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Coucou tu veux voir mon Château Perché ?

Château Perché révèle une nouvelle donne sur la carte des festivals français. Une envie d’en finir avec les parcs d’exposition sans âme, de revenir à l’essence de la fête, de se défaire des têtes d’affiche aux cachets mirobolants, de rêver éveillé. Alors on vous raconte des choses et d’autres, dans l’espoir qu’il existe toujours une alternative au tout à la sécurité, aux festivals mastodontes et à l’urgence de la consommation. Récit d’une édition à l’évolution fulgurante qui en a laissé certains ébahis et d’autres sur le banc de touche.

Cette histoire commence un mercredi soir. Une A77 étonnamment vide sert de piste de lancement à mon bolide covoituré, en route vers l’upside world. Sur place plus d’une centaine de bénévoles fête les retrouvailles, ou simplement la fin d’une dure journée à barriérer et monter le site du festival. Arrivé trop tôt j’en profite pour m’informer, à la lumière d’un spot assis dans l’herbe, de la nature de la foutraquerie dans laquelle je me prépare à fourrer ma tête.

Parce qu’il faut l’avouer, hormis l’interview du boss de l’événement, Samy El Moudni, sortie un jour avant mon arrivée dans Libé, et sachant relativement que je ne débarque pas dans un festival électro marketé avec des têtes d’affiche et du sponsoring dégoulinant, je n’ai aucune info sur l’histoire de Château Perché.

Avrilly1

Secrets d’Histoire

Fondé en 2015 par un groupe de cinq jeunes auvergnats et allemands (paye ton mélange), je l’apprends, le festival est de ceux qu’on peut qualifier d’itinérant. A chaque édition son spot : l’association organisatrice Perchépolis aime le défi. C’est d’abord avec le château de Chazeron dans le Puy-de-Dôme qu’on observera ses premiers émois ; puis ceux de Busset (hiver) dans l’Allier et de Ravel (été) dans le Puy-de-Dôme en 2016 ; et celui d’Ainay-le-Vieil dans le Cher (été) ainsi qu’un week-end mixant musique et fromage au pied de la station du Mont-Dore dans le Puy-de-Dôme en 2017.

Tout est venu d’une année que Samy a passé à Berlin, à se goinfrer de clubs libérés, de fêtes sans fin, d’arbres et de musique. Si les mots Fusion, Sisyphos ou Garbicz vous évoquent Château Perché, vous comprendrez alors que l’idée de Perchépolis n’était pas de faire un festival classique. Plutôt un rassemblement en plein air, écologique, respectueux du domaine d’accueil, participatif. Gros défi quand on sait que pullulent partout dans le monde des énièmes déclinaisons du Time Warp ou de l’ADE, machines à fric à destination de kids clubbers.

Châtelains perchés

Place donc chaque année à de réguliers « Second Summer Of Love » (quoi ?) grâce à cette nouvelle gamme de hippies raveurs épris de légalité. En cette année 2018, c’est Hugues de Chabannes qui ouvre les grilles de son château d’Avrilly, à Trévol, dans l’Allier. Construit au 15ème siècle, la sublimissime bâtisse a été agrandie au 17ème. Le châtelain Hugues nous rappelle un peu (beaucoup) son confrère amoureux des vieilles pierres Christophe Lévêque, du Château de Kériolet à Concarneau, Finistère. Quand le premier, non frileux clame : « Si on voulait ne faire que la musique du XVIIe siècle parce que la façade de ce château date du XVIIe…c’est bien, mais c’est très figé alors que moi j’aime bien le mélange des genres », le second rappelait le rôle social de son antre : « Une grande maison, c’est fait pour recevoir du monde (…) Je ne voulais pas un château statique. Je ne voulais pas d’un musée. Je voulais que la maison vive. Avant il y avait un rôle politique, là, il y a un rôle festif. C’est un rôle » dans la société. Vous pouvez revoir les témoignages du châtelain installé en Bretagne ici.

La fête a bien eu lieu. 9000 festivaliers, 5000 de plus que l’année passé, fans de house, nostalgiques des raves, fondus de do it yourself et du matos de récup. 10 scènes, 200 artistes. Pas de coins VIP. Le domaine est pour tout le monde. On croisera le châtelain, hilare, heureux.

On vous met ce reportage TF1, seuls journalistes qui ont dormi ce week-end. D’où la réactivité.

Venons en aux faits

Si la tempête de vent, de pluie et d’orage de la nuit du mercredi a fait flipper le petit cœur non-accroché des campeurs, le moral n’est pas atteint d’un iota, d’autant que ce sont quatre jours de canicule intense qui suivront. Dès le jeudi matin, tout le monde met la main à la pâte pour aider les stands se monter. Sciage de cagettes à destination de l’arbre géant Chat Perché, monté avec merveille et élégance par le crew Love Spec en colocation avec les azimutés d’OFNI, creusement de rigoles et tranchées, déplacement d’objets, rassemblement des déguisements. La journée est douce et le camping 1 se remplit rapidement de tentes Fresh & Black (carton marketing de Quechua à destination des campeurs estivaux), de tipis et de dreadeux ivres de vie.

Le coup dur de la journée, c’est évidemment l’annulation de Transverberare, cérémonie mystique d’extase collective de 8h, soit la dernière idée foutraque du crew Perchépolis, mêlant musique, théâtre, danse et rituel païen. On ne discute pas avec la commission de sécurité, cet ogre préfectoral qui fait peur aux teufeurs de France qui a prétexté « un manque de sécurité sur l’ensemble du site du Château Perché (les abords de l’espace de jeu eux étaient parfaits) », foi de Samy El Moudni. L’organisation rappelle qu’une cérémonie Transverberare aura quand même lieu plus tard dans l’année, aux abords de Paris. Et malgré l’immense déception, l’apéro se tiendra et le son sera poussé à côté du stand de falafel et curry rouge, dans un mélange d’électro maximaliste aux mille drops, idéal pour lâcher les chevaux, moins pour prendre son pied musical. Jamais contents ? Roohh.

Ah si, d’autres journalistes de France 3 région ont bossé eux aussi. Vive la téloche. Ou presque.

Le pied

Cracher dans la soupe, un sport mondial ? Peut-être. Mais quand il faut rendre à César ce qui est à César, on ne s’en prive pas non plus. Il faut aussi dire à ses amis qu’on les aime. Commençons donc par dire que parmi la quinzaine de festivals – tous genres confondus – qu’on se farcit par an, Château Perché se classe parmi le très haut du panier en terme de liberté, de responsabilisation du festivalier, de respect. Passé les soucis de chiottes, d’eau et d’accueil à l’entrée du festival, on doit dire que la fluidité extrême à l’intérieur du site a eu de quoi régaler. Et on ne parle pas des déplacements en petit train proposés sur le playground dédié à la bonne bouffe, les fripes, le merch et les smoothies. Un type sur l’event Facebook poste : « Ma seule recommandation serait de ne pas grossir davantage, à moins de prolonger le festival sur une semaine. Ce qui nous a plu dans votre concept c’est son cadre intimiste. » On ne peut qu’appuyer cette idée… voire réduire un peu l’effectif ?

On se délecte des 10 scènes, parfois cachées, et ses artistes inconnus, qui se révèlent à nous au détour d’un éclat de rire ou d’un pas de bourré. Que de joie au bord du lac à l’Orée de la Clairière en après-midi pour une session de karaoké sous hélium ou au petit matin à danser avec le soleil. Que de grandeur dans les rituels tribaux de la scène du Carré du Platane, dont les délires soniques semblaient soulever la poussière terreuse du sous-bois. Que d’horizon sur la scène sur l’eau Le bout du canal, sa vue directe sur le magnifique château, ses kicks brutaux et mentaux qu’on croirait directement sortis du Berghain et sa fosse en pente qui a eu raison de quelques chevilles étourdies. Que de feu dans La Salle à Colombages au son de tubes disco et funk. Que de folie et de pogos sur la scène anti-CDJ Le Bois Mesdames qui mêle rock, electro, rap et hardcore. Que de beauté scénographiée et mappée au sein de la mainstage Le Hall de Gare, et sa minimal house.

Et puis tant d’amour partagé, capté, d’instants de petites attentions amicales, de regards, de bienveillance. Tant de soupirs qui n’ont nécessité aucun mot.

Tout est permis ou presque

C’est au son du dj booth du camping 1 animé par Love Spec que le festivalier « qui n’avait pas prévu de s’en mettre une mais qui ne s’est pas loupé » s’éveille le vendredi. Plusieurs bruits de couloir annoncent des bouchons record sur la route qui amène le reste des copains en week-end, ceux qui ne sont ni intermittents ni chômeurs, bref qui ont un vrai travail. Eh on se calme.

Gendarme

A l’ouverture du festival, c’est la panique. La billetterie est débordée, les bénévoles courent dans tous les sens, les consignes données à la sécurité varient d’un type à l’autre. On entend toutes les histoires : boîtes de sardine, bouteilles en plastique, « ma canne d’une valeur de plus de 50€ », totems… et autre joyeuseries gardées par la sécu sans aucune raison quand on sait que des bouteilles en verre et Opinel sont pourtant tolérés jusque-là. Fallait arriver avant, en gros. Sur Facebook, une personne poste : « Vous avez trop mis de billet en vente, on a clairement senti que vous vous faisiez dépasser. Et puis les keufs qui circulent librement dans le camping »… Ajoutons à cela, en pleine canicule, des infrastructures complètement dérisoires pour hydrater les 9000 festivaliers qui se pressent à l’entrée du site vers 18h. Un site qui sera pendant toute la durée du week-end sujet à des soucis de pénurie d’eau, en points d’eau comme au bar. On frôle une catastrophe qui n’arrivera pas mais qui ne cesse de nous trotter en tête.

En plus de l’eau, pour finir avec les critiques de journalope réac (tous des vendus au grand capital), le véritable souci du festival aura été l’accueil du public et la gestion des campings. Après avoir blindé rapidement le camping 1 de ses 500 places entouré d’arbres, de chiottes et de snack / bar, l’orga a mis à disposition un camping 2 puis un camping 3 pour le reste des 8500 festivaliers. Or, ces deux espaces ne disposant ni d’ombre (le jour), ni de lumière (la nuit), ni de point d’eau, ni de sanitaires, et couvrant une surface beaucoup plus grande que le premier jouxtant le festival, ont été le sujet principal des déçus du week-end. « Je plains les bénévoles qui vont aller ramasser tous les papiers, tampons et serviettes du coin caca à l’air libre. Un terrain de maïs coupé qui te défonce tente et matelas, aucune toilette, aucun point d’eau, aucune douche, c’est combien déjà ? Ah oui 100 boules les 2 jours » poste un festivalier relativement (très) dégoûté. Pour un festival écolo, le couac est violent. La rançon de la gloire.

Sur la question épineuse du prix du billet, qu’on clarifie la question : ceci est le prix à payer pour un domaine fabuleux, une scénographie démente et une indépendance vis-à-vis des sponsors. Rappelez-vous : quand c’est gratuit – ou pas cher – c’est que c’est vous le produit. Vous aurez remarqué qu’ici pas de stands marketé Kronembourg, Jack Daniel’s, Heineken, Coca ou Red Bull. Quand l’orga aura réglé la question de l’eau et des campings, elle n’aura pas oublié que le budget de l’édition 2018 avoisine les 400.000 euros et qu’il faut bien rentrer dans ses frais. Une belle fête coûte de l’argent. Et là, c’est carrément une oeuvre d’art. Mais le débat est lancé : réfléchissons ensemble à de nouvelles pistes pour que ces fêtes soient accessibles à tous les milieux sociaux, que la sélection ne se fasse plus au portefeuille, mais à l’enthousiasme, à la participation, à l’engagement. Que l’esprit, le respect et la mixité sociale de la rave ne meurent jamais.

Liberté, égalité, Château Perché.

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