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Lecture : un poème urbain de Kate Tempest traduit en français

C’est d’abord sur scène que Kate Tempest nous a foutu une mandale. Ça s’est poursuivi au fond d’un casque, avec ses albums « Everybody Down » (2014) et « Let Them Eat Chaos » (2016). Et ça a récemment abouti à la lecture de son poème « Les Nouveaux Anciens », sorti chez les éditions anglaises Picador, en 2013, et traduit en français grâce au génial boulot de D’Kabal et Louis Bartlett en 2017 par L’Arche, maison d’édition française qu’il faut noter dans ses favoris dès à présent.

Notre histoire d’amour avec Kate Tempest remonte au jeudi 4 décembre 2014, 23h20, pour le festival Trans Musicales – comme beaucoup de ses premiers fans français. C’est un jour particulier, car il représente alors potentiellement le dernier moment de sobriété, celui qui a précédé la moissonneuse-batteuse de la centaine d’artistes et  de gobelets recyclables qui ont joué sur nos nerfs tout le week-end. La digestion des frites passée, les jambes molles, on s’attaquait alors à un quelconque hall pour voir une artiste sur la base d’un morceau vaguement uploadé sur YouTube, le tout avec une envie relative.

Récit du concert : ses envolées lyriques qui habitaient un flow rythmé ont donné à ce concert une saveur… Ta gueule, ça ne veut rien dire. Voilà le récit : Shlass. Tim. Tak. Bat. Vla. Dam. Tout le monde par terre.

Les-nouveaux-anciens-kate

Kate Esther Calvert est née en 1985 au sud de Londres, dans un pâté de maisons assez moisi. Elle fait partie d’une fratrie de cinq enfants, ne manque de rien. C’est une grande inquiète. Comment ce foutu monde va-t-il pouvoir bien tourner ? Comment faire que les gens cessent de s’arracher la frange ?

Poussée par un père bosseur (un ouvrier devenu avocat-criminaliste en suivant des cours du soir – joli) et un prof d’anglais bien inspiré, elle écrit ses premières poésies à l’adolescence. Kate colle à son époque, à ses observations, elle joue dans le concret, dans le béton, dans les embrouilles de rue, les petites luttes des petites classes, la drogue. Elle s’écœure, parodie, démonte pièce par pièce la société de marché, le repli, le je-m-en-foutisme-de-sauver-les-animaux-et-les-plantes-parce-que-le-pognon-c-est-plus-marrant.

Le hic quand on est Français et que notre capacité de compréhension de la langue chantée ou rappée s’arrête à crier « Let it be » ou « Snoop DOdobbleG », c’est qu’écouter du Kate Tempest ou du Sleaford Mods, c’est mission quasi-impossible. Mis à part faire le guignol et répéter un mot en fin de phrase de type « fdksgjfskglj Europe » ou « sdfgkjhfdk you know » tel un fan de Lorenzo, les possibilités de se fondre dans les personnages de Kate sont minces. Pourtant, elle est de ces dramaturges, comme ses collègues de Sleaford Mods, qui touchent, font rire, et effraient par leur voix et leurs gestes. Et par chance, son travail est aujourd’hui traduit en français.

Revenons en donc aux faits et conseillons-vous donc Les Nouveaux Anciens, caractérisé comme un poème « urbain et épique » écrit avec le rythme et une éloquence dont seule Kate a le secret. C’est un poème qu’il faut lire à haute voix. Il met en scène des histoires d’amour et de haine, de peur et de dépassement de soi, de suiveurs, de victimes et de bourreaux, souvent au sein de mêmes personnes. Une histoire d’êtres humains, en sorte.

On y suit l’histoire d’une petite dizaine de personnages qui ignorent leurs liens de parenté. Emportés par la vie, ils sont à la fois le résultat de leur environnement et de leurs choix. Des gros lascars flippants qui n’ont pas eu d’enfance, à la gérante de bar marquée par la violence des hommes, en passant par les couples qui s’ennuient ou se trompent, ou se trompent et s’ennuient, c’est aussi la vie d’un quartier pourri où on se démerde comme on peut.

Ce qui met ce bouquin au-dessus du lot ? La richesse de ses caractères décrits, la facilité avec laquelle on se représente chacun des personnages, la force d’un scénario pas couru d’avance. Et quel putain de bonheur qu’on ne tombe nulle part dans des travers de romantisation de la souffrance ou de la misère, vous savez, celle que certains de nos contemporains – qui trouvent que la grise banlieue « c’est chic » – adorent.

Toutes nos névroses, nos réactions, nos habitudes, nos petites gens, nos normaux, nos manipulateurs, nos excès, nos bravoures, Kate les caractérise par les dieux et se réfère à une phrase de William Blake : « Toutes les divinités résident dans le cœur des hommes » :

« Les dieux sont tous là
Car les dieux sont en nous
Les dieux sont au PMU
Les dieux sont au café
Les dieux font des pauses clopes là-derrière
Les dieux sont au bureau
Les dieux sont à leurs bureaux
Les dieux n’en peuvent plus de toujours donner plus pour moins
Les dieux sont en rave –
à deux cachets de profondeur dans la danse
… »

Pour vous procurer cette poésie rap, rendez-vous sur le site de l’Arche. Ce serait trop bête.

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