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S’asseoir avec Lafawndah

Egypto-iranienne née en France et ayant grandi aux Etats-Unis, Lafawndah n’a pas arrêté le voyage. Intérieur d’abord tant elle pèse chacun de ses mots ; extérieur forcément tant sont larges ses écarts et ses inspirations. Et puis, coup de bol, sa musique retourne la tripaille de ton meilleur boucher de quartier. Pop du futur, cuivres divins et expérimentations sont au programme de son nouveau disque. On a donc tapé la discute.

Yasmine Dubois est Lafawndah, multi-artiste machiniste électronique, réalisatrice, flûtiste, chanteuse et dans-son-monde-iste, un instrument très pratique qui permet à son détenteur de créer sa propre musique, personnelle et honnête. Bon, ça dépend de qui l’utilise, si l’honnêteté était toujours récompensée par le talent, ça se saurait, mais au moins quel plaisir d’entendre une mélodie singulière – dirons-nous pour éviter de nous enfoncer.

Quand le R’n’B de Lafawndah rencontre les boîtes à rythmes et les instruments folkloriques, c’est dans un but très précis : explorer son propre monde. Composer est ici vu comme un moyen de se découvrir, comme si l’artiste n’avait diantre aucune idée de qui de quoi de où elle peut bien venir. Avec les quatre mille tampons qui doivent tapisser son passeport, il y a franchement de quoi. Petit historique : Lafawndah a sorti deux EP battis dans le meilleur des bois, le premier Tan en 2016 dans la maison de la bidouille Warp dont le crew, il nous a semblé, n’attendait plus qu’elle ; et le second Le Renard Bleu composé avec le percussionniste tokyoïte Midori Takada chez !K7.

On a rencontré l’artiste à l’occasion de la sortie de son premier album, nommé Ancestor Boy sur !K7. On la voit croiser le fer avec le trompettiste Jon Hassell, disciple du musicien indien légendaire Pandit Prân Nath, membre du groupe de La Monte Young avec Terry Riley, ou encore collaborateur de choix de Brian Eno ; mais aussi de Bonnie Banane, que l’artiste élève au rang de (pas moins que) « la meilleure parolière vivante » ; ou encore d’Emily King, Jamie Woon, Gaika, Julie Byrne, Kelsey Lu, Patrick Belaga, Valentina Magaletti et Joao Pais Filipe. Longtemps hors radars en France, Lafawndah se paye pourtant régulièrement des tournées de l’autre côté de nos frontières.

Cette interview parle de création et d’éducation, en français dans le texte. Comment mettre une vingtaine de gamins dans une salle sans professeur avec un instrument sera toujours plus épanouissant qu’un maître ordonnant à une cinquantaine de mômes à apprendre une équation. Elle traite d’initiative, d’intuition, d’invention. Cette entrevue part même malgré elle complètement en live sur la fin, les deux protagonistes de l’histoire oubliant littéralement qu’une conversation c’est bien quand c’est intelligible.

Mais que diable. Personne n’est payé au clic ici, alors on vous laisse apprécier, jusqu’aux confins de l’âme humaine, ce putain de puits sans fond qu’est une conversation qui n’a pas été suffisamment structurée.

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INTERVIEW

Tu es née en France, tu as vécu aux Etats-Unis, tu es d’origine égypto-iranienne, tu as été un peu baladée. Tu peux me parler un peu de ton enfance ?

Je ne sais pas, tu as l’air de tout savoir.

Promis, seulement les grandes lignes.

Je ne crois pas qu’il y ait plus de choses à dire que ça.

Ok. Est-ce que culturellement, musicalement, tu as baigné dans des choses variées ?

J’écoutais beaucoup de musique classique européenne quand j’étais enfant. De la musique iranienne. Et la radio.

Via tes parents ?

Mes parents n’écoutaient pas trop de musique.

Ok.

J’étais au conservatoire, je faisais de la flûte traversière.

Où ça ?

Dans la banlieue est de Paris.

Pendant longtemps ?

10 ans.

Ça t’a plu ?

Non. Ce qui m’a plu, c’était d’être dans une école où on faisait beaucoup de musique, la moitié du temps à vrai dire. Ça a créé des intimités à un moment de l’enfance ou de l’adolescence où les gens vivent des choses difficiles socialement. On dit souvent que ça commence à être bien au lycée, qu’avant c’est de l’isolation, des moments bizarres. Passer du temps dans un espace de création et d’échanges artistiques, ça a créé des affinités plus rapides et plus profondes à un très jeune âge. Pour ça c’était super. J’ai découvert des très belles pièces musicales avec lesquelles j’ai des relations très intimes. Mais l’enseignement ne m’a pas vraiment plu. Ça n’encourage pas l’intuition, l’invention. C’est assez rigide la manière dont moi on m’a enseigné la musique classique. Ça m’a inhibé, ça m’a intimidé après pour trouver des espaces de liberté.

Comment on apprend à passer outre cette éducation et créer quelque chose de propre ? Comment désapprendre ?

Le temps. Ça fait hyper peur. Tu continues à plonger jusqu’à ce que t’aies plus peur de plonger.

Selon toi, socialement, jouer de la musique à un jeune âge peut aider. La création est donc l’alliée d’une adolescence pas trop catastrophique qui nous manquait ?

Je crois. Le temps libre à jouer des choses entre nous, ça c’était important. Parce qu’il n’y a pas de hiérarchie. Il n’y a pas une personne qui sait et des personnes qui ne savent pas. Ça te donne confiance. Ça t’aide à te définir d’une manière qui n’est pas pyramidale.

La vie de groupe aussi ? Tu peux créer ta micro-société parallèle…

Voilà. Et être entouré si jeune de gens passionnés par la même chose, c’est assez rare. C’est comme un court-circuit. A l’école, dans le circuit, t’es avec 40 – 50 personnes avec lesquelles tu n’as pas d’affinités par défaut. Tu les trouves par la suite et c’est génial, mais c’est pas direct.

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Quel est le point de départ de ton saut dans la création. Et pourquoi on crée d’abord ? Est-ce qu’on crée pour voir ce qu’on est capable de faire soi-même, pour exprimer ses émotions, est-ce qu’on se pose vraiment ces questions quand on commence à créer ?

Oui bien sûr. Mais je ne dirais pas on.

Tu peux dire je.

Je vais te dire je. J’ai commencé à faire de la musique parce que ce que je voulais entendre, je ne l’entendais pas. Ça venait d’une absence.

C’est une musique que tu as dans ta tête depuis le début ?

Oui.

Elle était autour de toi aussi ?

Je ne saurais pas te dire. C’était pas que des sons, mais aussi une manière d’utiliser la voix, de raconter des histoires, d’en parler. Probablement que ça existait déjà, mais je ne l’entendais pas. Si je l’avais entendue quelque part, je ne l’aurais probablement pas faite moi-même, publiquement.

Dans tes morceaux les plus pop, tu sembles vouloir maîtriser toute la matière, les textures. Est-ce qu’on est obligés d’écouter préalablement de la pop pour en faire une version triturée ?

Non. J’ai peu écouté de musique dans ma vie. Elle ne fait pas partie de ma vie, dans ce sens-là. Je n’en écoute pas au réveil, elle ne m’accompagne pas, c’est très rare que j’en écoute quand je fais autre chose. Quand quelqu’un est chez moi et en met, j’apprécie, mais je n’y aurais pas pensé. J’ai plus un rapport d’exploratrice avec la musique. Après quand j’exprimais mes envies, mes proches me conseillaient des musiques à écouter. Là, il y a un rôle d’étude intéressant.

Quand on voit que tes collaborations sur le disque vont de Jon Hassell à Bonnie Banane, on se dit pourtant que tu dois avec une large culture, et pointue en plus. Comment est-ce possible sans écouter de musique ?

C’est des histoires personnelles. Jon Hassell, c’est devenu mon ami. Il est celui avec qui j’ai passé du temps, qui a écouté mon deuxième EP, qui m’a écrit un des plus beaux poèmes qu’on m’ait jamais écrit sur ma musique. Il y a une affiliation de famille musicale immédiate entre lui et moi : la raison pour laquelle je l’ai découvert c’est parce que quelqu’un qui a écouté ma musique me l’a conseillée. Bonnie Banane je l’ai connue avant de faire mon album. J’ai déjà écrit avec elle, et elle est probablement la meilleure parolière vivante.

Est-ce que ton disque s’ancre dans un contexte ou se veut intemporel ?

Ce serait impossible que ce soit décontextualisé de tout. Ça n’a aucun sens.

Pourquoi ?

Parce que je suis ici, maintenant. En revanche, il n’est pas uniquement lié à cette temporalité. Il parle d’avant, d’après : il est en excès de maintenant. Les temporalités forment des cercles, c’est pas linéaire.

Il s’ancre dans une réalité. C’est toi dans ta vie, toi dans le monde ?

Oui. C’est pas un narrateur omniscient. Je suis plein de narrateurs. Des fois je prends part à ma musique sans la comprendre.

C’est-à-dire que tu abordes un sujet pour le comprendre ?

Oui.

Tu y arrives ?

Oui, il y a au moins cette impression de gagner de la clarté.

La musique comme une lampe torche ?

Comme une lampe torche. Après c’est un outil, tu passes la lampe torche pour qu’elle puisse servir.

L’artiste sera à Bruxelles le 2 mai et à Amsterdam le 30 mai. Bougeons-nous pour la faire venir en France, qu’en dites-vous ?

Crédits photos :

Photographe : Mathilde Agius (Instagram : @mathildeagius)
Coiffure : Sara Mathiasson (Instagram : @sara_matthiasson)
Stylisme : Sharifa Morris (Instagram : @___sharifa)

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