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Sécurité, techno grand public et Live Nation : comment Astropolis résiste

A quelques jours de la 24ème édition d’Astropolis, on a posé quelques questions à Gildas Rioualen, co-fondateur et programmateur émérite de cette grande célébration connue comme le plus vieux festival techno français. En pleine fronde des organisateurs de festivals autour du tout-à-la-sécurité résultant sur une circulaire au nom de notre Ministre de l’Intérieur, le moment était bien choisi pour rappeler ce qu’est la rave libre, fière de son histoire et son apport culturel.

Astropolis débute ce vendredi 6 juillet pour sa 24ème édition. Tu te rappelles ce que tu faisais le 6 juillet de tes 24 ans ?

Déjà, je suis super mauvais pour les dates d’anniversaire, c’est toujours mes potes qui m’appellent pour me le rappeler. Alors, à 24 ans, c’était en 1997, super belle édition d’Astro avec Liza ‘N’ Eliaz, Richie Hawtin, y’avait aussi Manu le Malin, je sais pas si tu connais. Une after folle au bord de l’Odet. Je m’en rappelle parce qu’on ramassait tous les mégots de cigarettes dans l’herbe, Matthieu, moi et tout le crew, et on voyait débarquer les gens à 18h « Ouais c’était super génial » et nous, on était allongés dans l’herbe, on n’avait pas dormi depuis 3 jours. C’était une autre époque, où on avait moins peur du lendemain, la vie était longue, on verrait plus tard. Tout autant de plaisir, avec la magie du Château de Keriolet… Je suis un peu nostalgique de l’esprit qui régnait – c’est pas une remarque de vieux con, promis.

Tu es encore stressé avant une édition d’Astropolis ?

Toujours. C’est à moitié malsain cette recherche d’adrénaline, c’est ce qu’on recherche dans ce métier. On a beau travailler pendant des mois pour l’orga pure et dure, chose qu’on maîtrise, il y a plein de choses qu’on ne contrôle pas comme la météo, les changements d’avion, les annulations, une grêve de train – qu’il y aura ce week-end d’ailleurs, je me suis amusé à appeler la région pour que les TER soient maintenus. Mais je me ferais chier sinon.

1997 Garnier et Le Malin dans la cuisine de Keriolet en 1997

Faut être complètement maso pour organiser un festival ?

Oui, un petit côté maso, mais l’imprévu est assez sain également quand tu y penses. Comme dans tout métier, tu rentres dans des habitudes, et tu t’en lasses.

On entend beaucoup parler d’une circulaire Collomb relative à la sécurité dans les festivals. Astropolis est-il touché ?

Oui, ils veulent que l’année prochaine tout soit pris en charge par les organisateurs.

Ça n’a pas d’incidence pour cette édition 2018 ?

Je me suis beaucoup battu pour cette édition auprès de la Préfecture, en faisant un petit chantage médiatique. En fait, leur décision est loin d’être carrée. D’ailleurs, on a trouvé des failles dans leur projet de loi et on va déposer quelque chose avant le 14 juillet pour défoncer tout ça, et on a ce qu’il faut comme info pour casser en deux leur décision, tout simplement parce que c’est inadmissible, et qu’on n’est pas responsable des risques d’attentats sur notre planète. C’est à l’Etat de se prendre en main. Je comprends le problème, c’est qu’ils sont en sous-effectifs, ils ne peuvent pas être partout. Les événements culturels, je ne sais pas combien il y en a tous les week-ends, mais tout ça ça coûte de l’argent.

Fest

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Où est dépensé tout cet argent ?

C’est de la logistique. Comme les compagnies sont ultra-demandées, ils peuvent faire appel à des compagnies d’autres régions, avec ce que ça implique de dépassements, de véhicules, d’accueil quand ils sont en séjour ici.

On parle de coûts allant du simple au double, du simple au triple… plus encore ?

J’en suis à cette édition à payer quelque chose comme 7.500 euros, et encore j’ai augmenté mon dispositif de service d’ordre, mais ça devrait coûter entre 25.000 et 30.000 euros, c’est-à-dire que je devrais augmenter le prix du billet de 3 euros pour combler ça. Mais en fait, je ne pourrais pas augmenter le prix du billet, il y a un moment où il faut arrêter les conneries. Donc je serais obligé de prendre sur le budget artistique, la déco, tout ce qui fait que la fête soit belle et réussie.

Le fait que la techno soit devenue une musique populaire rentre-t-il en compte dans ces questionnements financiers ?

Dans l’électronique en 2018, mon constat, c’est qu’on est arrivés à un très grand tournant : cette musique est reconnue, ça y est. Avant on était une niche de passionnés qui suivaient tout, et aujourd’hui c’est simple tu demandes à quelqu’un : « t’es fan de quel artiste en électro ? », il saura pas te répondre tout de suite, vu le nombre de propositions. Le piège, c’est que la très grande majorité des gens aujourd’hui viennent en soirée techno comme on venait en discothèque dans les années 80, c’est-à-dire pour danser, faire la fête, rencontrer des gens, mais sans forcément dépenser 45 balles.

C’est un discours que tu entends souvent ?

Oui, et je peux l’entendre d’ailleurs, même si notre billet est à 40 balles. Alors il y en a qui me disent que c’est cher. Moi je suis là : « Excuse-moi mais pffffffffffff… Ça ouvre à 22h, ça finit à 8h, t’as 4 scènes, pas loin d’une centaine d’artistes sur un site aménagé et décoré. » Mais c’est normal, c’est cher pour cette personne qui vient simplement danser, qui s’en fout si c’est Laurent Garnier, Ben Klock, Marcel Dettmann ou la dj du coin Natacha qui est en train de jouer. Et donc c’est flippant. Ce qui est en train de se passer niveau sécurité, si ces textes sont validés, c’est qu’il faudra encore augmenter le prix du billet ou diminuer l’artistique. On irait donc dans le mauvais sens du mot « populaire » qui est en train de prendre le dessus, et ainsi être moins laboratoire.

C’est comme ça que tu vois le rôle d’Astropolis ?

Ce que j’aime dans notre mission à Astropolis, c’est de présenter des pionniers. Tellement de jeunes ne connaissent pas notre histoire, alors savoir qui est DJ Pete de Chain Reaction, qui a fondé le projet Maurizio (Mark Ernestus et Moritz von Oswald), qui a créé la musique électro à Berlin, qui a lancé Hardwax… c’est important pour nous. Ces gens sont dans l’histoire des musiques électroniques et s’il n’y a pas de festivals pour communiquer cette culture-là, et bien elle se perdra. Pour nous, c’est important de faire découvrir de nouveaux artistes et les accompagner, leur présenter la scène régionale, et nos coups de cœur, pas simplement dans la techno classique mais aussi dans le hardcore ou l’electronica par exemple. Sinon, on fait comme tout le monde, on se fait pas chier à mettre quatre scènes, on en met une avec les artistes les plus chers et puis hop de toute façon on va blinder. COOL. Mais non merci. Je ne me suis pas battu pour en arriver là.

Tu parles justement de rendre hommage aux anciens à chaque édition. Cette année il y a notamment deux supergroupes si on peut appeler ça comme ça, entre ISR, un live porté par le patron du hardcore mondial Lenny Dee, et le second, LSD, par la légende de la techno anglaise, Luke Slater. Ces groupes tournent ou c’est toi qui les a (re)formés pour l’occasion ?

Ce ne sont pas des groupes qui tournent. Ce sont d’ailleurs les deux premières en France. ISR, d’abord, eh bien, Lenny Dee, j’en suis fan depuis le début, fan d’Industrial Strength Records, premier label de hardcore new-yorkais et à l’émotion si puissante, et puis le personnage, mentor de Manu le Malin, barjo complet, très rock’n’roll derrière les platines, qui dégage une énergie de fou qui fait que même si t’aimes pas tu restes devant. Il a un live qu’il a présenté à Thunderdome cet été et quand j’ai vu les vidéos, je me suis dit : « Impossible que ça ne passe pas chez moi, ça ». Et puis le trio LSD : d’abord, je suis un fan inconditionnel de Luke Slater, de tout ce qu’il a fait dans les années 90 – 2000 avec Planetary Assault Systems, avec tout ce grain incroyable ; ensuite Steve Bicknell, je l’ai programmé dès la deuxième Astro, il avait un label qui s’appelait Cosmic Records et était aussi le mec qui faisait les plus belles raves à Londres ; et enfin Function, un peu plus nouvelle génération, en tout cas moins ancien que les autres, mais technicien incroyable. Ils ont joué dans le cadre de l’ADE, et quand j’en ai entendu parler, j’ai tout de suite dégainé. Ça, c’est mon rôle.

Il te semble que les programmations françaises sont de plus en plus uniformisées, mêmes dans les musiques électroniques ?

Le chat se mord souvent la queue, c’est normal le business est construit comme ça, la machine est lancée, de la même façon que les anglais l’ont fait avec la pop et le rock dans le monde entier. C’est le cas aussi au niveau de la musique électronique. Quand tu vois ce qu’ils nous servent comme condition et statut de la femme ces derniers temps, avec une dj féminine chaque semaine complètement raccommodée de la tête aux pieds aussi bien vestimentairement que physiquement, c’est flippant surtout quand tu sais comment les Chloé, Jennifer Cardini ou The Black Madonna se sont battues pour une reconnaissance dans ce métier. Je reçois des propositions toutes les semaines de bookers anglais qui ont leur nouvelle star, faut que j’aille voir sur YouTube d’abord parce que je n’en ai jamais entendu parler.

Il y a de la déception quand on en arrive là après tant d’années de lutte ?

Un peu, oui. Mais c’est pour ça que, par rapport à tout ce qu’on raconte depuis tout à l’heure, j’ai ajouté cette phrase d’Apollinaire sur l’affiche : « Il est grand temps d’allumer les étoiles ». En novembre – décembre dernier, une artiste a demandé à avoir 1) son jet 2) une Mercedes Classe Z 3) un Dom Pérignon dont elle boira une seule coupe 4) la première ligne de l’affiche 5) une salle de sport dans laquelle elle n’ira jamais et, manque de bol il n’y a pas d’hôtel à Brest dans lequel il y ait une salle de sport donc il faudrait aller à 50 bornes pour en trouver un. Eh ben FUCK OFF. Voilà, donc j’ai trouvé cette petite phrase très jolie. Il est grand temps de revenir aux sources.

villageoise

Ces pratiques sont courantes autour de toi, en France ?

On est encore aux sources en France, en terme de collectifs, de passionnés, d’orga, et je ne parle même pas de musique, mais de l’identité des crews. A l’étranger, tout est racheté par des grosses machines comme Live Nation ou autre chose. Je prends l’exemple de la Bretagne, mais avant que Live Nation ne vienne racheter quelque chose ici, ils ont du taff. Le tissu associatif est tellement fort. Tu regardes les Charrues, il y a quelque chose comme 10.000 bénévoles, collectifs, membres d’assos toute l’année. Live Nation, c’est pas ça, ils arrivent trois jours avant l’événement, trois jours après, ils sont repartis, merci, au revoir, rien à foutre de l’économie locale. Entre les Charrues, le Bout du Monde, la Route du Rock et Astro, il y a un travail sur place. Live Nation ne sait pas faire ça. Live Nation sait débarquer à Montpellier dans un gros Parc des Expos et le remplir. Non, ils ne pourront jamais venir en Bretagne. Enfin qu’ils essaient, on les attend. Et y’en a plus d’un qui finira dans une coquille Saint-Jacques.

Allez donc au Festival Astropolis, c’est ce week-end : l’event

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