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NSDOS, l’histoire du danseur qui enregistrait la nature pour en faire des œuvres électroniques gracieuses

Kirikoo Des est l’homme derrière le projet musical et chorégraphique NSDOS. Le danseur est parti en Alaska pour enregistrer « Intuition Vol. 2 », oeuvre massive qui repense notre espace, crée d’autres mouvements et se plaît à nous perdre, toujours plus, dans nos mondes imaginaires. De la musique expérimentale à la performance en passant par la techno, NSDOS, à l’instar d’un Molecule ou d’un Jacques, rappelle qu’un artiste se doit d’aller plus loin que son simple rôle d’homme de studio. Et qu’il y a une vie créative dans l’enregistrement en pleine nature.

De la même façon que la SF a longuement réfléchi à l’enregistrement des connaissances humaines avant la colonisation d’une éventuelle planète, Kirikoo s’évertue à garder la mémoire de la nature terrestre, du vers de terre au vent, de la vie foisonnante et jamais silencieuse de la forêt à la violence et l’éternité des paysages glaciaires. Et pour en faire quoi ? De la techno ? Du field recording ? Un peu des deux ?

Attention aux comparaisons hâtives qu’on entend au café du commerce. Molecule n’est pas NSDOS, et inversement. Quand le premier fait le pari de garder une techno froide et dancefloor, 4/4 en tout point, populaire dans sa construction, NSDOS squatte les musées d’art contemporain comme les performances, et plaît aux aficionados des musiques expérimentales dansantes. Pourtant, il y a ici un commun attrait pour l’archivage des sons terriens. Comme si nos artistes les plus bidouilleurs et les moins voués au très grand public étaient ceux qui s’intéressaient le plus à la terre telle qu’elle est en réalité. Comme une impression que ces laborantins du vivant nous rapprocheraient le plus de notre nature.

C’est sans aucun doute l’une des ambitions d’un voyage dans l’environnement relativement hostile en Alaska où NSDOS a séjourné, accompagné d’un ami ingé-son et artiste. Ajoutons cela à l’idée de créer une narration liant musique électronique et rétro-futurisme, traditions spirituelles et nouvelles technologies météorologiques.

Après cette introduction, vous avez l’impression qu’on se fout complètement de votre gueule, qu’on vous fait perdre votre précieux temps que vous aviez prévu d’appliquer à une partie de jeu d’échec en ligne, ou à la résolution de cette erreur de formule sur un tableau Excel qui vous résiste depuis ce matin 9h. Vous avez entièrement tort. Les expérimentations des artistes les plus fougueux n’ont aucune intention de mettre votre cerveau en veille. Plutôt en auto-hypnose, ou en pleine conscience, si on en croit le jargon de la méditation. Voici notre interview de NSDOS.

INTERVIEW

intuition

Comment fais-tu quand tu dois présenter ta démarche artistique à une personne pour la première fois ?

Je dis que je suis danseur. C’est ça qui m’anime. J’ajoute que j’ai un rapport au mouvement, que mon projet est entre le geste, la musique, et la réflexion sur une façon de produire de la musique électronique de façon singulière.

Ça se ressent évidemment sur pas mal de tes morceaux, notamment sur ce dernier album. Tu t’imagines une danse pour chaque morceau ?

Pratiquement. Ou plutôt une cérémonie, ou un rituel. Je fantasme toujours sur comment les gens pourraient danser sur tel ou tel morceau.

Ton public est la projection de ton imagination ?

Mhhh. Ouais, imagine ça comme un algorithme. Moi, je crée un système. Comme un architecte qui crée un espace, ou un module, dans lequel les gens vont pouvoir se déplacer. L’architecte a une certaine idée de comment les gens vont se déplacer à l’intérieur, mais sans être convaincu du résultat.

NSDOS - Press photo 2_preview

On le sent notamment sur le morceau introductif de ce disque, « Dispersion », sur lequel il y a suffisamment d’espace et de propositions. Ainsi on peut imaginer plusieurs danses, plusieurs mouvements, bien plus qu’avec certains de tes autres morceaux plus rythmés, plus techno. Quelle est ton analyse en tant que danseur ?

Ma musique est beaucoup plus libre quand elle s’affranchit des codes techno, quand elle est très organique, très polyrythmée, quand elle peut se prêter à quelque chose de chaotique en première lecture. La techno est intéressante, mais c’est une danse binaire. Tu danses sur place, tu ne vas pas faire trop de mouvements, musicalement, c’est pas ce qu’on te propose. En tant que danseur, je me dis toujours que plus je mets d’informations, plus je me sens libre. Si je devais avoir une patte, niveau écriture, ce serait ça.

Impossible de danser de façon originale sur de la techno, donc ?

Ça dépend du set. C’est pour ça que je te parle de rituel. Tu as des musiques super spés – pour les gens qui ne sont pas initiés – mais où la danse s’exprime très bien. L’important pour moi, c’est de trouver l’état de transe. J’aime emmener le corps dans un état cérébral, remonter les émotions du corps dans la tête. Je défends ma musique comme un art tribal dans la genèse.

Comment expliques-tu qu’une musique complexe et même anti-naturelle, dans le sens où elle a été triturée mille fois, peut être à la fois très brute, très dansante, très corporelle ?

Tout simplement parce que je suis danseur. Quelqu’un qui n’a pas l’expérience du corps va vouloir s’exprimer en mettant de côté ce medium-là. Moi, c’est celui qui me donne envie de composer. Je peux partir très très loin, mais il faut quoi qu’il arrive que le corps puisse recevoir cette information.

Tu as enregistré un autre titre, « Interaction », en binaural, nécessitant de la part de ton auditoire un bon casque audio pour l’écouter. Pour quelles utilisations précises trouves-tu que le binaural se justifie vraiment ?

Le binaural est intéressant comme un bloc notes sonore. J’enregistre beaucoup et le soir, quand je rentre chez moi de mes expéditions, je réécoute. Le binaural me permet de me mettre dans un état d’auto-hypnose. C’est comme si je n’étais plus là. C’est hyper intéressant pour être dans un système immersif de pensée, comme un outil. C’était intéressant pour ce track-là d’avoir cette documentation. C’est comme si j’emmenais l’auditeur dans mon espace de travail pour qu’il voie ma démarche. C’est plus une archive qu’un morceau.

« Je fais de la recherche dans le mouvement, et c’est le son qui me permet de chercher. »

Le binaural n’avait pas vocation à être utilisé plus que ça, donc ?

Pas du tout. Je n’ai pas envie que ça devienne un gadget et un faire-valoir. Ça aurait mis mon propos de côté. Mon idée n’est pas d’utiliser le binaural parce que ce serait nouveau et cool. Ce genre d’outils, j’en ai plein – et des oufs pour le commun des mortels – mais certains n’ont pas encore de poésie. Le binaural permet de raconter quelque chose mais il faut faire gaffe à ne pas le vider de son sens. On peut comparer le binaural à une drogue. Quand tu prends de la drogue pour la première fois de ta vie, t’as des trucs de ouf. Mais quand t’en prends une deuxième fois, il n’y a plus de sens, ton corps a déjà connu ça. Là c’est pareil, il faut doser la technique et l’approche pour pouvoir continuer à être le plus pur possible. Il faut garder la magie.

Tu es parti quelques temps en Alaska pour composer ce disque. Peux-tu me raconter cette expérience, me dire pour quelles raisons tu y es allé ?

Je suis parti parce que j’ai des amis là-bas. À la base, je voulais aller en Islande parce que j’avais trouvé ça ouf, et c’est ce qui m’avait inspiré en premier lieu. L’idée, c’était de confronter mes fantasmes à un environnement naturel. Bosser sur le video tracking, le field recording, toutes ces choses-là ont du sens dans la nature. Je me suis dit : « Imaginons, je suis dans un scénario post-apocalyptique, qu’est-ce que je fais moi, avec le matos que j’ai ? Comment je continue à faire du son ? » Les premières semaines où je suis arrivé en Alaska, je ne savais pas ce que je voulais faire, on m’a montré le territoire, on m’a montré où il fallait aller, je suis parti avec mon micro binaural et j’ai commencé à voir à quoi pourraient ressembler les tracks que j’allais faire.

Qu’y as-tu découvert ?

J’y ai vu une nature indomptable, avec des intempéries de fou, de la neige. J’étais en galère, j’avais deux ordinateurs, des synthés, rien pour les protéger. J’avais des idées mais il fallait sérieusement que je me pose et que je réfléchisse à un dispositif précis. Et en fait, c’était carrément une chance d’être en Alaska : j’ai pu y faire une analogie entre les stations météo et les totems amérindiens. J’avais dans l’idée de faire un instrument de musique fait de nouvelles technologies mais qui se rapproche des totems de l’époque. Et l’idée des totems, c’était : « On prie Dieu pour que le temps soit favorable pour nous« . Donc il y avait un côté dystopique mais aussi retour au sources spirituelles.

Tu parlais tout à l’heure de la poésie des outils. Ici, c’était donc de trouver la poésie dans les nouvelles technologies ?

Ouais, je suis resté bloqué là-dessus. Quand j’étais plus jeune, j’étais passionné de computer poetry. Je trouvais ça mortel de me dire qu’on pouvait changer notre perception des objets industriels et domestiques pour en faire quelque chose de fantastique.

C’est justement parce que l’être humain a vidé des objets de toute poésie qu’ils sont devenus si neutres ?

C’est surtout que ces objets nous vident de notre poésie. Beaucoup de gens de notre société ont lâché l’affaire sur la poésie de la vie et de l’art. L’art est beaucoup moins poétique, plus industrialisé, plus performant.

Pour finir sur l’Alaska, il y a un docu radio de disponible sur ton voyage qu’on peut écouter, tu confirmes ?

Oui, Antoine Bertin, un camarade ingé-son, mais aussi un artiste qui travaille sur le field recording, m’a accompagné dans mon périple et m’a apporté cette technologie. Il a documenté mon périple et a enregistré de quoi faire une émission radio. Il a beaucoup de documents de notre vie quotidienne et il l’a diffusé sur NTS où là, tu as un full narration en binaural, qui est en projet de documentaire radio à son initiative.

NSDOS - Press photo 3_preview

Tu fait de la recherche dans le son ?

Je fais de la recherche, mais pas dans le son. Je fais de la recherche dans le mouvement, et c’est le son qui me permet de chercher.

Faire de la recherche dans le mouvement, ça implique quoi techniquement ?

Je travaille en binôme avec Dmitry Paranyushkin, un camarade russe que j’ai rencontré à Paris il y a très longtemps. On a commencé à travailler sur le systema qui est un art martial russe, qui nous a beaucoup plus et séduits dans la démarche, dans l’apprentissage. On l’a couplé avec le son, la danse, la poésie, la data. Il a fait des computer sciences donc il a un esprit très scientifique. Et donc avec lui, on a bossé sur la relation entre le mouvement informatique et l’art. On a créé un système qui s’appelle 8os – 8 pour infini et OS pour Operating System – et on est partis du principe que le corps était une machine qui pouvait permettre de faire des analogies avec des choses qui t’arrivent dans la vie. Si ton corps n’a pas eu l’expérience d’une chose, il ne peut pas se projeter. Si tu ne t’es jamais brûlé, tu pourrais difficilement parler de la sensation d’ébullition de ta peau. Tu ne pourrais même pas la formuler. En fait, on a trouvé notre théorie des cordes, quelque chose qui permet de réunir la musique, l’art, les sports de combat, la discipline de travail.

 

Les musées d’art contemporain raffolent de projets tels que le tien, je me trompe ?

J’aime ouvrir des réflexions, dresser des comportements. Là, il y a Molecule qui est parti au Groenland. On a appris à se connaître en partageant nos expériences. On est pratiquement voisins, mais on ne s’était jamais parlés. Ça a commencé le jour où on s’est trouvés ensemble à la Maison de la Radio sur le son spatialisé. C’est chouette de rencontrer d’autres artistes qui pensent que le studio n’est pas une fin en soi pour créer. Ça va beaucoup plus loin : on se rend compte que les instruments de musique ne sont pas faits pour aller au Groenland. Peut-être qu’un jour un mec fera un instrument de musique tout-terrain pour aller dans l’eau ou autre. La démarche de l’art contemporain me va parce qu’on peut pousser l’extravagance créative.

Qu’est-ce qui t’a plu dans le projet de voyage créatif de Molecule ?

Pour pouvoir partager une émotion, il faut que toi-même tu challenges tes faiblesses, tes peurs, tes qualités. Ce que j’aime bien avec lui, c’est qu’il s’est mis en confrontation. Il a quitté momentanément femme et enfants pour une période d’introspection, puis partager quelque chose avec un public. Et c’est cool quand il y a un message dans la musique électronique, je trouve. Quand j’écoute sa musique, ça me fait partir de chez moi, je suis pris dans son aventure.

Sa release party aura lieu le 23 mars à la Station – Gare des mines et il jouera le 30 mars à la Grande Halle de la Villette pour le Festival 100% avec un live qui mélangera musique et performance de danse.

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