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Cette nuit où j’ai débarqué dans une soirée speedcore

Que se passe-t-il quand deux tribus de fêtards se rencontrent ? Le fidèle habitué des dancefloors berlinois où la house le dispute à la techno que je suis a rendu visite aux amateurs de speedcore et autre extratone — des genres où les BPM trottinent à 300 et dépassent allègrement le millier. Récit d’une nuit à mille à l’heure — littéralement.

Meringhdamm à Berlin, artère parsemée d’attrapes-touristes et de bars gays. Il fait de nouveau froid en cette fin septembre à la terrasse du bar où je travaille. Il est deux heures du matin, je viens de débaucher et l’amie avec laquelle je devais me rendre à Radiant Love, une énième soirée queer de la capitale allemande, m’a planté. Me voici donc avec une autre (appelons la Julia), passée me saluer en fin de service, à boire des coups. Julia a prévu de se rendre au Kili ce soir, un club de Friedrichschain. Je n’ai encore jamais eu l’occasion de sortir avec elle, mais je connais son goût pour le versant le plus extrême de la musique électronique, qui s’arrête pour moi au gabber.

Or, là voilà qui me parle d’une soirée extratone, qu’elle me décrit comme un genre où les BPM passent la barre du millier, si rapprochés qu’ils finissent par ne former qu’une fréquence continue. Face à une telle description, j’imagine intrigué le beat fracassant du speedcore se dissolvant en de longues plages d’ambient. Le line-up, m’assure-t-elle visiblement excitée, est particulièrement bon ce soir. Peu enclin à me coucher et curieux de déroger à mes habitudes en termes de soirées qui, aussi intenses et exaltantes soient-elles, tournent un peu en rond, je me laisse embarquer — à vrai dire, je suis franchement enthousiaste.

Kili

Vers l’infini et l’au-delà des BPM

Shots, taxi, vomi, marche, métro, marche, dispute, marche — laborieusement, nous voici enfin devant le Kili. À quelques centaines de mètres de la station Ostkreuz, ce block est entouré de voies ferrées et en tire une allure relative de no man’s land, bien que situé à Friedrichshain, le quartier le plus touristique de la vie nocturne berlinoise. Le Kili et son voisin direct le Void (fermé ce soir, mais les deux organisent parfois des soirées communes) programment les rejetons turbulents et mal-aimés de la grande famille de la musique électronique — drum & bass, psytrance, gabber… — en faisant semble-t-il les QG de ces différentes tribus. C’est en tout cas celui de mon amie Julia, qui s’y trouve très régulièrement. Du reste, je ne m’y suis rendu qu’à quelques reprises, à chaque fois pour une soirée organisée par une connaissance où sont conviés par bouche-à-oreille amis et pièces rapportées, à la bande-son plus aimable. Le hasard veut que la dernière se soit déroulée le week-end précédent.

En longeant le club, il devient clair que mon interprétation de l’extratone était confuse : il ne s’agira clairement pas d’ambient ce soir. Dans l’allée, on aperçoit au loin des secouristes enfournant un brancard dans une ambulance. Pas de jugement hâtif, c’est un spectacle relativement commun dans la capitale de la fête, et je n’observerai aucun autre incident ce soir. Néanmoins il n’en faut pas plus pour échauder mon imaginaire déjà à point de cette expédition en terre inconnue.

Nous voici dans la cour, où Julia salue des connaissances que je ne peux m’empêcher de trouver un peu lugubres. Visages pâles, habits sombres, traits tirés. L’un des types nous propose de rentrer gratuitement, mais arrivés à la caisse, le préposé au tampon refuse ne serait-ce que la moindre négociation : 15€ ou rien. Julia a beau arguer qu’elle est une régulière, et que la moitié de la nuit est déjà derrière nous, il n’en démord pas. Le spectacle est assez comique, son acolyte l’enjoignant lui-même à nous laisser passer. En même temps, son argumentaire fait sens : pourquoi devrions-nous bénéficier d’un traitement de faveur, quand chaque autre danseur s’est acquitté du prix officiel ? Moi-même étranger à ce monde, j’observe cette incartade relativement indifférent. Il est vrai que 15€ reste cher pour une soirée à Berlin, surtout pour un petit club comme celui-ci qui ne brille pas par son infrastructure, mais le tarif est sans doute justifié par le line-up long comme une page d’annuaire. Le type du début débarque finalement, attrape le tampon et nous décore le bras, nous proposant au passage de récupérer les 20€ que nous avons tout de même refilés au doorman procédurier.

Durant tout cet interlude, la porte au fond du couloir longé de fauteuils faisant office de coin chill s’ouvre de manière intermittente au rythme des allées et venues, offrant à chaque fois l’aperçu d’un son tout droit sorti des enfers. Personne d’autre n’est visiblement perturbé par ces déflagrations. En revanche, malgré mon air ingénu et Julia ravie de me présenter comme son ami novice (tout comme moi de me prêter au jeu), je pense ne pas faire trop tache parmi les invités. Tout de noir vêtu, bombers, doc martens et crâne tondu : c’est à peu près la panoplie des autres convives, par ailleurs majoritairement masculins. Le style alterne entre plutôt basique (t-shirts ou sweats emblasonnés de festivals) et alternatif (mention spéciale à la bartendeuse qui arbore une des plus impressionnantes collections de piercings et écarteurs qu’il m’ait été donné de voir).

Kili 2

Dans le ventre d’une baleine prise d’épilepsie

Après une rapide présentation avec l’un des responsables du vestiaire que nous recroiserons plus tard, disons James, nous franchissons enfin la porte menant au dancefloor. Il m’est désormais difficile d’offrir une description de la musique tant il s’agit d’une expérience proprement sensorielle. Ce que je prenais pour des déflagrations de l’extérieur sont des plages de kicks se succédant sans logique mélodique ou harmonique. Les mélodies se font rares, englouties sous les vagues de beats. Leur apparition isolée a un effet dramatique, avant qu’un sample vocal, par exemple “Run!”, signale le retour du chaos. Les sonorités sont métalliques et stridentes. Sirènes, distorsion, larsens, toute la gamme des sons acrimonieux. Un instant l’impression d’être dans le ventre d’une baleine prise d’épilepsie, le suivant coincé dans le processeur d’un ordinateur qui crash.

La soirée était vendue comme speedcore, splitcore et extratone, mais il me serait impossible de mesurer le nombre de BPM et de déterminer de quel genre relève chaque performance. L’expérience se veut physique, ce pour quoi le sound-system du club n’est pas tout à fait à la hauteur. On se confronte à la musique plus qu’on ne danse avec elle. Venant d’une culture où la gratification des sens est immédiate, je me sens pour la première fois de ma carrière de clubbeur vraiment dépassé, vieux — cette personne pensant “mais ce n’est pas de la musique, c’est du bruit.” Et en effet, les performances ont plutôt à voir avec un show noise — avec plus de fumée, de strobes et de speed. La confusion des sens est recherchée : à l’instar de la musique proprement terrassante, les effets visuels sont eux aussi poussés à leur paroxysme. Les dimensions disparaissent, les voisins de dancefloor sont entièrement absorbés dans un brouillard qui se mue en horizon uniformément blanc — c’est la dimension de la soirée qui me séduit d’ailleurs le plus. Conséquemment à cette intensité, les performances sont relativement courtes — 26 artistes répartis sur 2 salles pendant 15 heures, soit à peine plus d’une heure chacun.

No sexism, no racism, no… nazis

James ayant abandonné ses responsabilités au vestiaire, nous discutons dans la cour. Celui-ci est d’autant plus intéressant qu’il est tout autant ouvert à la house et la techno qu’à cette musique plus extrême. Le DJ jouant actuellement dans la main room est selon lui merdique — une caricature de speedcore — mais une amie à lui supposément bien meilleure doit prendre le relais à 11h dans la deuxième salle. James s’avère plutôt critique de la scène, tout en déjouant certains de mes préjugés. Il acquiesce par exemple lorsque je déplore le manque apparent de queerness de la soirée, mais me parle de performeurs transsexuels parfaitement intégrés à la scène.

De même, s’il admet que cette musique attire toujours des nazis, ceux-ci sont apparemment fermement combattus par la plupart des organisateurs — l’un des promoteurs ce soir arbore fièrement un sweat antifa, et l’event Facebook précise no sexism no racism, no nazis — ironiquement, cette dernière mention n’est jamais nécessaire dans les soirées que je fréquente. Il n’empêche que je suis entouré de blancs. C’est l’intention qui compte. Cela s’explique peut-être par le fait que beaucoup ce soir sont selon Julia de l’est, comme elle. Or, les Länder de l’ex-RDA ont toujours été plus blancs, plus conservateurs aussi, que Berlin qui demeure une île cosmopolite en son sein — les récents attentats néonazis en sont un sombre rappel.

Déjà dans les années 1990, comme le rapportaient Felix Denk et Sven von Thülen dans leur histoire orale des origines de la techno à Berlin Der Klang der Familie, les différences culturelles entre anciens de l’Ouest et Osties se faisaient sentir. Pourquoi en revanche, ces derniers seraient plus portés vers des formes musicales plus extrêmes, je ne peux que m’en remettre à des suppositions hasardeuses. L’aliénation supposément ressentie par les allemands de l’est pourrait par exemple se manifester par des pratiques culturelles plus antisociales, pour ainsi dire ? Sans basculer dans l’essentialisme de comptoir, il s’agit en tout cas d’une musique plus “blanche” à l’instar de son public, dépouillée de groove et de funk, s’adressant au cerveau et non aux hanches.

Drague, drogue & extratone

Je m’enquiers aussi à propos des cotes respectives des différents poisons. Le speed est de toute évidence le grand favori. J’avais déjà pu témoigner de l’appétence de Julia pour celui-ci. La drogue préférée des gens qui détestent le sommeil est aussi sans surprise celle de ceux qui dansent sur de la musique à plus de 1000 BPM. Plus étonnant tant la musique me paraît se prêter peu à leurs effets entactogènes, beaucoup consomment selon Julia des ecstasys. Les drogues offrant plus un mind trip comme la kétamine sont en revanche moins prisées.

De même, la drague n’est ici pas vraiment à l’ordre du jour. Il est difficile de faire le coq à 1000 BPM, et la danse est donc strictement personnelle, sans objectif de séduction. Danse n’est d’ailleurs pas le terme exact. Autour de moi, les auditeurs se divisent en deux catégories : les chin strokers d’un côté, immobiles et absorbant le son comme on observe une peinture au musée ; les danseurs à proprement parler de l’autre, qui paraissent entrancés par la musique — mouvements saccadés, déambulation aléatoire sur le dancefloor, certains semblent se battre contre des fantômes. Julia et James appartiennent à cette dernière catégorie. Néanmoins, pour celle-ci ces performances ont quoi qu’il en soit un aspect cérébral : il s’agit autant de vivre une expérience sensorielle extrême que de repousser conceptuellement notre appréciation de ce que peut être la musique.

Nous assistons en entier à la performance de l’amie de James. Je dois à mon regret admettre que je ne comprend pas vraiment ce qui la distingue des autres DJs, si ce n’est peut-être une palette sonore un peu moins stridente. Nouveau coup de vieux. C’est cependant cette imperméabilité qui fait à mon sens de cette scène une sous-culture solide. C’est précisément parce que je n’en maîtrise aucun code que la musique m’est si antipathique. Tout le contraire des soirées se disputant la tête des listings Resident Advisor, dont les normes accessibles à tous en font un simple passe-temps pour touristes et expatriés, et non comme ici un plaisir d’initié réservé aux purs et durs. Il y a sans doute quelques exceptions susceptibles d’avoir une épiphanie en se retrouvant dans ce genre de soirées, mais je parierais plutôt que la majorité des autres ici n’ont forgé ce goût qu’au prix de dizaines de soirées similaires — un goût définitivement plus acquis qu’inné.

Kili 3

N’ayant pas eu d’épiphanie, cela fait à vrai dire deux heures que je ne reste que dans l’optique incertaine d’entraîner mes compagnons de soirées au Berghain. J’ai fait une découverte intéressante ce soir, mais voilà j’ai maintenant envie, et bien… de danser. James n’en a pas vraiment les moyens et Julia trouve la perspective un peu ennuyante. Je veux bien le concevoir, si tous ses weekends sont faits de ce bois-là. Après une heure à tergiverser sous la pluie naissante dans la cour du Kili, je rentre piteusement chez moi, pas près de remettre les pieds dans une telle soirée. Je suis ravi d’avoir découvert ce monde parallèle, mais je continuerai à danser l’esprit tranquille sur des rythmes plus conservateurs et moins antagoniques — apaisé de savoir que d’autres se chargent de leur côté de repousser les limites conceptuelles de la musique, dans leur enclave de Friedrichshain ou ailleurs.

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