s’en est allé. Il rejoint le panthéon sacré et partage une nouvelle scène imaginaire et glorieuse en compagnie d’autres étoiles – se rassurent les plus croyants. Les plus pessimistes eux, voient en cet événement la fin d’un genre, d’une époque dont il était le garant. Les mélomanes avertis craignent alors d’avoir assisté au dernier souffle d’une interprétation brute du funk, un son authentique, sans fioritures et surtout axé sur des prestations scéniques hors normes. L’essence du genre.

Au tournant des années 80, la pop a envahi la musique soul et les sonorités originelles se sont lentement éclipsées au profit d’une musique plus contemporaine. Mariah Carey, Natalie Cole, Whitney Houston ou Debarge trustent les radios américaines. Même les gloires d’antan s’y mettent, Michael Jackson en tête, avec succès, James Brown également, avec beaucoup moins de réussite. Prince est la nouvelle référence dans le milieu.

Lorsque James Brown s’éteint le 25 décembre 2006, l’heure est donc au pessimisme pour les nostalgiques et l’idée que les envolées groovy de Booker T et consorts vivront définitivement sur enregistrements (et plus autrement) fait son chemin.

Pourtant, 2007 change totalement la donne. En Angleterre, Amy Winehouse appose délicieusement son timbre de voix si particulier en complément de l’ingéniosité musicale de Marc Ronson et rappelle immédiatement les plus belles références. A Brooklyn, dans un petit bâtiment anonyme en briques, des musiciens s’acharnent à traduire tout leur amour pour le rythm and blues en enregistrant « sur du matériel vintage avec des instruments vintage » selon leurs propres mots. Ce bâtiment abrite les studios du label Daptone Records, fondé quelques années plus tôt. On parle alors outre-Atlantique d’un « revival » soul avec pour épicentre New-York. L’impact est tel que Marc Ronson fera venir la même année les musiciens de ce label
pour accompagner l’étoile naissante Amy Winehouse sur son album Back to Black. Il créé ainsi un pont entre les deux entités. C’est la première reconnaissance officielle accordée internationalement aux Dap-Kings, musiciens hors-pair passés maîtres dans la ligne de basse funky. Dans l’hexagone également, ce même « revival » inspirera à son tour la création du label français de Northern Soul, Q Sounds Recording en 2009.

Retour à Brooklyn, loin du tumulte londonien. Une personnalité se démarque de tous les autres artistes du label. Une femme de petite taille et au charisme incroyable. Elle se nomme Mrs Sharon Jones, est née Sharon Lafaye Jones, en 1956 à Augusta, en Géorgie.

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Too short, too fat, too black and too old

Augusta, ville de naissance du défunt mais éternel James Brown (encore lui). Ce même James Brown qui restera le fil conducteur de la destinée de Sharon Jones. Tout a d’ailleurs indirectement commencé avant sa naissance, par une amitié liée entre sa mère et le monstre sacré, dans leur ville d’origine. Cela se poursuit dans son enfance par des imitations dans l’intimité de sa chambre, à Brooklyn cette fois, où sa mère a décidé de partir vivre. La gamine s’emploie à reproduire au mieux son idole et berce ses soirées au son des tubes Motown sur son poste de radio.

Une enfance à Brooklyn donc, « BedStuy » plus exactement, qui l’amène à reproduire également la destinée d’autres grands en allant chaque dimanche crier sa joie et son amour du Seigneur au sein d’une chorale gospel. Malheureusement, la comparaison avec d’autres artistes ayant percé par ce biais s’arrête ici pour le moment. L’amour du gospel ne la quittera pourtant jamais, jusque dans ses derniers instants. Elle déclare à ce sujet en 2010 au NY Times que c’est en écoutant l’album « Amazing Grace » d’Aretha Franklin qu’elle se convainc que sa vie s’orientera autour de son amour du chant. Les années passent et le succès n’est pas au rendez-vous. De petits jobs en petits jobs, après quelques prestations anonymes dans des mariages ou de nombreuses participations aux chœurs dans des enregistrements studio, Sharon Jones s’engage comme surveillante pénitentiaire à la fin des années 80. Elle est jugée à l’époque « Too short, too fat, too black and too old » pour espérer être mise en avant sur une scène, à une époque où le canon de beauté afro-américain est symbolisé par Whitney Houston. Malgré tout, elle persiste. Durant ses heures de service à la prison de Rikers Island, on la sollicite pour quelques morceaux et sa personnalité bienveillante fait qu’elle ne refuse jamais aucune demande.

L’année 1996 marque un tournant. Alors qu’elle est choriste auprès de la légende du Deep Funk, Lee Fields (avec qui elle composera un duo bien des années plus tard), elle est repérée par un certain Gabriel Roth. Ce même Gabriel Roth qui fondera en 2001 Daptone Records, le label évoqué plus haut, et qui deviendra également parolier et bassiste des Dap-Kings. Ces derniers ne quitteront plus Sharon Jones, promue leader du groupe désormais devenu Sharon Jones and the Dap-Kings.

Un premier album paraît en 2002 puis enfin le succès en 2007 avec l’album « 100 days 100 nights », comprenant le célèbre morceau du même nom. Alors âgée de 45 ans et à force de persévérance, Sharon Jones parvient enfin à faire entendre sa voix au travers de paroles puisées dans son histoire personnelle. Jugeant les mots encore plus déterminants que la musique en soi, toujours soucieuse de faire passer un message, les titres de ses morceaux alternent entre expériences personnelles et recommandations destinées à ceux qui veulent bien l’entendre : « Longer and stronger », « Mama don’t like my man » ou « I learned the hard way » pour ne citer que quelques exemples.

En cela, Sharon Jones ne déroge pas à la longue tradition de message morale cher à la musique soul américaine. Émouvoir tout en faisant bouger, avec souvent pour conclure un message positif, traduisant une volonté de renverser la table lorsqu’on revient de loin ou qu’on arrive de nulle part. Une particularité américaine également diront certains. Celle qui est désormais affublée du titre de « Queen of Funk » connaît l’apogée de sa carrière en 2011 lorsqu’elle partage la scène avec Prince (au Stade de France notamment) ou encore Stevie Wonder. Belle revanche pour celle que ses musiciens et amis surnomment affectueusement « 110 pounds of pure excitement », en référence à son apparence physique et aux soucis que cela posait autrefois.

Lors d’un passage en France, Sharon Jones raconte avoir été annoncée comme la « Queen of Soul ». Embarrassée, elle n’hésite pas à exprimer sa gêne auprès des promoteurs hexagonaux. A ses yeux, la reine du genre est et sera toujours Aretha Franklin. L’imposture n’est pas acceptable à ses yeux. Modestie et respect continuent à diriger sa vie et le succès ne changera en rien cela. Respect qui la poussera également à vivre avec sa mère jusqu’à ce que celle-ci décède, quitte à sacrifier sa propre vie sentimentale.

Soul experience

En 2012, le 28 février précisément, Sharon Jones and The Dap-Kings se produisent sur scène à Berlin. Le privilège de les voir m’est accordé. Deux heures de pure énergie, de pur funk. La longue introduction de son acolyte Binky Griptite l’annoncant à la manière de James Brown himself, jusqu’à ce que la foule ne puisse plus attendre. Au fil du concert, Sharon Jones développe sa mise en scène et allie le jeu de jambes de Tina Turner à la puissance vocale d’Etta James. Aucune relâche sur scène et des musiciens en sueur, l’essence même du groove, l’incapacité à rester impassible pour tout humain doté d’émotions, « Give the people what they want » comme le confirme le titre de son album de 2014. Une consécration toute personnelle pour moi après avoir dégusté ses albums comme du petit lait pendant des années. Aucun doute, la puissance dégagée par ce petit bout de femme n’a d’égal que l’explosion de cuivres l’accompagnant sans relâche tout au long de son show. A la question concernant son énergie sur scène, la chanteuse new-yorkaise répondait avec malice que son secret résidait dans l’écoute préalable de Fela Kuti et d’un petit verre de Jameson. Avis aux connaisseurs.

En 2016, par une nuit froide d’élection américaine désastreuse, une rechute rappelle Sharon Jones à la maladie, apparue trois ans plus tôt. Non sans humour toujours, toute la responsabilité est alors attribuée au nouveau président américain par la chanteuse sur son lit d’hôpital. Quelques heures avant le vote, la page Facebook du label Daptone Records postait d’ailleurs non sans sous-entendus son interprétation du classique « This
Land is your land ». Son album de 2014 avec comme titre phare « Retreat » laissait entrevoir le meilleur. Elle s’éteint pourtant le 18 novembre dernier non sans avoir fredonné quelques ultimes airs gospel entourée de ses amis et musiciens, alors même que l’usage de la parole ne lui était plus possible. Un magnifique pied-de-nez à la maladie, au destin, à l’image de la persévérance dont elle a toujours fait preuve et comme un rappel que la musique
l’emporte toujours à la fin.

2014 Forecastle Music Festival - Day 2

La musique soul a donc écrit un nouveau chapitre dont elle a le secret. L’histoire d’une carrière musicale démarrée à 45 ans et stoppée 15 ans plus tard. De la musique de Sharon Jones, chacun doit conserver sa ligne directrice constituée d’espoir et d’acharnement. Plus personnellement, ses paroles continueront à m’accompagner intimement dans les différentes phases de ma vie. Parler aux gens, voilà ce qu’elle désirait et ce qu’elle a réussi à faire, même à un non-anglophone. Preuve en est s’il est encore nécessaire de s’en convaincre, que jamais rien n’est écrit d’avance.

Et c’est à ce disquaire de Buffalo (qui a cependant fait une erreur de calcul sur l’âge) que le mot de la fin sera laissé :

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2 commentaires

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gaby 08.12.2016

Super top….belle plume et plein de savoir,bravo!!

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Marion Eo 08.12.2016

Quelle énergie incroyable elle avait sur scène ! Merci pour ce bel article très instructif !

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