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« La vulgarisation, c’est la mort de l’art », vraiment ?

Bienvenue dans l’ère du « V pour Vulgarisation » : en gros, notre monde, c’est la même merde que dans le roman d’Alan Moore sauf que les Chambres du Parlement anglais n’ont pas sauté mais se visitent tous les week-ends par les touristes à travers leur iPad. Dans cet article relativement dispensable, on étudie la place et l’intérêt de la vulgarisation dans l’art et surtout la musique à l’époque d’Internet, des 1000 éditions « Pour les nuls », de la course aux adaptations pop et du populisme en vogue.

Contexte de la pizza

Tout commence lors d’une discussion avec un type souvent prescripteur du secteur musical. Après avoir abordé le goût insipide d’une quatre fromages première démarque, il m’assène d’un ton relativement snob auquel je ne pouvais m’attendre en plein dénoyautage : « La vulgarisation, c’est la mort de l’art. » Si on ne peut que saluer la classe de la maxime comme le profil chevaleresque d’un vieux général, on est dans le droit de se demander si, hein, c’est pas juste une phrase pour bien présenter en soirée new age japonais full gastronomie moléculaire qui fond en bouche.

Allez, allez, référendum : pour ou contre la vulgarisation ? Non, non, non, ne répondez-pas, c’est pas si simple les mots qui finissent par -tion. C’est bien dommage, ils sont par nature largement aussi chiants que les -isme ou les -able : impossible à résoudre en deux minutes. D’ailleurs, cet article n’a en aucun cas la prétention d’explorer ne serait-ce qu’1% du sujet. Alors, instant définition, Wikipedia en est convaincu : « La vulgarisation est une forme de diffusion pédagogique des connaissances qui cherche à mettre le savoir (et éventuellement ses limites et ses incertitudes) à portée d’un public non expert. »

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Dessin trouvé dans les limbes d'internet

Accordons d’abord de la grâce à la vulgarisation, de l’art et des sciences, rendue possible par des types qui ont fait de tout temps des ponts entre la caste dominante et la plèbe. Au moyen de leurs initiatives, on a pu éviter qu’un tas de courtisans (parfois) brillants mais (souvent) consanguins continuent pendant des siècles à se parler entre eux et que le monde de la rue fasse autre chose de ses journées que cette fâcheuse tendance à crever de faim.

→ Hop, déjà une simplification, un ton familier, des raccourcis : voilà un début de vulgarisation.

 

Oui, parce que dans chaque vulgarisation se cache le diable du divertissement. Et lorsque le divertissement cache l’œuvre initiale, cette dernière commence à perdre de son sens.

Souvenirs, souvenirs

Ainsi tout ça me rappelle un spectacle réellement nul vu il y a quelque temps voulant vulgariser les musiques dites savantes. L’événement en question était structuré autour de l’humoriste TV [nom à compléter] du moment (pas le pire, pas le meilleur) et un ensemble de musiciens interprétant des extraits de pièces maîtresses de l’histoire musicale. Entre deux vannes lourdes et complètement hors propos sur Berlusconi, Tapie, Sarko et la Nabilla de l’année, les solistes pouvaient faire découvrir Satie, Schubert et autres Mozart sur une Scène Nationale pleine à craquer d’un public de néophytes peu accoutumés aux codes classiques. J’en garde un souvenir terrible malgré une relative ignorance (mais un intérêt) de ces musiques anciennes. Partagé dans un mélange de gêne, d’incompréhension et de dégoût, j’ai tenu à rester pendant la majeure partie de la prestation, pour y croire encore un peu. Rétrospectivement, rester coincé dans un ascenseur avec Bigflo et Oli pendant trois heures n’aurait pas créé en moi cette insuffisance respiratoire qui me suit encore à chaque fois que j’y repense.

→ Une petite hyperbole de fin d’histoire, c’est comme la chute d’une bonne vanne : ça fait oublier que le déroulé était mauvais.

 

Pourtant, avec cet exemple, nous voilà en face de la pure et simple vulgarisation d’une culture. D’une culture (la musique classique) qui plus est aux codes établis, souvent bien contente de rester seule avec ses esthètes, partiellement condescendante et élitiste et qui est la seule à déchiffrer un langage aussi complexe que du sanskrit.

Alors, de quoi se plaint-on, merde ?

D’un spectacle décadent, populiste et beaufisant. Le principal problème ? On confond souvent vulgarisation avec simplification. Comme si, pour attirer le chaland, on était forcément obligés de se mettre des plumes dans le cul à l’heure de grande écoute chez Hanouna. En parlant de musique classique, c’est évidemment via une vulgarisation que certains auront pu, ces dernières années pour la première fois, apprécier la musique d’Erik Satie dans le cinéma de David Fincher, Cédric Klapisch, Wes Anderson ou Gaspar Noé, ou encore Franz Schubert dans le Barry Lyndon de Stanley Kubrick. La vulgarisation oui, bien sûr, mais pas à n’importe quel prix, donc.

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→ Notez l’utilisation du meme, comble de la vanne 2.0 Twitter-compatible et de la simplification du monde : 100% vulgarisation.

 

Pour une intelligence vulgaire

La transmission de la culture passe aussi par de régulières adaptations des œuvres centenaires pour enrichir cette jeune génération XYZ qui, selon nos dirigeants, a bien besoin des conseils de ses sages ancêtres qui ont laissé la Terre se faire plastifier. En même temps, la boue, ça salissait, c’est plus joli depuis qu’elle est emballée. Le nombre des moyens de vulgarisation est tellement élevé dans la pop culture qu’on pourrait presque y voir là l’œil malade de l’illuminati : remixes, sampling, covers, variations, réinterprétations, adaptations, clins d’œil en interview, références dans le cinéma, dans les textes des chansons, etc.

On citera d’abord le film d’animation qui a donné une nouvelle vie aux bédés de nos parents. On se réjouira des romans historiques graphiques (les grosses bédés – certes à 45€ – que vous offrez à Noël) qui ont redonné de l’intérêt à des périodes de France sur lesquelles vous aviez fait l’impasse au bac. On remerciera également les superviseurs musicaux qui conseillent au mieux les réalisateurs pour habiller les films autrement qu’avec des tubes de pop prémâchés et re-digérés. Et la liste n’est pas exhaustive. Bref, on ne peut que vouloir une forme intelligente de vulgarisation. Une intelligence mise au service de l’art, pas au service d’une parodie imbécile. Et pourtant même dans la parodie – la forme moqueuse de la vulgarisation – il existe de l’intelligence pure et de la daube.

« Avant d’être oublié, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli », disait cet optimiste de Milan Kundera. Il serait compliqué de prévoir l’inverse. Mais tout n’est pas perdu. La vulgarisation est la mort de l’art quand elle le réduit. Pas quand elle l’augmente. L’espoir réside dans des initiatives malignes. Quand l’essence d’une musique reste intacte malgré une forme nouvelle (les recompositions de Vivaldi par Max Richter / la réappropriation du catalogue du rock du Velvet Underground et des Stooges par les punks), quand le remix ou l’adaptation casse tout pour renaître de ses cendres (Shining est bien mieux en film qu’en bouquin, ça arrive), quand le remix électro se met humblement en retrait de la compo originale (les travaux de Four Tet), etcetera, etcetera, etcetera. Pas quand elle en grossit le trait pour provoquer des rires gras. Pas quand elle lisse les émotions.

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→ Ne cherchez pas, ce livre n’existe pas, cette illustration est simplement le fruit du talent d’un graphiste aujourd’hui en isolement.

 

Conclusion

Cher Papa Noël, chères cloches de Pâques, chères giboulées de mars, j’aimerais à tout prix que l’élargissement des publics et la possibilité d’accéder à la culture ne soient pas à son détriment. Pour illustrer parfaitement ma pensée, je veux reprendre la phrase d’une dame qui travaille à l’adaptation de poèmes en films d’animation pour enfants, et qui me revient toujours en mémoire. Elle rappelle avec émotion qu’« il ne faut jamais simplifier, il faut éclairer. » Pour quelqu’un qui bosse pour des enfants qui ont l’habitude de se taper L’âne Trotro, Dora l’exploratrice, Les Enfoirés et qui ont failli devoir réciter la lettre de Guy Môquet pour un caprice de Sarkozy, elle a quand même largement mérité sa médaille de streetcred.

Photo en une : Erik Satie
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