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Ma madeleine de Proust #15 : La Fraîcheur

Les madeleines de Proust. Ces petits actes, odeurs, mélodies et sensations qui, brutalement, font resurgir de notre mémoire de lointains souvenirs, souvent chargés d’émotion. Dans cette série d’articles, nous proposons à quelques uns des artistes que nous soutenons de rassembler ces morceaux qui constituent leurs madeleines de Proust et de nous raconter le souvenir qui y reste étroitement lié. Dans ce quinzième épisode, on ouvre les guillemets à La Fraîcheur, dernière superbe trouvaille électronique du grand label InFiné et artiste au cœur grand comme ça.

La Fraîcheur :

« Parler d’une de mes madeleines de Proust n’est pas un exercice facile parce que je suis toujours réticente a parler de ma vie privée plutôt que de mon travail et quand il s’agit de morceaux évocateurs de souvenirs, tu ne peux que partir dans l’autobiographique.

Il y a pourtant quelques disques formateurs qui me semblent incontournables dans mon parcours, aussi bien en tant que DJ qu’en tant qu’humain, adolescente simplement.

La bande originale du film Car Wash, composée et produite par Norman Whitfield et interprétée par Rose Royce, est un de ces disques.

Quand j’ai découvert le DJing grâce à ma grande sœur et nos virées au Pulp puis que je rentrais chez moi dans ma chambre d’ado à Nantes, je me suis direct achetée des platines mais les vinyles coûtant cher, j’ai commencé par faire une razzia dans les vinyles de mes parents, qui prenaient la poussière dans un coin. Mon père avait une belle collection de jazz et j’ai embarqué la boîte entière et au milieu, entre Modern Jazz Quartet et Mahalia Jackson, il y avait un skeud de funk, la B.O de Car Wash donc.

Retrouvez le tout nouveau clip de La Fraîcheur, pour Movements, réalisé par Lucas Langlais

 

Grosse grosse claque dès la première seconde d’écoute. J’avais jamais écouté de funk ni de soul avant, et commencer par un B.O qui offre forcement une grande diversité d’ambiances et de bulles narratives, c’était une révélation. Jusqu’à présent le funk pour moi c’était la musique de fête, le truc qui ressemble un peu au disco mais pas vraiment et tout à coup je découvre le track Water, avec une basse au ralenti qui évoque direct la lenteur des jours de canicule, des violons à la fois solaires et complètement emo, un groove qui prend son temps, qui te surprend par ton envie de bouger direct alors que les BPM sont au plus bas, les voix qui s’entremêlent, parfois seules, parfois en chœur, comme un chant de ralliement, comme un chant des familles, comme si tes potes étaient en fait mélomanes et s’étaient mis à chanter spontanément autour du BBQ, une composition du morceau par couches successives, proche de la structure d’un track de musique électronique finalement, qui t’enveloppent petit a petit sans t’étouffer, tellement tout est aérien, flottant, alors qu’au final il y a rapidement pas mal d’éléments sonores mais qui ne rentre jamais en conflit, tout qui coule tout smooth tout seul, chaque chose a sa place, de la pédale wah-wah sur les guitares aux chimes qui coulent comme une limonade fraîche dans la gorge.

Et puis tout à coup ça s’emballe, la basse devient allumeuse, rebondissante, les percus s’échauffent, tous ces éléments rythmiques qu’on entendait par-ci par-là, diffusés au compte-goutte se mêlent maintenant dans un groove imparable qui fait monter la pression mais de manière langoureuse encore, et puis tout à coup ça se relâche, la tension redescend aussi vite qu’elle est montée, on entend la mer, et ce qui pourrait être le gimmick le plus kitch du monde, le bruit des vagues, ici passe tout seul, tu as envie de marcher pieds nus sur la plage ou mater la marée monter depuis une terrasse ombragée d’une maison sur pilotis, profitant d’une brise d’été en savourant un smoothie a la mangue a moitié à poil après une nuit d’amour.

Bref tout le génie de ce disque pour moi est là, et je pourrais parler avec amour de chaque track qui le compose, c’est cet équilibre entre finesse et cheesy, entre chansons d’amour dégoulinantes et envolées enflammées chaudes, tendues, chargées, politiquement et socialement, entre morceaux pour sauter partout et sentir l’été vibrer dans tes veines et morceaux pour crever d’amour roulée en boule dans ton lit, des morceaux à chanter fort, des morceaux instrumentaux immédiatement évocateurs.

C’est le premier disque que j’ai décomposé, dont j’ai écouté des centaines de fois les tracks en boucle pour repérer quel élément arrivait quand et ce que ça me faisait à l’intérieur et pourquoi. C’est le premier disque sur lequel j’ai fumé des joints juste pour rester dans cet état d’hypnose par les sons. C’est le disque qui m’a fait comprendre que le DJing ne vivait pas que dans la musique électronique et a vu ma carrière commencer comme DJ de funk. C’est le disque que je dois avoir en 4-5 versions à la maison et à chaque fois que je le croise dans un marché aux puces, je peux pas m’empêcher de l’acheter, même si je l’ai déjà. Je me dis qu’un jour mes skeuds seront rayés, que ça fera toujours un bon cadeau, que la pochette est pas la même. Je suis même pas collectionneuse ! Mais ce disque, il a tellement une place importante dans ma découverte de la musique et dans mon apprivoisement du DJing, que je peux non seulement pas m’en détacher et l’écouter de manière objective, ni m’empêcher de l’accumuler dans mes bacs à disques. »

Crédits photo en une : La Fraîcheur, par Chris Phillips

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Playlist - Juillet 2018
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